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Les "doudous" du cadre

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de l'Éducation nationale

La "réunion" devient une cacophonie ou, pour être plus positif, une "symphonie pour le temps présent ", un ballet d'entrées et de sorties, une manière de vaudeville où les portes n'ont plus qu'à claquer. La manière de gérer ces coups de tonnerre dans un ciel serein traduit (trahit ?) des styles managériaux différents.

Malgré qu'en aient Heidegger et les heideggériens, on ne dira jamais assez, lorsqu'on est cadre, tout le bien qu'il convient de penser de la technique. Elle n'a pas seulement simplifié la vie de l'encadrement en multipliant les objets qui facilitent sa tâche, elle a modifié son dasein. Jugez-en à l'aune d'une réunion de cadres de l'Éducation nationale, de chefs d'établissement ou d'inspecteurs, où vous les verrez arriver avec leur ordinateur portable, jouer avec leur agenda électronique une partie du temps et se précipiter à la pause sur leur téléphone portable. Aussi peut-il s'avérer de quelque utilité d'esquisser les prolégomènes de cette nouvelle "ontologie" qu'appellent ces différents objets, dont le statut mérite éclaircissement dans la mesure où ils pourraient appeler quelques ajustements des pratiques managériales.

La virtualisation du cadre.

Liés à la communication, ces objets, prisés par l'encadrement, communient au sein d'une même essence : la "portabilité". L'objet fétiche du cadre - le téléphone portable - n'est-il pas appelé également un "mobile"? Ils signifient d'abord que le cadre est mobile, au moins physiquement, et qu'il éprouve le besoin de transporter avec lui ses instruments de travail. Le bureau lui-même devient mobile, il est partout et nulle part, globalisé parce que virtuel. Le travail voit également ses repères temporels effacés et la durée légale du travail remisée au rang des anachronismes. Il est possible de travailler à n'importe quel moment, il est surtout possible de donner à penser qu'on travaille quand d'autres se livrent au repos. Un inspecteur de l'Éducation nationale (ien) m'envoyait des courriels à deux heures du matin. Voulait-il ainsi m'informer de la prégnance de ses insomnies, me donner à penser qu'il travaillait pendant que je dormais ou à deviner qu'il maîtrisait l'informatique et les techniques d'envoi différé ? Au vrai, le cadre emporte moins des instruments de travail qu'il ne promène les signes de son travail ; il exhibe de réunions en manifestations la possibilité du travail, en défend une conception moderne, bref soutient une représentation de lui-même au travail qui devient un signe d'appartenance plus qu'une réalité effective. Virtuel, le travail du cadre devient ainsi d'une essence mystérieuse. S'il était déjà difficile de définir le cadre par ce qu'il était, le définir par ce qu'il fait devient impossible.

Le décloisonnement ou l'effraction ?

Hier, il existait une "traçabilité" de l'inspecteur. À défaut de pouvoir le joindre par téléphone à son bureau, on pouvait l'appeler dans un établissement ou une école indiqué par son secrétariat. Lorsqu'il rappelait, on se rassurait : il y était au moins passé. Aujourd'hui, le secrétariat ne communiquera plus qu'un numéro de téléphone portable où vous aurez toutes les chances de tomber sur une boîte vocale moins généreuse en mystères que ces "Demoiselles du téléphone" dont Proust fit l'éloge. Si d'aventure il prend l'appel, on ne lui posera pas la question "Allô ! T'es où ?", mais plutôt "Je ne vous dérange pas ? Vous êtes en réunion ?", moins par refus de la familiarité que par impossibilité de lui assigner un lieu. Son effacement corporel lui permet de n'être plus que voix au téléphone. Être virtuellement partout à chaque instant, réduit à une voix qui, éventuellement, énonce la voie à suivre, n'est-ce pas précisément les attributs de la transcendance ? On perçoit alors le miracle de la technologie : loin de réifier le monde, elle le réenchante et y instaure de la transcendance, du divin. Le propre de la transcendance ne consiste pas uniquement à agir par l'absence mais également à soutenir la possibilité de l'omniscience et de l'omnipotence. Grâce au téléphone et à l'ordinateur portables, le cadre reste en contact permanent avec l'univers, les courriels peuvent l'assaillir des quatre coins du globe, les demandes d'aide ou de conseil le surprendre au coeur de sa vie privée, qui n'existe d'ailleurs plus puisque le portable, précisément, décloisonne les vies, ouvre la vie au multiple. Il saura tout en temps réel, comme Celui à qui rien ne peut être caché. Il pourra lui aussi faire effraction dans des vies, en annonçant sa venue, en inspection par exemple. Grâce à l'agenda électronique, le temps n'existe plus, il n'a plus d'autre limite que celle de la mémoire de la puce. Enfin, ces objets permettent d'intervenir sur tous les fronts, de téléphoner des instructions, de prendre des rendez-vous, de consulter des statistiques, de lire le monde... Sans eux, le cadre ne pourrait pas être aussi présent sans être là. On sait depuis quelques millénaires que ce paradoxe constitue le gage de l'efficacité.

Quel statut objectal ? Il suffit d'observer des cadres en réunion pour être frappé par l'étrangeté de leur rapport à ces objets, fruits de la technologie numérique. Agendas électroniques et téléphones portables figurent en bonne place à côté de la feuille et du stylo, sont parties intégrantes du "matériel", des signes d'appartenance à une modernité managériale. Ils sont avant tout là pour être manipulés. Pour tromper l'ennui ou fixer son attention, le cadre les consulte, les déplace, les caresse, en un mot (à dessein équivoque) les "tripote" à longueur de temps plus qu'il ne les utilise. On devine ainsi la charge pulsionnelle dont ils s'avèrent investis. Le cadre ne s'en sépare d'ailleurs pas ; il les porte sur lui, dans sa poche, à sa ceinture, dans sa main et, pour les femmes, dans ce prolongement d'elle-même que constitue leur sac. L'oublie-t-il quelque part (pis le perd-il), l'angoisse monte, portée par un sentiment d'incomplétude corporelle ; il se voit perdu, comme s'il avait perdu une part de lui-même et ressuscite de la retrouver. Ces objets comblent moins un manque et une absence qu'ils ne les désignent à chaque instant. Ils assurent la même fonction que l'objet transitionnel théorisé par Winnicott et dont offre une représentation le "doudou" que l'enfant emmène partout avec lui pour maintenir un lien, assurer une transition entre son corps et celui de sa mère et apprendre à apprivoiser le manque de cette dernière. Qu'ont d'ailleurs en commun ces objets, sinon le besoin d'être alimentés par un cordon, qui pour être électrique n'en est pas moins ombilical et n'en possède pas moins une signification matricielle ? L'autonomie ne devient réelle qu'à partir du moment où le cordon est débranché ou coupé. Ces objets ne restituent pas la mère ; ils désignent la part de soi que la séparation a fait perdre. Grâce à eux, le cadre rejoue à son insu la toujours difficile sortie de l'enfance.

Pour être désormais sans fil et mobile, le téléphone n'en continue pas moins de faire lien par la voix, de rendre à la voix sa dimension de lien séparé de son attache corporelle. Avec la virtualisation et la mobilité croissantes du travail, la secrétaire n'est bientôt plus pour le cadre qu'une voix, celle qui le relie à son bureau en dépit de ses pérégrinations, organise à distance sa vie ; elle est pour lui la Voix, distinguée des autres voix, des bruits du monde. Il faut se tourner vers Proust pour se souvenir que "l'admirable féerie" de la voix au téléphone, quel que soit le corps heureusement effacé qui la soutient, renvoie à celle de la mère, que l'écrivain dissimule derrière sa grand-mère. Cette voix, comme venue de l'au-delà, restitue la mère dans sa perte et ressuscite "la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue...". L'objet est manipulé pour tromper l'attente de l'appel ou du message qui, à travers la voix, connue ou anonyme, fera entendre la Voix, mais comme perdue (donc manquante) dans et par celle qui s'entend. Désormais ordinaire des réunions, ces gestes ne relèvent pas d'une "psychopathologie de la vie quotidienne" professionnelle, mais d'un ancrage pulsionnel archaïque résiduel plombant l'autonomie et la maîtrise qu'on aime croire attachées aux notions d'encadrement et de management. Fréquente, l'addiction au téléphone portable surgit quand on essaie de se guérir de la perte et du manque par un usage immodéré de ce qui fait manquer. À l'inverse, l'agacement (souvent feint) devant une sonnerie intempestive relève de la tentative d'échapper à ce que, dans la vie professionnelle comme dans la vie privée, le téléphone peut avoir de harcelant, de se soustraire à l'oppression de la Voix. On voit donc à quels dangers échappe un cadre en "tripotant" son portable et l'inconséquence qui consisterait à lui reprocher un travers lui permettant de communiquer avec l'origine de sa vie subjective. Le propre de ces objets est de se renouveler à un rythme de plus en plus soutenu, marqué par l'alternance d'une fascination qui capture le désir (de les posséder) et une désaffection accompagnant leur obsolescence rapide qui les ravale au rang de déchet. Ce rythme épouse à l'évidence les nécessités de la loi du marché, il traduit également une recherche de l'objet total.

Prenez les avatars les plus récents du téléphone portable et vous découvrirez que non seulement il peut servir d'appareil photographique, mais également de lecteur mp3, d'agenda électronique, d'ordinateur sur lequel recevoir ou envoyer des mails, de téléviseur et de gps ; la liste des services rendus reste ouverte. Imaginons le bonheur de posséder un objet multifonctions, sorte de couteau suisse de la communication qui satisfait tous les besoins, professionnels et privés. À la recherche d'une impossible totalité, l'objet technologique reste en deçà de l'objet qu'il voudrait être ; il est l'objet d'un manque d'objet et l'objet d'un manque d'être. Plus il se veut complet, plus il renvoie son possesseur à sa propre incomplétude dont il est en quelque sorte la synecdoque. Le spectacle d'une réunion de cadres offre l'occasion d'une séance de vertige pascalien : tant de grandeur (modernité) technologique et, dans le même temps, de misère de l'homme.

Ajustements managériaux.

L'émergence et le renouvellement rapide de ces objets sur la scène managériale contraignent cette dernière à faire évoluer ses pratiques. Qui peut, depuis l'invention du téléphone portable, se vanter de conserver la maîtrise d'une réunion ? Il n'est pas de réunion où la communication ne se voit pas parasiter par quelque sonnerie intempestive. Sonnerie n'est d'ailleurs plus le terme adéquat : elle a été remplacée par un fragment musical (de Mozart au dernier tube à la mode), voire par un rire tonitruant, un pépiement d'oiseau... La réunion s'ouvre brutalement à l'ailleurs, à l'incongru... un autre air circule, tandis que s'affichent au coeur de l'espace professionnel indifférencié un goût, une origine, une inclination, bref de la subjectivité, qui s'impose sous forme d'effraction, de violence faite à l'ordre d'un discours souverain. À l'appel de la sonnerie, certains dégainent le portable comme s'ils étaient dans un film de cow-boys, d'autres plongent sous la table dans la profondeur de leur sac, confus ou complices, prompts ou non à faire cesser l'incongruité, d'autres prennent la communication, parlent à mi-voix et parasitent les échanges, d'autres sortent puis rentrent... La réunion devient une cacophonie ou, pour être plus positif, une "symphonie pour le temps présent", un ballet d'entrées et de sorties, une manière de vaudeville où les portes n'ont plus qu'à claquer. La manière de gérer ces coups de tonnerre dans un ciel serein traduit (trahit ?) des styles managériaux différents. L'autoritaire fera entendre un rappel à l'ordre qui revient à un "Coupez-moi ça !" ; grand prêtre en train d'officier, il a besoin d'un silence religieux pour délivrer un message qui a valeur de "parole d'évangile". À l'inverse, rien ne désarme l'indifférent, ni les sonneries, ni les entrées et les sorties, pas même le parasitage d'une communication prise pendant qu'il parle. Stoïque, il poursuit le chemin de son discours tout en caressant le fantasme de maîtrise qui paraît sommeiller dans cette imitation de l'antique. À moins que d'inspiration plus orientale, il tienne son propos à l'abri des bruits du monde. L'inquiet sursautera à l'effraction sonore, interrogera sur les causes de l'appel supposé annoncer une catastrophe requérant une intervention urgente. L'ironique trouvera le mot pour scander l'événement, mettre les rieurs de son côté et ajouter à la confusion de l'appelé qui n'a pas su mettre son "doudou" en mode silencieux ou laisser l'urgence à la sagesse de sa boîte vocale. Tous sont mis à l'épreuve de la suspension de leur discours, du surgissement d'un ailleurs invitant à relativiser l'importance de la parole, partant de l'autorité qu'elle fonde. Il est d'ailleurs bon et juste que l'animateur soit lui-même appelé, ne fût-ce que pour que cet appel de l'ailleurs soit pris pour un appel de l'au-delà et refonde sa transcendance. Tous les objets électroniques modifient ainsi le cours des réunions et invitent l'animateur à une modification de sa conception du management. Il ne croise plus le regard, dubitatif ou approbateur, de l'auditeur qui prend note avec un ordinateur portable ; il se voit privé de ce soutien psychologique lui permettant de croire qu'il est intéressant. Celui qui consulte son agenda électronique se projette dans un autre temps qui est aussi un ailleurs ; il renvoie l'animateur à son insignifiance. Conduire une réunion n'est plus tant tenir un discours d'autorité que surfer sur ces parasitages de la communication, accomplir un travail d'équilibriste. On y communique moins qu'on ne gère les aléas d'une communication souvent interrompue. S'étonnera-t-on qu'on y travaille ordinairement si peu et qu'on y passe pourtant l'essentiel de son temps ? N'est-ce pas le signe qu'on s'y "amuse" beaucoup avec ces objets électroniques qui soulagent d'avoir à être constamment "grands" en ravivant les émois d'enfance et contribuent à la déconstruction de la représentation du manager en majesté ?

Education & management, n°34, page 5 (12/2007)

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