Dossier : Estime de soi

Quand le rite de passage restaure l'estime de soi

Fabrice Hervieu-Wane, Journaliste, auteur de Une boussole pour la vie. Les nouveaux rites de passage, Albin Michel, 2005

À la différence du bizutage, qui humilie et avilie la confiance en soi, le rite de passage bien compris procure au jeune initié un bagage irremplaçable. L'épreuve du rite renforce en effet l'identité et l'ancrage dans sa culture, redonne un sentiment de fierté et offre la reconnaissance du groupe. Autant de fruits qui viennent enrichir l'estime de soi.

L'adolescence reste la période de toutes les expériences. À cet âge, garçon ou fille, on veut transgresser les interdits parentaux et braver les recommandations sociales. Ne bénéficiant que très peu de capital d'estime personnelle, les jeunes s'auto-boycottent et s'exposent en permanence à des expériences sauvages, des sortes de rituels souvent incontrôlables. Bon exemple de cette exposition des jeunes au danger, les conduites à risque ont pour effet de retarder le cheminement vers l'âge adulte. Or, quand il est réalisé dans les règles de l'art, un vrai rite de passage procure le résultat inverse : il doit permettre à l'adolescent de véritablement grandir intérieurement tout en restaurant l'estime qu'il a de lui-même. Le rite de passage n'est ici rien d'autre qu'une expérience, une épreuve physique et morale porteuse de sens, positive mais comprenant un certain niveau d'exposition à l'endurance, voire à la douleur, encadrée par des éducateurs, qui a pour destination d'enrichir le jeune qui la traverse, pour lui permettre de mieux passer à l'âge adulte.

Le rite de passage renforce l'identité

Les spécialistes qui travaillent au contact de populations en grande difficulté sociale, au nord comme au sud de la planète, savent bien que le chemin permettant de retrouver la confiance en ses propres valeurs est une clef pour sortir de l'engrenage de la pauvreté. Adalberto Barreto, psychiatre et ethnologue brésilien qui soigne les exclus des favelas le confirme : "La restauration de l'estime de soi des exclus constitue la pierre angulaire de la lutte contre les maladies de l'âme au XXIe siècle." Les jeunes Occidentaux sont un peu à cette image : ils sont des pauvres perdus dans le no man's land de leur adolescence. Sans boussole, ils essayent de mieux structurer leur personnalité. Sans plan de vol, les parents tentent de les aider à réguler leurs conflits internes. L'argument est pourtant désormais un marronnier pour les psychologues : les adolescents ont un besoin impératif de ritualisation pour garantir leur séparation d'avec les parents. D'avec leur ancienne enveloppe. Pour partir en quête de leur identité et trouver enfin la juste estime d'eux-mêmes.

Les enjeux du rite

Mais les rites que propose aujourd'hui la société adulte aux jeunes sont largement expurgés de leur contenu. Raison pour laquelle les jeunes osent toutes les ivresses, ici et maintenant. La remontée de l'autoroute en sens inverse ou les défis du Jackass pour faire monter l'adrénaline, le jeu du foulard ou la prise de drogue pour se mettre dans des états seconds, et encore la pratique du satanisme ou des raves, que certains experts qualifient d'expériences initiatiques. En même temps, il existe chez les jeunes une série d'attitudes symptomatiques d'un besoin de se confronter à quelque chose de l'ordre du réel, de l'épreuve, du rituel, du tribal. Il s'agit ici de l'apparition récente des scarifications corporelles, notamment chez les très jeunes filles en France, et aussi du piercing et du tatouage qui sont de plus en plus répandus. Tout se passe en fait comme si les adolescents sentaient l'enjeu du rite, mais ne réussissaient qu'à se mettre en danger. En substance, derrière ces passages à l'acte, les jeunes veulent signifier aux parents et à la société : "Aidez-nous à prendre notre place dans le monde en nous offrant des épreuves fortes à traverser." Des cérémonies d'Afrique de l'Est, d'Amérique du Sud, d'Océanie et d'ailleurs viennent attester comment l'épreuve physique et morale du rite de passage, le rapport à une certaine douleur ont pour résultat une plus grande mémorisation. Autrement dit, une épreuve qui vous a ébranlé vous marque à vie, vous vous en souvenez comme une empreinte indélébile. Et c'est le souvenir de cette épreuve qui, à défaut de vous permettre de surmonter toutes les autres, au moins vous y prépare. L'initiation offre un état acquis une fois pour toutes, une paix intérieure retrouvée, une véritable confiance en soi. Par la régularité de ses rendez-vous, le rite rassure les inquiets que sont souvent les adolescents. S'identifier pour la première fois au statut d'adulte, être bien dans sa nouvelle peau de jeune adulte, c'est aussi accepter de faire le travail de deuil originel : celui de l'estime de tous ses rêves d'enfant.

Le rite de passage redonne un sentiment de fierté

On sort toujours gratifié d'un rite de passage : le retour à la communauté se réalise avec l'obtention d'un statut supérieur. Mais attention, ce statut doit être entendu comme baigné d'une plus grande richesse, non comme une position de supériorité sociale, intellectuelle ou économique. Non comme détenteur du pouvoir de soumettre les autres, comme c'est le cas aujourd'hui dans le bizutage. Si, pour s'exprimer, certaines de nos émotions requièrent un moment de grand rassemblement collectif, nul besoin de passer à chaque fois l'épreuve du feu la plus régressive. Avec le concept de résilience, on sait aujourd'hui qu'une certaine forme d'énergie peut naître des traumatismes ou des frustrations. Le rite favorise aussi cette gestation d'énergie, il endurcit en plus le novice en le préparant à une vie difficile. Valorisé, notamment dans sa chair, l'impétrant est prêt pour l'épreuve d'endurance de l'existence. Selon l'anthropologue David Le Breton, "la douleur subie est un antidote [...]. Elle vise à forger le caractère. Confronter le jeune à une souffrance délibérée est une manière de tester les ressources que le groupe exige de lui pour sa pérennité : endurance, sang-froid et courage." Quel parent ne rêve pas en effet que son enfant se dépasse en traversant des expériences qui l'enrichissent ? Il faut donc s'intéresser à des rites modernes, positifs et proches de nous. Le pèlerinage que certains enseignants organisent sur les lieux d'un champ de bataille historique, reconstitution à l'appui, pour faire prendre conscience des atrocités de la guerre. Le outdoor education au Royaume-Uni où des adolescents sont "lâchés" en forêt, doivent retrouver leur chemin et ainsi apprendre l'autonomie et la vie de groupe. La préparation pour devenir matador de taureau dans les écoles espagnoles notamment où l'on défie la mort à chaque descente dans l'arène. On peut, en tout cas, oser inverser les perspectives et voir dans le fugueur un adepte spontané du voyage initiatique, dans le jeune drogué un expérimentateur de substances, dans l'anorexique un explorateur des capacités mystiques du jeûne... Il y a même des rites qui touchent au sacrifice : dans le sauvetage en mer par exemple, il s'agit de don de soi, de risquer sa vie à chaque instant, mais aussi de la formidable gratification de sauver une vie. On a ici tous les ingrédients du rite : la coupure avec la vie quotidienne, le partage d'une expérience intense en équipe, l'exposition au danger, l'épreuve forte qui vous fait grandir. Les témoignages de jeunes ayant vécu des expériences de ce type concordent : tous ont été transformés en profondeur. Tous ont senti pour la première fois combien ils pouvaient jouer un rôle, compter pour autrui. Chacun a mesuré sa véritable valeur humaine.

Le rite de passage offre la reconnaissance

Au coeur du rite, le collectif prend le pouvoir. Non la dictature d'un quelconque prolétariat jeuniste, non la domination d'un banal et dangereux gourou sectaire, non la fabrication d'un nouveau microcosme fermé sur lui-même sans soucis des règles collectives du type "Loft story", mais bien la joie et l'aventure du partage simultané, de l'appartenance à un tout. Libre à chacun, et pour chaque nouveau rite, de définir ce "tout". Un frère, une soeur, pour la vie... Au coeur de la cérémonie, c'en est fini de l'obsession de soi, de croire qu'on se suffit à soi-même, qu'on est au centre du monde, de la passion des choses matérielles, de la fascination pour le consommable, autant de postures chères aux jeunes générations. Sortir l'individu du commun des mortels, par une rupture qui l'agrège à un groupement spécifique. Avec la phase de séparation, le rite confère une nouvelle appartenance. On n'est plus un parmi tant d'autres, mais un au sein des mêmes. Une telle reconnaissance conforte la confiance que l'on avait placée dans son choix : "Je sais pourquoi je traverse cette épreuve."

L'apprentissage de la vie en collectivité

Quels en sont les avantages ? D'abord les rites renforcent la cohésion des participants au présent et pour plus tard. Dans les sociétés traditionnelles du sud de la planète, les rituels de passage ont toujours eu une fonction très efficace d'ancrage dans sa culture d'origine. Ces cérémonies initiatiques transmettaient une série de valeurs permettant aux initiés de se repérer très fortement dans leur monde. Aujourd'hui encore, elles ont pour but de rendre le jeune plus responsable, elles installent en lui les notions de vie en collectivité et de fraternité d'âge, d'humanisme et de cohésion sociale. Elles fabriquent un groupe lié et solidaire pour la vie. Ensuite, en proposant l'expérience d'un rite à leur enfant, les parents sont les premiers "gagnants". Le rite peut être en effet vécu comme un pacte passé en famille, venant parfois ressouder des liens distendus ou conflictuels. D'ailleurs, bien pensée, l'organisation de ces rites est toujours prise en charge par les aînés. Cette mise à l'écart du groupe social existait d'ailleurs déjà en Grèce classique avec l'éphébie, qui représentait plus qu'un service militaire, mais bien une période de latence des jeunes gens avant leur "entrée" réelle en société. Elle s'apparente donc à l'un de nos fondements culturels.

Un vrai bagage physique et moral

L'ethnopsychiatre Tobie Nathan le confirme, "les systèmes éducatifs modernes, démocratiques par nature, ceux-là mêmes qui postulent que tout être correctement éduqué deviendra un citoyen responsable, se révèlent au bout du compte impitoyablement sélectifs et inégalitaires. Alors que les systèmes initiatiques qui paraissaient inégalitaires au premier regard finissent par intégrer toutes les personnes, même si c'est dans des niches spécifiques". Dans une société qui manque de repères et semble en panne de modèle éducatif, il semble urgent de donner des clés aux parents en leur montrant combien le rite de passage apporte des expériences vécues, chargées de sens, capables de donner aux jeunes un vrai bagage physique et moral, et leur permettant de capitaliser ce qui leur fait le plus défaut : l'estime de soi.

Education & management, n°31, page 35 (05/2006)

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