Dossier : Estime de soi

Une charte pour l'estime de soi

Marie et Marc Édouard, formateurs en relations humaines, intervenants en entreprise et dans les établissements scolaires.

Au travail, à l'école, à la maison se vivent des situations de plus en plus centrées sur soi. Les comportements individualistes se développent dans une société orientée non sur les besoins mais sur les désirs de chacun et dont le titre de l'émission "C'est mon choix" illustrait jusqu'à la caricature cette tentation de vivre selon ses propres désirs.

L'actualité nous montre que le manque d'estime de soi peut conduire, à cause d'un sentiment d'infériorité, à la violence. Ce point nous rappelle un mot historique du roi de Suède, Gustave v qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, refusait de faire porter l'étoile jaune aux Juifs. L'officier nazi chargé de cette ignominie lui demanda : "Et comment allez-vous régler le problème juif ?", ce à quoi répondit le roi de Suède : "Nous n'avons pas de problème juif, nous ne nous sentons pas inférieurs." Parler de l'estime de soi risque de provoquer un clivage chez les professionnels entre ce qui, chez l'élève, relève du scolaire et ce qui n'en relève pas, ou pour l'enseignant entre ce qui relève de sa vie personnelle et ce qui relève de sa vie professionnelle. Au pire, l'éducation au respect de soi risque de susciter chez celui ou celle qui se trouve en difficulté avec cette question un mélange de colère, de peur et de rejet.

Le besoin de reconnaissance

Éduquer à l'estime de soi et au respect de soi n'a pas toujours été inscrit dans les programmes scolaires ; ce n'est pas non plus la préoccupation première des parents quand ils rencontrent les professeurs et pourtant nous avons remarqué combien les adolescents ont un manque et un besoin de connaissance sur ces questions. Cela touche la compréhension de leur corps, de leurs émotions, de leur santé, de leur sexualité, la prise de drogue ou d'alcool, leur capacité à s'affirmer et à dire non. On a mis récemment en lumière les ravages socio-économiques engendrés par l'absence d'estime de soi : échec scolaire, toxicomanie, alcoolisme, violence et délinquance juvénile... Comment ce jeune osera-t-il dire à un camarade : "Tu conduis trop vite, je ne monte pas avec toi", s'il n'a pas suffisamment d'estime de lui-même pour affronter les railleries qui suivront ? Comment cette jeune fille osera-t-elle se positionner face à un adolescent trop entreprenant sur son corps si elle craint de ne plus être aimée à cause de cela ? Nous pensons en effet que lorsqu'un adolescent se sent compris, entendu par l'autre, ce qu'il ressent prend sens et légitimité. Il l'intègre à une image de soi comme personne entière et de valeur. L'école doit servir aussi à apprendre à devenir soi et à réfléchir aux grands problèmes de la vie : la souffrance, l'injustice, la honte, la mort, les relations avec les adultes. Pour Albert Jacquard, on devrait même inscrire à l'entrée de chaque établissement scolaire : "Ici, on apprend à se rencontrer", c'est-à-dire apprendre à rencontrer soi et les autres. L'estime de soi, c'est s'aimer pour mieux vivre en société. L'estime de soi, c'est le produit d'une évaluation et d'un jugement de valeur à propos de soi-même. Le verbe aestimare en latin signifie "déterminer la valeur" et "avoir une opinion sur". L'estime de soi ou le jugement positif quant à sa valeur est une attitude qui se développe, qui est cyclique et variable selon les diverses étapes de la vie et les activités que l'on entreprend. Les différentes définitions de l'estime de soi incluent un sens inné de sa valeur intrinsèque d'être humain (cette valeur est à la fois un "donné" et un "droit" à la naissance) ; la capacité à penser par soi-même ; la confiance dans ses capacités à faire face aux aléas de la vie ainsi que la certitude d'être digne de vivre et d'être heureux.

Le sentiment de sécurité

Garantir une sécurité physique, psychologique à l'élève est fondamental pour qu'il puisse se rendre disponible aux apprentissages. Il sera ainsi rassuré dans sa capacité à répondre aux attentes réalistes de l'enseignant, sa capacité à résoudre ses difficultés et ses conflits, la possibilité de rencontrer l'enseignant et le personnel éducatif dans ses interrogations ainsi que l'assurance que sa fierté ne sera pas blessée par ses camarades ou les adultes dans ses activités scolaires. Dans la mesure où le degré d'estime de soi est la conséquence du jugement positif, négatif ou ambigu que nous portons sur nous-mêmes, il nous appartient de changer ce jugement s'il nous limite et nous empêche de nous épanouir et de nous réaliser. L'estime de soi engendre la confiance en soi et permet de se sentir bien avec soi-même et bien avec les autres, de se respecter et de les respecter. Elle n'est pas à confondre avec l'orgueil ou la suffisance. Le manque d'estime de soi est considéré depuis bien longtemps comme l'origine de nos problèmes humains, qu'ils soient personnels, relationnels ou même sociaux. Pour cela, il nous faut faire la différence entre ce que nous sommes et ce que nous faisons. Ce que nous sommes est de l'ordre de notre identité et ce que nous faisons est de l'ordre de notre comportement. Ainsi, si nous trouvons qu'un élève ne travaille pas assez, nous pouvons lui demander de se mettre au travail et lui dire que nous attendons de lui des résultats, qu'il a des capacités pour réussir, sans le qualifier de paresseux (identité). Nous avons tous le souvenir, au cours d'une période où nous étions en échec, d'avoir rencontré une personne (parents, enseignant, adulte référent...) dont le regard positif à notre endroit nous a permis de dépasser nos difficultés et de déceler en nous des ressources pour aller plus loin.

Favoriser l'estime de soi

Pour avoir et garder une bonne estime de soi, nous avons besoin d'acquérir des compétences et de les mettre en oeuvre face aux défis de la vie, en prenant la vie comme une école. Pour arriver à cela, nous proposons une charte éducative à l'estime de soi qui pourrait soit être discutée, soit construite par les enseignants. Voici les quatre attitudes éducatives que les enseignants pourraient construire pour favoriser l'estime de soi :

  • Les enseignants agiront de telle sorte que l'élève se sente accepté dans sa personne, son être, ses émotions, ses pensées et ses jugements. Ils auront à agir sur ses comportements lorsqu'ils sont inadaptés dans l'enceinte de l'établissement scolaire.
  • L'école travaillera à répondre aux besoins des élèves en les différenciant de leurs désirs qui, eux, leur appartiennent. Il y aura donc à réfléchir à ce que sont les besoins à pourvoir (réussir, vivre ensemble avec nos différences, avoir une alimentation équilibrée...) et aux désirs dont certains pourront être favorisés et certains combattus (portable, cigarette...).
  • Les enseignants exprimeront à l'élève des attentes élevées mais raisonnables et accessibles. Ils encourageront surtout les efforts et se montreront confiants dans l'amélioration possible de sa conduite et de ses résultats.
  • Les enseignants développeront pour eux-mêmes une saine estime de soi en témoignant au quotidien de leur volonté de réussir leur métier et en exprimant aussi à l'élève leurs besoins en les différenciant de leurs désirs.

Écrire une charte ne peut se concevoir sans proposer des repères, des outils, des balises à construire au quotidien. Tous ces aspects se trouvent développés dans l'ouvrage Élèves, professeurs, apprentissages, l'art de la rencontre (Marc Édouard, CRDP de l'académie d'Amiens, 2002) mais deux pistes peuvent déjà être retenues pour favoriser le sentiment de sécurité et la prise de conscience de ce qui se vit. Les enseignants ont d'abord à élaborer des règles de conduite qui doivent être claires, concrètes, constantes et congruentes. Ensuite, il est déterminant que chaque enseignant, chaque éducateur effectue un travail sur soi, ses affects, ses peurs, son propre fonctionnement. Comment apprendre aux élèves l'estime d'eux-mêmes si les enseignants ne la pratique pas en premier ?

Education & management, n°31, page 42 (05/2006)

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