Dossier : Estime de soi

La migration et l'estime de soi

Taïeb Ferradji, Psychiatre, praticien hospitalier, docteur en psychologie, AP-HP, hôpital Avicenne, service de psycho-pathologie (Prof. M.-R. Moro), France ; université Paris 13, Bobigny ; EA 3413.

L'estime de soi peut être définie comme la façon dont un individu se perçoit dans ses valeurs, ses attributs et sa personnalité. Ce concept renvoie au sentiment que chaque individu a de sa propre valeur, de sa place et de l'amour qu'il peut avoir de lui même, ce dernier étant souvent tributaire du regard de l'entourage.

Les travaux sur les rapports possibles entre estime de soi et santé mentale ont pour la plupart portés sur la question de la dépression, le tableau clinique associant toujours au sentiment de culpabilité une mauvaise estime de soi notamment dans les cas les plus sévères. Cependant, l'estime de soi est un paramètre majeur dans les troubles des conduites et, notamment les toxicomanies. En effet, celles ci associent systématiquement un déficit de l'estime de soi, paramètre d'une grande pertinence dans les programmes de prévention et de prise en charge. L'amélioration du niveau d'estime de soi permettant, souvent, une meilleure résistance aux facteurs de rechute ainsi qu'une augmentation des performances sociales et relationnelles. Dans le champ transculturel, la question de l'estime de soi sera abordée, ici, à partir du développement psychologique de l'enfant de migrant et de la dialectique possible entre psychopathologie et culture. Le recours à des thérapies, des rituels et/ou des initiations à caractère traditionnel et culturel pouvant parfois s'apparenter, notamment au regard d'un observateur non averti, à de véritables atteintes de l'estime de soi de ces enfants. Ceci est d'autant plus vrai que parfois ces pratiques "hors contexte" ne sont plus porteuses de sens dans cet espace d'émigration et d'exil ou les enfants, pour réussir, doivent nécessairement se construire de manière métissée et plurielle.

La prégnance du moi collectif

Les aspects du développement psychomoteur et affectif de l'enfant en milieu traditionnel étaient classiquement marqués par la place de l'enfant dans le groupe communautaire : préférence au garçon et à l'aîné porteur du patrimoine lignager. L'influence du sexe de l'enfant reste encore un problème majeur dans un grand nombre de familles ; et si nous sommes loin de la situation qui prévaut en Inde ou en Chine vis-à-vis des filles et du diagnostic prénatal, son sexe reste souvent une réalité qui va peser lourd sur son développement ; réalité que la fille n'est pas acceptée, souhaitée ; mais jusqu'à il y a peu de temps, ces mêmes modes de fonctionnement étaient ceux de l'Europe, donnée soulignant l'importance de l'évolution socioculturelle. La problématique de la quasi sacralisation de la virginité dans les fantasmes du groupe et les pratiques auxquelles sa protection précoce donne lieu est, sur ce plan, significative des pudeurs, silences, interdits menaces qui imprègnent fortement le message culturel dans lequel baigne la fillette. La tradition des pratiques de "rbit" est un exemple type. L'enfant, des sa naissance, baigne dans un monde d'interdits, de légendes, de symboles, de règles collectives subies. Les respecter garantit sa sécurité extérieure et interne comme celle de sa mère, donnée essentielle à l'organisation de la dyade et au développement harmonieux de l'attachement. Toute atteinte où situation angoissante verra sa cause projetée et attribuée à une cause extérieure. La prégnance du moi collectif est la donnée capitale avec un rôle majeur de la durée de la relation symbiotique dans un maternage étroit qui ouvre précocement l'enfant au monde extérieur actif.

La coutume de l'allaitement prolongé et à la demande pèse lourdement à ce stade. Elle induit chez l'enfant une modalité d'organisation où oralité et dépendance sont des données fragilisantes au plan de l'équilibre psychologique ultérieur dans le contexte d'acculturation que connaît l'enfant en grandissant. L'abord de la phase oedipienne se fait dans un contexte de schéma triangulaire marqué par l'intrication d'une prise en charge métissée et une image paternelle complexe car symbolisant l'homme dans sa fonction parentale et comme intermédiaire vis-à-vis du dehors. Cette phase est également marquée par la seule circoncision du garçon. Cette tradition, bien que non citée dans le Coran, blessure symbolique structurante, est vécue comme un rituel religieux permettant une identification sociale. Elle joue un rôle essentiel dans les processus identificatoires mais est influencée par les changements socioculturels en cours.

Les attitudes différentielles de la mère

Au Maghreb, par exemple, on retrouve les données suivantes à propos de la relation mère-fille et particulièrement à propos de la petite fille : "Déjà, à l'état foetal, la fille est perçue comme fatiguant davantage la mère que le foetus male. Le ventre est plus douloureux, plus lourd à porter. Le foetus fille est plus cannibale, les envies sont plus nombreuses et plus pressantes. On croit à une malignité du foetus, qu'il soit mâle ou femelle, mais on accorde une malignité plus grande au second ; des expressions comme : "Elle me dévore", "elle me suce", attestent d'une représentation du foetus dévorant. De même, l'accouchement d'un garçon est source de joie, celle d'une fille source de tristesse. Le maternage aussi est diffèrent selon le sexe l'enfant : tétées plus courtes pour les filles, sevrage plus précoce, exigence plus précoce de la propreté, caprices moins bien tolérés que ceux du garçon". On pourrait continuer longuement cette énumération sur les attitudes différentielles de la mère. L'éducation rude comporte des châtiments corporels pouvant porter sur le sexe de la fille alors que les parties génitales du petit garçon sont toujours préservées. Il arrive à la mère de pincer ou de mordre la vulve de sa fille ; la pimentade de la rive de la bouche est également en vigueur. Il existerait chez les kabyles une forme d'infanticide culturellement admis qui consiste, pour la mère à étouffer (sans le vouloir) son bébé durant son propre sommeil lorsqu'elle s'est endormie avec lui durant la tétée. On peut imaginer que ce type d'infanticide toléré peut permettre d'éliminer une fille jugée de trop dans la fratrie. Très tôt le corps de la fillette est marqué négativement. Le narcissisme structurant de la fille se trouve ainsi peu à peu entamé par la mère. Les imprécations comprenant des souhaits de mort sont souvent le lot quotidien des fillettes. À la puberté les seins naissants sont objets de traitement particuliers, comme par exemple obliger la fille à voûter le dos, à bander ses seins, ou à les frapper symboliquement avec une chaussure appartenant à son père tout en récitant des formules destinées à les faire régresser.

Migration et changements socioculturels

Dans la migration, de nombreuses traditions et pratiques persistent marquant l'intensité des résistances aux changements et l'ampleur du chemin à parcourir ; mais si l'on se réfère à l'affirmation de C. Chiland "tout se joue avant six ans", compte tenu des nouvelles données relationnelles, éducatives, socio-économiques comme des clichés culturels véhiculés notamment par la télévision, l'on peut affirmer que l'enfant et à des degrés et des nuances peut être plus marquées entre ethnies et cultures, connaît de plus en plus des règles d'élevage d'éducation, d'environnement qui, effaçant les nuances et les particularismes, feront de plus en plus de lui un enfant garçon ou fille futur citoyen, très diffèrent de ses père et mère, davantage membres d'un clan ou d'une tribu.

Les changements socioculturels affectant l'organisation familiale, la place des générations et leurs relations, la communication familiale et l'influence grandissante du monde extérieur sur la dynamique familiale, le rôle croissant des modèles éducationnels nouveaux affectent l'individu et en premier lieu la mère comme l'illustre l'histoire de Malika.

Texte associé : Le cas de Malika

Education & management, n°31, page 48 (05/2006)

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