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Divine paresse (billet)

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Plus ou moins savantes et plus ou moins copieuses, les études consacrées à l'histoire du travail sont légion. Mais qui écrira une histoire de la paresse ? Le mot paresse n'a même pas droit à une entrée dans l'Encyclopaedia Universalis et, si le terme paresseux figure bien dans le Thesaurus, c'est pour évoquer une espèce particulière de singes !

Alors, lorsque fut publié le petit livre de Corinne Maier : Bonjour paresse... bonjour les dégâts ! Scandale d'autant plus assuré que cette dame était en poste (on s'empressa de préciser "à mi-temps") dans une grande entreprise nationalisée et qu'elle avait donné à son pamphlet un sous-titre ravageur : "De l'art et de la manière d'en faire le moins possible en entreprise". En parcourant le petit livre de Corinne Maier - un peu superficiel à mon goût et pas assez... travaillé - je songeais à la remarque de Montesquieu : "On aurait dû mettre l'oisiveté continuelle parmi les peines de l'enfer ; il me semble, au contraire, qu'on l'a mise parmi les joies du paradis."

Un paradis, toutefois, qui n'ouvre pas indifféremment ses portes à tous les oisifs : peu d'élus pour beaucoup d'appelés ! Car - explique le théologien protestant Alain Houziaux - "la paresse, c'est jouir de ne rien faire". L'exemple de Clara Schumann le montre : malgré une nombreuse progéniture et une épuisante vie de concertiste, la veuve du célèbre compositeur romantique confessait : "Je ne supporte pas longtemps le repos. Je tombe alors dans une mélancolie terrible." Aveu que corrobore le conseil du médecin de Jean Guitton à son vieux patient : "Surtout n'oubliez pas de vous fatiguer. Sinon vous allez tomber malade."

Voilà ce qu'il faudrait expliquer à ceux de nos élèves que l'on qualifie volontiers de paresseux : la paresse - la vraie, celle qui ouvre les portes du paradis ! - réclame finalement bien des efforts. Sinon, vous serez condamnés à l'ennui donc à une souffrance perpétuelle. Prêtez plutôt une oreille attentive à La Fontaine (Le laboureur et ses enfants ) ou à Voltaire (l'épilogue de Candide).

Je concède n'être pas totalement convaincu de l'efficacité d'une telle démonstration. Mieux vaudrait redonner à ces élèves un véritable désir d'apprendre. Mais, hélas, il en est aujourd'hui du désir comme de l'authentique paresse : c'est une denrée qui se fait rare. Car on confond désir et envie comme on confond paresse et oisiveté.

Or nos envies - formatées par le marchandisage et banalisées par la publicité - ne sont que des ombres appauvries du désir, comme l'ennuyeuse oisiveté n'est qu'une ombre appauvrie de la divine paresse.

Education & management, n°34, page 4 (12/2007)

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