Dossier : Adjoints

La parole aux syndicats (II) : le chef, l'adjoint et les murs de la caverne

Entretien avec Isabelle Gouleret (responsable académique du SNPDEN dans l'académie de Lyon) .

E & M : Malgré le corps unique et le référentiel métier unique, en quoi les fonctions de chef d'établissement et d'adjoint sont-elles différentes ?

Isabelle Gouleret : Pour le snpden, il doit exister dans tout établissement scolaire une équipe de direction, avec un chef et un adjoint qui ont le même statut, qui appartiennent au même corps mais qui n'ont pas obligatoirement les mêmes fonctions. Les choses sont en train de se clarifier avec la lettre de mission, puisque désormais le recteur fait une lettre de mission au chef d'établissement qui la décline pour l'adjoint. Il n'est pas toujours facile de faire une lettre qui soit bien un résumé des missions et non une liste de tâches. C'est aussi l'occasion de vérifier que, dans la réalité, les deux fonctions sont différentes. Il y a des choses qu'on ne partage pas avec son adjoint : l'ordonnancement et la responsabilité. C'est ce qui fait la différence.

E & M : Les textes récents prévoient que le chef d'établissement peut déléguer la signature à son adjoint.

IG : C'est vrai, il y a de plus en plus de délégations. Mais en matière budgétaire, je ne connais actuellement aucun cas.

La délégation de responsabilité, quant à elle, se fait sur certains champs, jamais sur la totalité. Juridiquement, si la responsabilité peut se déléguer, elle ne se partage pas.

E & M : Et en termes de tâches ?

IG : L'un est ministre de l'Intérieur, ou Premier ministre. L'autre est président de la République. C'est moins flagrant en collège qu'en lycée, mais là est la distinction : les tâches de l'intérieur et celles de l'extérieur.

E & M : Si l'adjoint est à ce point cavernicole, cela n'a-t-il pas de conséquences sur les promotions ?

IG : Cela a deux conséquences. D'abord, dans la psychologie des individus. Ce n'est jamais évident de voir son rayonnement limité par les murs de la caverne. Ensuite, si vous n'êtes pas visible de l'extérieur, vous n'êtes pas connu de la hiérarchie et vous allez moins vite dans les promotions.

E & M : Et les mutations ? Quand on voit qui devient proviseur ?

IG : C'est en effet très souvent des chefs qui deviennent chefs. C'est maintenant la règle. Les collègues l'entendent ; maintenant ils savent bien que, lorsqu'on est proviseur adjoint de lycée, on ne devient pas directement proviseur de lycée : on est d'abord principal de collège.

E & M : La logique de l'emploi l'emporte sur la logique du type d'établissement.

IG : Le recrutement a changé de nature. Avant, on était recruté pour être chef ou pour être adjoint, en collège ou en lycée, etc. Aujourd'hui, on passe un concours pour être personnel de direction. Donc on sait qu'il y a un échelon obligatoire, c'est le poste d'adjoint, puisque personne ne devient chef directement. Dans les derniers concours, je ne connais pas de cas. Même quand on a fait un intérim, on n'est pas chef si vite que cela... Il faut attendre un peu.

E & M : Quelle est votre appréciation de la formation initiale, laquelle s'adresse à des gens qui ont passé le concours pour être chefs, et qui sont adjoints ?

IG : Les formations sont maintenant mieux adaptées aux adjoints. Il y a des modules techniques : sur l'emploi du temps, sur l'organisation des examens, sur l'orientation... Cela n'a pas toujours existé. Il y a une réelle amélioration. L'institution y a vu aussi son intérêt, cela évite des dérapages possibles au cas par exemple où l'on ne maîtriserait pas du tout l'outil informatique. L'institution a compris qu'il ne fallait pas faire une formation de chef. D'autre part, il y a l'alternance, c'est-à-dire le fait qu'on est tout de suite en poste, sur un poste d'adjoint. C'est le principe de réalité qui l'emporte. À ce propos, je précise que le chef d'établissement d'accueil a un rôle d'accompagnement au premier emploi, qu'il subit les absences de son adjoint stagiaire, et que tout cela se fait sans aucune indemnité, contrairement à tous les autres personnels de l'Éducation nationale qui sont tuteurs, formateurs.

E & M : Dans une équipe où se trouvent un chef, un adjoint, un gestionnaire-agent comptable, des CPE, un chef de travaux, quelle est l'autorité de l'adjoint sur ces collaborateurs ?

IG : Dans les textes, les personnels de direction ont autorité sur tout ce monde-là. Si le chef n'est pas là, délégation peut être donnée à l'adjoint qui aurait alors autorité sur les autres. Mais le patron, c'est le chef. Du coup, il n'y a pas obéissance du chef de travaux ou du gestionnaire vis-à-vis de l'adjoint, il y a collaboration technique, mais pas de chaîne hiérarchique. Quand le chef n'est pas là, est malade par exemple, alors les choses s'installent naturellement, comme si la légitimité de l'adjoint n'existait qu'en l'absence du chef. Ce n'est pas simple ! Il y a des conflits sérieux. Nous en connaissons tous : avec des cpe, des chefs de travaux surtout, qui sont de véritables adjoints.

E & M : Revenons au cursus : le niveau de formation universitaire initial n'intervient pratiquement plus...

IG : Effectivement. Pour la hiérarchie cependant, les agrégés doivent avoir des promotions. Il est vrai que les agrégés ne peuvent avoir qu'une seule promotion, alors que les autres peuvent en avoir deux. Dans les lycées avec classes préparatoires, on dit qu'il faut des agrégés... En plus des problèmes habituels, la hiérarchie va se heurter aux départs en retraite. Il faudra bien chercher ailleurs. Il y a maintenant une tranche d'âge qui, pour des raisons démographiques, va connaître une forte aspiration de carrière. 1 200 départs annuels à la retraite, pendant trois ans, c'est énorme ! C'est deux fois le recrutement actuel.

E & M : Pour les adjoints, le SNPDEN a-t-il des revendications spécifiques ?

IG : Il y a eu, à l'automne 2006, une campagne revendicative intense, avec manifestation à Paris. Nous avons obtenu entre autres deux choses : une reconnaissance de l'ird pour les adjoints, à 50 % du taux appliqué aux chefs, et une indemnité spéciale dans les collèges ambition-réussite, pour le chef et pour l'adjoint de 1 000 euros chacun. La revendication de départ, c'était et cela reste la nbi pour tous. Mais cela réduit déjà la différence. Il va falloir maintenant absorber la réforme, attendre que la base s'approprie ce qui a été obtenu. Un adjoint a bien sûr envie d'avoir la même paie que le chef. Tous ne se rendent pas compte que le travail n'est pas le même. Chacun doit comprendre l'importance de ce qu'on a gagné, par rapport à d'autres corps qui n'ont rien eu. Mais le plus important est d'avoir réussi à faire écrire qu'on ne pouvait pas nous demander n'importe quoi : il y a des tâches prioritaires, et nous pourrons refuser de faire ce qui ne sera pas conventionné. Les EPLE devenaient le déversoir de tout et de n'importe quoi.

E & M : Le conseil pédagogique s'installe.

IG : On en est à 50 % environ. On a demandé d'aller doucement. Ce n'est pas la peine de violenter tout le monde. Ou cela s'appelle conseil pédagogique et il y a eu quelques bagarres, ou alors il ne s'appelle pas, mais c'est le conseil pédagogique quand même. Cela avance doucement.

E & M : À un moment, il a été question de le faire présider par l'adjoint.

IG : Nous ne sommes pas pour ce genre de choses. Ce que fait l'un doit pouvoir être fait par l'autre. Et ce serait, pour le coup, un organe technique. L'idée du snpden est au contraire d'en faire un organe politique, avec d'autres que les élus du personnel, pour que ce soit plus ouvert. Mais ce n'est pas si simple, parce que souvent les élus sont aussi les plus actifs, ceux qui se retrouvent à la pointe. Le problème, pour l'instant, est qu'on ne quitte pas l'organisationnel : la répartition des classes, les examens blancs, l'orientation... Bref, on tourne autour de la pédagogie. C'est un peu ce qu'on faisait déjà dans les conseils d'enseignement, mais on appelle cela autrement, l'idée étant de faire valider par les collègues enseignants les orientations politiques de l'établissement en matière de vie pédagogique.

L'étape suivante, ce sera de travailler sur l'évaluation. Ce qui a beaucoup aidé, dans les collèges, à l'installation du conseil pédagogique, c'est la note de vie scolaire, parce qu'il a fallu se pencher sur de l'évaluatif. Cela a été une manière de faire passer deux difficultés en même temps. Il faut maintenant faire vivre le conseil. Nous sommes parfois timorés sur le plan pédagogique.

E & M : Votre point de vue sur la procédure d'évaluation des personnels de direction ?

IG : Pour les chefs, les choses partent du diagnostic. À partir de cela, on lance quelques pistes de progrès, validées par l'ia quand il vient vous voir. Quand la lettre de mission arrive, signée par le recteur, vous la connaissez déjà pour l'essentiel. Si le diagnostic a été fait avec l'adjoint, il sera facile de décliner pour lui votre lettre de mission. Dans le cas contraire, ce sera plus difficile et la lettre de mission de l'adjoint risque davantage de ressembler à une liste de tâches. Pour l'évaluation proprement dite, l'ia revient trois ans plus tard et fait le point avec le chef d'établissement. Pour l'adjoint, c'est plus compliqué. Il y a sans doute trop de subjectivité... Il n'y a pas d'égalité. Certains collègues sont vus par l'IA-DSDEN, d'autres par les ia-adjoints ; si les ia ont une vue assez claire des collèges, c'est moins le cas pour les lycées ; les adjoints sont vus surtout quand ils demandent une mutation...

E & M : En cas de conflit entre un chef et un adjoint, comment cela se passe-t-il ?

IG : La hiérarchie ne règle pas les conflits adjoint-chef. Le chef a raison, et l'adjoint va souffrir pendant trois ans. Il aura peut-être une mutation intéressante. Mais peut-être pas. C'est lui qui perd. Au snpden, nous sommes toujours très gênés quand on se retrouve entre les deux. On fait parfois de la médiation. Ici, dans l'académie, le syndicat a une équipe de retraités médiateurs, pour que je ne sois pas mise en porte-à-faux vis-à-vis de la hiérarchie, et que je ne me retrouve pas coincée entre les deux. Cela existe depuis trois ou quatre ans. Nous avons pris l'idée dans d'autres académies. Il y a deux ans, nous avions aussi organisé un cycle de conférences : sur la délégation, sur la position d'adjoint, ou avec un psychologue. Il y a eu du monde à ces conférences.

Ce qui pose le plus de problèmes au plan syndical, ce sont les collègues qui ont des successions d'ennuis avec leurs adjoints. Une difficulté entre deux personnes, dans une carrière, c'est presque normal. Mais quand c'est systématique, que ce sont toujours les mêmes qui critiquent leurs adjoints, c'est mauvais signe. Il y a certes de mauvais hasards, mais quand même... Essayer de faire comprendre à ces adjoints qu'ils ont intérêt à ne pas se plaindre, c'est très délicat. Ameuter l'inspection Vie scolaire, ce n'est pas une très bonne idée, parce qu'ensuite la hiérarchie va tout de suite en tirer des tas de conclusions... Les collègues concernés ont du mal à comprendre cela. L'équipe de formation dit aux nouveaux : s'il y a un problème, voyez avec l'inspecteur. Moi, je dis : tant que ce n'est pas insupportable, il est inutile d'écrire. Il y a pourtant des situations très difficiles. Il y a quelques collègues qui se comportent mal avec leurs adjoints, qui leur réservent les basses oeuvres, qui n'ont pas la patience d'accepter l'erreur de l'autre. Certains se laissent aller à des crises d'autorité. Au fond, personne n'est à l'abri devant une grosse bêtise. C'est un peu comme un couple. Il y a des moments où tout va bien et d'autres où l'on a besoin d'air. D'autre part, on ne travaille pas de la même manière avec un homme et avec une femme. Sans compter ce non-dit de la hiérarchie... Et quand on ne s'entend pas, les enseignants en profitent, un peu comme des enfants.

E & M : Le syndicat peut-il devenir une instance de régulation professionnelle ?

IG : Dans certaines académies, il y a des groupes Balint qui permettent aux collègues, dans une situation de crise, de déverser leur amertume librement. Mais dans ce milieu, c'est "radio-potins" et il est très difficile de se livrer ainsi.

E & M : Peut-on imaginer une charte de déontologie ?

IG : À partir du moment où l'on est membre du syndicat, on doit se comporter correctement, tout particulièrement avec ses collègues. Quand on est adjoint, il faut être loyal. Si c'était écrit quelque part... Mais ce n'est pas si simple. On peut écrire les choses et il y a la réalité avec ses règles, souvent non dites. La réalité, c'est qu'il n'y a qu'un chef. Ce n'est pas l'adjoint.

Education & management, n°34, page 32 (12/2007)

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