Dossier : Adjoints

L'adjoint décodeur

Entretien avec Myriam (principale adjointe de collège) .

Entre le chef d'établissement et l'adjoint, une alchimie doit avoir lieu. De la qualité de leur relation va dépendre directement celle de la direction de l'établissement.

Au mois d'octobre, j'ai clairement dit au chef d'établissement que ça n'allait pas, que ça ne pouvait pas continuer comme cela. Nous avons eu une discussion très franche. Il m'a fait part des difficultés, des déconvenues qu'il a vécues dans ses postes précédents avec ses adjoints. Il m'a dit qu'il ne voulait pas revivre les mêmes choses et qu'il attendait de moi que je travaille de manière autonome, qu'il m'aiderait, bien sûr, mais qu'il n'était pas là pour me donner la main. Et du coup, cela m'a posée, même s'il est difficile - et il l'entend maintenant - de ne se reposer sur rien : on me demande de faire le calendrier de l'année et je n'ai aucune trace des années précédentes. Et tout est comme cela ! Incroyable ! J'ai besoin d'avoir un oeil qui supervise - peut-être est-ce infantile, immature... J'ai besoin de conseils ou d'appréciations.

E & M : Et votre tuteur ?

Myriam : Mon tuteur, je ne l'ai vu qu'une fois dans l'année. C'est une très forte personnalité. On a beaucoup discuté et... voilà ! En stage, on a fait de l'analyse de la pratique ; j'y vais, je suis quelqu'un de transparent, je parle clairement de ce que je vis, je suis capable de m'entendre dire que je me trompe. J'ai fait part de mes difficultés devant mes collègues stagiaires, et je voyais bien que cela faisait écho chez eux... Mais ils avaient bien compris, eux, qu'il ne fallait rien dire ! Après, on m'a dit : attention, il ne faut pas que tu parles ainsi, de manière aussi ouverte. J'ai répondu : je suis là pour dire comment je vis les choses ; il y a déjà un adjoint qui a démissionné dans mon collège. Moi, je n'ai pas envie de démissionner, je n'ai pas envie d'avoir le ventre tout le temps noué, je ne veux pas pleurer sans arrêt. Mon travail, je veux bien le faire, encore faut-il que quelqu'un m'écoute ! Mon tuteur a bien compris. Le lendemain, il m'a rappelée pour me dire que je pouvais compter sur lui, etc. Voilà... La porte est grande ouverte, mais bon. J'ai compris qu'il ne fallait plus... Je ne suis plus sur un registre d'attente, ni vis-à-vis de mon chef d'établissement, ni vis-à-vis de mon tuteur. Je préfère téléphoner à des collègues stagiaires.

E & M : Avez-vous le sentiment que votre situation est singulière ou plutôt banale ?

Myriam : Je pense qu'elle est assez banale, à des degrés différents. C'est le problème du positionnement de l'adjoint. Certes, on est censé savoir que l'adjoint s'occupe du côté organisationnel, comme les emplois du temps. Mais on arrive dans un établissement équipé d'un logiciel difficile, on nous demande tout de suite de savoir répondre à des demandes pressantes de la part des professeurs. C'est là-dessus qu'on est évalué, sur notre capacité à faire des modifications d'emploi du temps. Si le chef d'établissement a un peu envie de faire un travail d'accompagnement, c'est bien. Mais quand ce n'est pas le cas, et qu'il travaille un peu seul, alors on n'a pas fini de passer des heures et des heures et des heures et des heures. Enfin, on y arrive, cela fait partie de la capacité à faire face. C'est très difficile, car ce sont des choses très techniques. On nous dit parfois le contraire, mais l'adjoint est sur des dossiers techniques. Je préférerais être dans la gestion de réunions, d'animation, d'analyse de situation, là je pense avoir plus de ressources. La compétence technique, on ne l'a pas d'emblée, on met du temps pour l'acquérir, alors que le calendrier est fait, lui, d'urgences.

E & M : En dehors de votre chef, de votre tuteur, de vos collègues stagiaires, avez-vous des contacts professionnels au sens large ?

Myriam : Je lis ! Je lis énormément, par exemple les publications de l'esen. J'essaye de préciser ma représentation du métier, pour savoir si je me trompe ou pas, sur ce que j'ai à faire ou pas, à quel moment je m'arrête... Les lectures m'ont beaucoup aidée pour préparer le concours, et j'ai acheté de nombreux ouvrages. J'y trouve des choses, par exemple sur les conseils d'enseignement. Les dates doivent être cohérentes, quels sont les avantages et les inconvénients à les mettre en parallèle, le chef d'établissement les fait-il tous ? Tout seul ou avec son adjoint ? L'adjoint, s'il est là, est-il en simple observation ? Est-il en mesure d'exiger certaines choses ? Lesquelles ? Je suis allée voir le chef d'établissement : comment tu les vois, ces conseils ? Je me suis trouvé renvoyée à ce que je pouvais en dire moi-même...

E & M : Dans le cadre du travail, n'y a-t-il pas des lieux d'échange : réunions de bassin, réunions syndicales ?

Myriam : En réunion de bassin, c'est le chef d'établissement qui y va tout le temps. J'y suis allée une fois, parce qu'on avait demandé aux adjoints de venir. C'était sur les procédures d'orientation, et donc c'était important que j'y sois, par rapport au calendrier du troisième trimestre, comme c'est moi qui fait le planning des conseils de classe. On a aussi parlé des 3e dp6. Je connaissais l'ordre du jour, mais je me suis sentie très mal à l'aise parce que mon chef est arrivé en retard. Il y a eu un tour de table sur les 3e dp6, on attendait de moi que je parle du profil des élèves, de l'organisation pédagogique, etc. Je n'étais pas capable de dire quoi que ce soit. Je l'ai très mal vécu. Quand il est arrivé, il a pu tout dire, c'était très bien, sauf que j'avais l'impression d'être hors jeu. C'est très gênant, d'être là sans être là. Si j'avais su ce qu'on attendait de moi à cette réunion, je l'aurais préparée.

E & M : N'y a-t-il pas des temps réguliers de communication entre vous deux ?

Myriam : On ne travaille jamais ensemble. C'est toujours moi qui suis en demande. Et d'autre part, il n'y a même pas de réunion d'équipe administrative. Jamais. Alors je me fais une liste "à voir, à faire avec le chef". Mais c'est difficile de se poser. Il ne se pose jamais, il faut que je sente le moment où il est disposé à s'asseoir. Par exemple, je vais le voir pour compléter l'agenda de la semaine, et là, il arrive à me dire. Par contre pour les conseils d'enseignement, quand je lui ai posé la question, il a dit : on verra. Et on ne s'est pas vu, et d'autres choses se sont faites et si je ne le relance pas, cela ne se fera pas, et les jours passent. Ce que j'ai bien compris, c'est qu'avec lui comme avec les enseignants, il faut que j'aille doucement, que j'inscrive mon travail dans la durée. C'est d'ailleurs ce qui est écrit dans ma lettre de mission. Parce qu'il y a trop à faire. Et je ne peux pas m'appuyer sur le passé, ni sur des archives.

E & M : Les relations avec le gestionnaire ?

Myriam : C'est cordial. On est sur un établissement qui n'a pas d'argent. J'arrive dans un collège où mon ordinateur n'a pas la mémoire nécessaire aux logiciels dont j'ai besoin ! Je n'avais pas d'imprimante ! Donc j'imagine comment l'adjoint a travaillé l'an dernier ! J'ai mis un mois et demi à obtenir ce dont j'avais besoin, mais j'ai réussi. Tout cela, ça peut faire craquer, on peut baisser les bras. J'étais sur une connexion imprimante à l'autre bout du couloir ; quand j'imprimais, il fallait que j'aille vérifier, quand on ne connaît pas le logiciel installé... et quand on imprime, on peut tout faire sortir d'un coup, etc. Voilà ! Le gâchis complet ! Donc j'ai pu convaincre l'intendant qu'il y gagnerait. Maintenant, je suis bien dotée. J'ai le meilleur ordinateur de tout l'établissement, et c'est pourtant moins bon que celui que j'ai acheté sur mes deniers pour pouvoir travailler correctement. Normalement, on est censé avoir ce type de matériel pour la direction. Seulement voilà, il a disparu depuis deux ans. On a la chance d'avoir sconet, mais on n'a pas de réseau suffisant. Je regrette de ne pas être une super-technicienne en informatique, parce que c'est ce dont l'établissement aurait besoin. C'est vraiment un manque. Il n'y a pas d'administrateur de réseau. Il y a des outils, tout le monde a un ordinateur, mais il n'y a pas de suivi. Et le travail de l'adjoint... Les professeurs attendent ça d'un adjoint. La forte demande, c'est le réseau. Mais qui s'en occupe ? Les professeurs ne peuvent pas travailler correctement. Certains de mes collègues auraient mieux fait l'affaire que moi, sur ce type de poste, en termes de compétences.

E & M : L'institution a voulu nommer un adjoint dynamique, solide dans cet établissement où deux adjoints successifs ont décroché ?

Myriam : C'est qu'il y a de quoi décrocher, ici ! Par exemple, je suis sur la mise en place de l'assr, examen tout à fait simple. Je l'avais fait passer quand j'étais cpe. Mais on a mis des exigences très techniques. On nous a envoyé des cd à installer. Il faut une salle informatique, une mise en place, des installations. J'ai passé deux jours complets rien que pour l'installation sur mon logiciel. Il faut que je fasse la même chose sur le poste réseau. Comme personne ne s'est jamais occupé du poste réseau, j'ai mobilisé mon chef d'établissement pendant deux heures et demi, et à deux nous n'avons installé que deux postes ! Vous imaginez ! On ferait mieux de nommer une personne qui ferait tout toute seule avec compétence. Et qui pendant ce temps va faire le reste du travail ? C'est délirant... Mon travail d'organisation est fait : le planning, les groupes, les profs, l'information... Le côté technique demande un temps infini et nous donne des sueurs froides. Pendant tout le premier trimestre, je me suis trop investie sur le suivi des élèves. On se répartit les classes avec le chef d'établissement, et il me paraissait évident de recevoir les élèves, les parents... J'ai vite compris que je n'avais pas à le faire, que c'était de la responsabilité des cpe. Je suis à cheval entre la direction et les professeurs. Du coup, la direction, c'est le chef d'établissement. Je suis vraiment décalée. Quant au suivi des élèves, j'ai l'impression de ne plus le faire du tout. Mais les profs viennent me voir, en me demandant si je suis disponible pour recevoir tel parent, tels élèves, sur des choses bien précises. Je suis contente d'être arrivée à cela. Mais je ne suis pas contente du tout de n'avoir plus aucun retour sur ce que font les CPE dans les classes que je suis. Et il n'y a pas de réunions communes. J'ai donc très mal vécu les conseils de classe du second trimestre où j'entendais parler d'élèves absents, etc. sans que j'aie été directement interpellée alors que le chef d'établissement, lui, l'avait été ! C'est moi qui fais les conseils des classes que je suis, et j'aimerais bien savoir ce qui s'y passe !

E & M : On passe un concours de chef d'établissement et vous vous décrivez dans un métier d'adjoint. Au bout d'une année scolaire, êtes-vous encore dans la projection de chef, et quid de la spécificité de l'adjoint ?

Myriam : Ce qui me porte, c'est effectivement de me dire que je serai chef. C'est bien pourquoi j'ai passé ce concours ; je ne l'ai pas passé pour être adjoint, sachant cependant qu'être adjoint, cela me donnerait à voir la responsabilité - je le croyais, du moins. Si j'étais dans une relation de transparence avec le chef d'établissement, je serais moins frustrée, je le dis clairement. Je pensais qu'être adjoint me permettrait de voir comment travaille un chef d'établissement, d'être un peu observatrice, ce qui me permettrait de mieux discerner ce que je sais faire et ce que je ne sais pas encore faire. Le rôle d'adjoint est assez bien défini en termes de tâches... Mais je ne suis pas consultée, on discute très peu de ce que... de ce que le chef a à faire. Il m'a dit : on en reparlera quand tu seras chef. Du coup, j'ai hâte ! En tant que chef d'établissement, a-t-on des objectifs inavoués ? Dans ce cas, je préfère les connaître, pour ne pas commettre d'impair. Il faudrait que je les partage, et on ne veut pas les partager. Donc parfois je peux commettre des erreurs. Quand on est chef, on doit savoir des choses que les autres ne savent pas ! C'est merveilleux d'être chef (rire). Je préfère en rire ! Je n'ai pas dû encore comprendre toute la finesse... Quand on travaille avec quelqu'un qui est plutôt froid, qui est dans la rigueur objective, bien carrée, qui n'a pas envie de partager, et qui se met au-dessus de la mêlée, ce n'est pas facile. Je me dis cependant qu'il faut arriver à se comprendre, à se faire comprendre. Donc je fais le décodeur dans un sens, avec les profs, et dans l'autre sens, avec le chef. Je suis un adjoint décodeur. Du coup, il faut des antennes. Je ne les avais pas. Maintenant, je crois que j'arrive à les avoir. Je suis donc une adjointe heureuse.

Education & management, n°34, page 20 (12/2007)

Education & Management - L'adjoint décodeur