Dossier : Manager pour tous

Table ronde Agir (4)

Donatelle Pointereau, Proviseure du lycée d'Arsonval, Saint-Maur (Val-de-Marne)

Nous connaissons les modes de management susceptibles de mieux prendre en charge la diversité des élèves. Ils devraient être centrés autour de la pédagogie.

Nous sommes conscients du fait que le changement des modèles d'éducation sans culture d'organisation est inefficace mais aussi que l'innovation seule dans le management, sans conscience pédagogique, est sans objet, aveugle et génératrice de risques sérieux... Nous sommes des responsables polyvalents : administrer, gérer les ressources humaines, communiquer, etc. Cela est synonyme de "complexité". Un élément du défi que nous cherchons à relever en permanence est de réduire cette complexité pour rendre possible la décision pédagogique. Certains nous dénient cette compétence dans le domaine pédagogique, d'autres sont prêts à la reconnaître si nous savons la légitimer. Nous souhaitons que les conditions soient réunies pour ce faire : formation, conditions matérielles favorables à l'exercice du métier, organisation des établissements.

Il existe aussi des modes d'organisation qui permettent de mieux prendre en charge la diversité des élèves. Les marge de manoeuvre se situent maintenant à l'échelle de l'établissement. L'unité la plus pertinente est l'établissement lui-même mis en capacité de développer une culture de la participation et de la régulation collective. Le conseil pédagogique qui figure dans la dernière loi d'orientation et que nous avions souhaité est pour nous un des outils d'une nouvelle organisation pouvant répondre à ces préoccupations. Il permet de maintenir l'indépendance de l'enseignant dans le cadre d'une autonomie collective, en élargissant le cercle des personnes qui contribuent à la décision. Dans le cadre d'un pilotage national où la notion d'autonomie est sans ambiguïté quant à la garantie d'équité et dans lequel la prise en charge de la diversité se situe dans une optique intégrative permettant d'éviter la balkanisation, le communautarisme scolaire (comme il commence à se dessiner aux usa ou au Royaume-Uni) et de préserver la cohésion sociale. Les obstacles résident dans le fait que notre école s'est construite contre la diversité, dans un processus de mise en place des États-nations. Son organisation (une classe, un programme, une note, le modèle culturel qu'elle transmet, sa résistance par rapport à l'extérieur, etc.) n'apporte pas suffisamment de réponses aux besoins des usagers d'où les pressions individuelles dans tous les sens, parfois contraires à l'intérêt général... D'où aussi les résistances de beaucoup d'acteurs pour lesquels ne sont pas créées les conditions d'une organisation qui permette d'apporter de bonnes réponses, je veux dire des réponses qui font liaison et non qui apportent davantage de déliaison.

L'administration de l'Éducation nationale se montre frileuse vis-à-vis des cultures de management participatif dans la mesure où, même si une partie de ses messages les encourage, les conditions de leur mise en oeuvre ne suivent pas et surtout elle ne les met pas en pratique elle-même. Il faut à tous les niveaux permettre des régulations fondée sur la confiance et le conseil et non plus sur l'ordre et l'injonction. Je ne suis ni une chercheure ni un sociologue mais une personne de terrain. Je vois les énergies et les ressources dont on peut disposer dans les établissements. Moi comme les autres personnels de direction sommes nombreux à voir ce qu'il faudrait faire et surtout au nom de quoi le faire. Je ne suis pas naïve non plus et me heurte quotidiennement aux résistances. Ce ne sera pas facile : la culture, les stratégie personnelles, les modes d'organisation du système, sa structure à tous les niveaux : concepteurs, acteurs, usagers, sont autant d'obstacles à surmonter.

Les replis de protection sur le modèle ancien sont la seule façon pour certains d'éviter la dérive dite "managériale", voire marchande. Les expériences extrêmes de cette nature aux usa ou ailleurs alimentent cette peur dans une grande partie du monde éducatif, en Europe et au-delà. Le système éducatif utilise une grande partie de son énergie à s'accrocher au modèle ancien qui a fait ses preuves, en pensant que c'est la seule façon de résister à la pénétration du modèle néolibéral au lieu de mieux s'organiser pour faire pénétrer une alternative. Mais il est difficile de passer d'un état à un autre. L'enjeu n'est pas celui du pouvoir des chefs d'établissement au détriment des compétences des autres personnels mais la possibilité de donner toute sa place et d'organiser la pédagogie au coeur des institutions scolaires.

Placé au coeur d'une série de tensions, de forces contradictoires, le chef d'établissement se doit d'empêcher la contradiction de devenir rupture et la transcender dans une vision stratégique. Mais la tâche est énorme et en faire retomber le poids sur lui seul évite des remises en cause contextuelles plus radicales et des modifications plus profondes dans le fonctionnement du système. Néanmoins, sa marge de manoeuvre reste infinie si son rôle est d'abord celui de faire émerger du "sens" pour tous et pour chacun. Mais acceptons aussi une évidence : l'accord total est un idéal. Il ne s'agit pas de s'épuiser à la recherche d'un accord souvent impossible, mais de gérer la pluralité sans céder au relativisme, ni à l'opportunisme. Qu'on nous donne les conditions qui nous permettent de coordonner l'action pour produire le sens et l'effet correspondant à nos missions ; de trouver des dispositifs qui se justifient dans plusieurs systèmes de référence, même si l'on converge parfois sur des décisions communes pour des raisons personnelles différentes ! Il faut être convaincu soi-même de la valeur de cette mission et en capacité de convaincre les autres. Je vous livre cette phrase de Saint-Exupéry pour conclure mon propos : "La grandeur d'un métier, c'est d'unir les hommes". Recrutement et formation initiale et continue sont donc au coeur d'une profession à part entière qui doit pouvoir exister dans sa spécificité.

Education & management, n°32, page 45 (11/2006)

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