Dossier : Manager pour tous

Table ronde Agir (1)

Jean-Yves Langanay, IA-IPR Établissements et vie scolaire

Ici et ailleurs, comment manager... ? C'est dire que les cadres de l'Éducation nationale sont en première ligne. Cependant, en France, manager ne fait pas encore l'unanimité. On entend beaucoup parler de l'effet établissement, de l'autonomie, de la responsabilité... ce qui se traduit par une très forte pression sur les personnels d'encadrement. Quel management... pour tous, pour tous ces nouveaux publics ? Comment répondre à ces injonctions d'intégration, résultats de décisions démocratiques ? Et avec qui ? Comment former une équipe, soudée, participative ?" Présentation et animation par Brigitte Perucca, rédactrice en chef du Monde de l'éducation.

Le titre de ces Rencontres se lit comme un appel à rechercher les meilleurs modes de pilotage au service de la réussite scolaire de tous, au service de l'égalité réelle des chances et non pas seulement de son affichage théorique. Je vous propose de considérer deux approches successives du pilotage ou du management pour tous : au niveau du système éducatif dans ses échelons successifs de décision et d'animation ; au niveau de l'établissement dans la mise en jeu des différentes catégories d'acteurs. Et puisque nous sommes invités par un CRDP, mes mots-clés seront : pilotage, maillage et jeu d'acteurs.

Il paraît aujourd'hui indispensable de clarifier le rôle et la place de chacun dans la chaîne verticale de décision, de pilotage mais aussi de développer le niveau horizontal pour parvenir à un maillage. Le niveau national, c'est-à-dire ministériel, a toute légitimité et même devoir pour jouer pleinement son rôle politique. Je prends devant vous le risque de m'inscrire dans la tradition des recteurs Maurice Niveau et Bernard Toulemonde quand ils préconisent - avec l'esprit de provocation malicieuse qui les caractérise - la suppression du Bulletin officiel de l'Éducation nationale au profit de la publication d'un nombre raisonnable et suffisant de lois et de décrets. Le rôle du niveau ministériel n'est plus de dire l'heure et le contenu de la même dictée de Dunkerque à Tamanrasset ! Par conséquent, et au-delà des fonctions de gestion, on pourrait définir les missions du niveau central autour de quatre grandes missions :

  • l'analyse des grandes tendances économiques et sociales qui influent sur l'École, la définition des orientations à donner pour garantir l'égalité des chances et l'équité dans sa mise en oeuvre ;
  • l'annonce claire des objectifs assignés aux différents niveaux du système éducatif (école élémentaire, collèges, lycées et lycées professionnels, universités) ;
  • l'élaboration des programmes nationaux avec l'appui du Haut Comité de l'Éducation ;
  • la définition des examens et référentiels de certification et de qualification.
  • Des niveaux intermédiaires est attendu un engagement loyal et déterminé dans la mise en oeuvre de la politique ministérielle et des réformes qu'elle impulse. Il me semble que :
  • les recteurs ont un rôle de plus en plus important à jouer dans la définition et la mise en oeuvre d'une politique académique prenant à la fois en compte les priorités nationales et leur adaptation aux réalités régionales ;
  • les inspecteurs d'académie, directeurs des services départementaux de l'Éducation nationale ont une place essentielle à prendre dans l'accompagnement de proximité des établissements et dans la mise en oeuvre des solidarités entre établissements, par exemple dans le cadre des bassins d'éducation et de formation ;
  • les corps d'inspection pédagogique ont à s'engager plus encore dans l'impulsion et l'animation des nouveaux dispositifs pédagogiques. Ils doivent pour cela s'affranchir d'une vision trop exclusivement disciplinaire de leur métier et conjuguer évaluation d'une équipe disciplinaire d'établissement et apport de cette équipe à la politique globale menée par l'établissement. Il revient alors au niveau local d'articuler ces objectifs clairement définis par l'Institution à l'analyse des réalités et besoins locaux. C'est bien le rôle du projet d'établissement que de "mettre en musique" cette double et légitime nécessité. À cela s'ajoute cependant l'utilité de "passages obligés" pour répondre aux exigences d'un cadrage national plus fort C'est également ainsi que la notion de contractualisation prend du sens, à condition de ne jamais oublier qu'un contrat suppose aux moins deux signataires ! Je ne parle pas ici de la LOLF dans ce qu'elle suppose de nouvelle transparence à l'usage des élus et de leurs électeurs. S'impose enfin la nécessité de chefs d'établissement investis de responsabilités clairement définies par la tutelle et capables de mettre en oeuvre une gestion démocratique de l'établissement.

Le maillage

La notion de maillage, de réseaux, introduit la nécessaire dimension horizontale. Elle se définit, entre autres, par la notion de réseaux d'établissements dont la nature peut être diversifiée :

  • par bassins d'éducation et de formation afin de veiller à la complémentarité plus qu'à la concurrence des établissements d'une zone géographique. Je trouve légitime le souhait de plus de cohérence dans l'offre locale d'enseignement d'options et de langues étrangères ;
  • par filières professionnelles dans un cadre géographique plus large ;
  • par zones de besoins comparables : c'est le cas depuis plus de vingt ans des zones d'éducation prioritaires, plus récemment des réseaux d'éducation prioritaires et depuis quelques jours des "réseaux ambition réussite". À ce propos, il convient de souligner l'importance renouvelée des réseaux tout en insistant plus fortement sur les programmes personnalisés de réussite éducative. Loin de s'opposer, ces deux niveaux - individu et réseau - se complètent nécessairement.

L'Éducation nationale a aujourd'hui plus à gagner qu'à craindre de la mise en place de réseaux horizontaux s'ils veillent à donner plus de cohérence d'ensemble au système et à mettre en oeuvre de réelles solidarités au service des élèves. Au-delà de ces regroupements internes à l'Éducation nationale, il convient aussi d'évoquer les partenariats mis en oeuvre entre les établissements et leur environnement social, économique et institutionnel. D'où la complémentarité et l'attention, voire la vigilance, à porter entre les nouvelles mesures pour l'éducation prioritaire et le plan pour l'égalité des chances. J'ajouterai donc le souci d'éviter les redondances et recouvrements de dispositifs afin d'assurer la plus grande cohérence de l'action éducative. Le "ici et ailleurs" du titre de notre table ronde implique au moins un autre niveau de réseau, c'est celui des systèmes éducatifs européens plus avancés au niveau universitaire avec l'harmonisation LMD qu'aux niveaux primaire et secondaire.

Rechercher un management au service de la réussite scolaire conduit, bien sûr, à interroger le niveau établissement. Non seulement parce qu'il apparaît depuis une trentaine d'années comme le niveau pertinent du changement mais aussi parce que je fais l'hypothèse qu'une meilleure synergie dans le jeu des acteurs de la communauté scolaire peut contribuer à une meilleure efficacité globale. Pour être bref, je développerai vite quatre niveaux : les élèves, les parents, les enseignants et les équipes de direction. Je ne reviendrai pas sur le concept "d'élève acteur" sinon pour tenter de repérer deux champs qui méritent examen :

- la participation des élèves à la construction de leurs savoirs qui a tout à gagner d'ajouter aux modes traditionnels de transmission des savoirs d'autres approches mettant en jeu activité et motivation. Il suffit ici de citer pour mémoire l'ensemble des dispositifs pédagogiques mis en oeuvre depuis la fin des années 1990, des PPCP aux IDD sans oublier l'ECJS ou les TPE, clé apparemment mal comprise d'une bonne transition entre le lycée et les premiers cycles universitaires ;

- l'apprentissage de la citoyenneté qui s'exerce dans la salle de classe par une importance renouvelée aux notions de respect mutuel et de place de la parole de l'élève mais aussi dans les structures de représentation des élèves non pas conçues comme un modèle réduit de la société politique mais comme un lieu nécessaire d'apprentissage de la démocratie.

D'excellents auteurs comme François Dubet, Agnès Van Zanten ou Philippe Meirieu ont bien éclairé ce qu'ils nomment le "malentendu" entre l'école et les parents. On a sans doute trop souvent stigmatisé sans analyse suffisante leurs comportements soit démissionnaires, soit consuméristes. La réussite scolaire de tous passe par un travail concerté entre l'École et les parents. Cela suppose une définition de la co-éducation qui ne peut s'entendre sans respect de la légitimité de chacun : par exemple, le droit de l'enseignant à être respecté dans le choix des moyens pédagogiques qu'il met en oeuvre et le droit des parents à disposer des informations utiles sur le suivi de la scolarité de leurs enfants. Il ne me paraît pas anecdotique de citer ici Claude Pair, fort de son expérience de vice-président d'atd Quart-Monde quand il suggère de ne pas "convoquer" des parents mais de les inviter à nous rencontrer. La nuance n'est pas que sémantique, elle est aussi symbolique.

Je reste frappé de la difficulté des enseignants à entrer dans une démarche de projet d'établissement. Sans doute parce que cet "objet" a trop longtemps été délégué par tous aux seules équipes de direction. Sans doute aussi parce que trop longtemps le contenu des projets d'établissement s'est cantonné à la périphérie de la salle de classe. De ce point de vue, un outil nouveau et précieux de management me paraît être le conseil pédagogique s'il permet, comme je le souhaite, de réunir personnels de direction et représentants des équipes disciplinaires en vue de la définition d'une politique pédagogique au service de la réussite scolaire.

Je conclurai et serai plus bref sur ce point que j'ai déjà abordé lors des précédentes Rencontres d'Éducation & Management. J'y appelais de mes voeux "des cadres bien recrutés, bien formés et bien armés idéologiquement", c'est-à-dire incarnant les valeurs pérennes du système éducatif. Il y a donc une forte complémentarité à rechercher entre maîtrise technique des compétences managériales spécifiques à un établissement scolaire et perception claire du sens de l'action à mener, ce qui passe par l'exercice d'un métier certes technique mais aussi intellectuel où la lecture du Monde de l'éducation et des cahiers d'Éducation & Management, voire d'Éducation& Devenir peuvent contribuer au débat sur les moyens de parvenir à l'égalité réelle des chances. En d'autres termes, et ce sera mon dernier mot, en tentant un rapide panorama du "manager avec tous", ce qui est visé c'est bien le management au service de tous les élèves en vue de la réussite pour tous.

Education & management, n°32, page 41 (11/2006)

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