Dossier : Manager pour tous

Table ronde Agir (2)

Didier Bargas, IGAENR

Je souhaite vous présenter une approche différente de mes prédécesseurs, fondée sur mon expérience d'évaluation des politiques pédagogiques des EPLE. On constate en effet qu'il y a un écart sensible entre les discours consensuels du type "favoriser la réussite de tous les élèves", "manager pour tous", "permettre à chacun de s'épanouir" et les pratiques réelles des établissements qui souvent maintiennent, voire renforcent, les inégalités. J'évoquerai trois cas emblématiques rencontrés au cours d'environ 60 audits, de plusieurs jours chacun, effectués en dix ans dans sept académies.

==> 1er cas. Un collège en ZEP d'une grande ville de l'Ouest. Il recrute sur deux quartiers que tout oppose : pour deux tiers de ses élèves sur une zone pavillonnaire tranquille habitée par des couches moyennes et supérieures, pour le tiers restant sur une zone d'habitat social difficile marquée par le chômage et la violence. La principale, avec la complicité de la majorité des enseignants et des parents, a fait le choix de l'homogénéité. Elle a ainsi constitué cinq classes avec des élèves du bon quartier, les 6es a à e, et deux classes avec les élèves du mauvais quartier, les 6es f et g, ainsi facilement repérées. La scolarité se poursuivait ensuite au sein de deux filières pratiquement étanches. Un choix ségrégatif aussi aberrant s'expliquait sans doute par la volonté de maintenir au collège les bons élèves des couches favorisées qui poursuivaient ensuite leurs études dans l'excellent lycée voisin. Ce sont, quelques années plus tard, les mêmes enseignants qui avaient participé à la mise en place de ce système d'apartheid scolaire, qui sont venus supplier la principale de revenir à la mixité sociale et scolaire, ne pouvant plus maîtriser la bombe sociale engendrée par cette ségrégation.

==> 2e cas. Un lycée de centre ville du Nord-Ouest. Il dispose d'heures d'aide individualisée en mathématiques et en français pour des élèves de seconde en difficulté. En maths, au lieu de commencer aussitôt après la rentrée, on attend un mois. De plus, au lieu de croiser enseignants et élèves, les enseignants gardent leurs propres élèves et répètent en petit groupe ce qu'ils ont déjà fait en classe entière. Enfin, cerise sur le gâteau, comme les élèves font évidemment peu de progrès dans de telles conditions, on décide au bout de quelques semaines d'arrêter les frais et de passer à des choses sérieuses : les heures d'aide individualisée sont désormais réservées à des approfondissements pour des élèves se destinant à la 1re s. Le chef d'établissement a ainsi cautionné un véritable détournement de fonds publics !

==> 3e cas. Un collège en ZEP de la banlieue parisienne. Un tiers des élèves sont d'origine africaine, le quartier de recrutement a une réputation difficile, la violence est présente à l'intérieur comme à l'extérieur du collège. Celui-ci a cependant une chance : un principal exceptionnel qui croit que tous les élèves peuvent réussir et sait mobiliser et fédérer les énergies. Il va rester quinze ans, doubler ses effectifs et faire d'un collège repoussoir un des plus attractifs du département. Par quel miracle ? Par la mise en oeuvre intelligente et persévérante d'une stratégie d'excellence. Je renvoie ceux d'entre vous qui souhaitent en savoir plus aux travaux de Gérard Chauveau1, même si les exemples cités par l'auteur concernent surtout l'enseignement primaire. Mettre en place dans des collèges en ZEP des sections attractives pour retenir ou attirer de bons élèves issues de CSP favorisées est une idée devenue assez courante. Encore faut-il pour réussir remplir trois conditions :

  • bien choisir sa ou ses sections attractives qui peuvent être sportives, linguistiques, artistiques ou culturelles. Le choix du ou des partenaires (grande institution culturelle, industries de luxe, etc.) est très important ;
  • veiller à ne pas générer en interne de nouvelles inégalités entre collégiens. Ainsi le collège cité avait maintenu des effectifs sensiblement plus nombreux dans les sections attractives que dans les autres ;
  • associer étroitement les parents d'élèves à la stratégie de l'établissement. De ce point de vue, le collège avait magnifiquement réussi à établir des rapports de confiance et de collaboration, notamment avec les mères africaines, qui assistaient même en nombre à certains cours de leurs enfants.

En définitive, manager pour tous, c'est un idéal possible, à condition que les équipes de direction veillent en permanence à soutenir ceux qui en ont le plus besoin et ne renforcent pas par leur action ou leur passivité les inégalités entre élèves."


(1) Gérard Chauveau, Comment réussir en ZEP. Vers des zones d'excellence pédagogique, Retz, 2002.

Education & management, n°32, page 43 (11/2006)

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