Dossier : Estime de soi

De la mésestime à l'estime de soi

José-Mario HORENSTEIN

La polysémie du concept et son importance dans la culture occidentale, comme en témoigne l'abondance d'articles scientifiques (dépassant 15 000 ces trente dernières années), nous obligent à fixer des limites au présent article. Notre intérêt se porte sur les coûts, pour la santé, de la quête de l'estime de soi.

Dans le cadre de la théorie de l'activation cognitive du stress, l'estime de soi a quelque chose à voir avec l'anticipation par un individu du fait qu'il peut agir pour obtenir des conséquences positives face à une situation donnée. Quand cette anticipation se généralise à un ensemble de situations, nous parlons de haute estime de soi. À l'extrême opposé, les individus peuvent anticiper que la plupart de leurs actions conduiront à des résultats négatifs (hopelessness proposé comme modèle de dépression) ou anticiper qu'il n'y aura pas de relation entre nos actions et ce qui nous arrive (helplessness proposé comme modèle du stress post-traumatique). Que se passe-t-il quand il y a un décalage entre ce qui est anticipé et ce qui arrive en réalité ? S'agissant des anticipations des conséquences positives, outre une activation physiologique de l'organisme qui peut devenir néfaste pour la santé si cela dure, l'individu risque de s'engager dans des actions ayant comme objectif d'entretenir, protéger ou améliorer l'estime de soi. Les buts d'auto-validation ont un coût en fonction de ce que les gens pensent qu'ils doivent faire pour se prouver, à eux-mêmes et aux autres, qu'ils sont dignes d'estime.

Prévalence des domaines

Certains cherchent une validation chez les autres, par l'apparence physique, l'approbation, la compétition, tandis que d'autres se tournent vers des contingences internes comme la vertu, la compassion, la générosité, l'altruisme. Le domaine prévalant est le domaine qui, en cas de succès, va permettre aux individus de se sentir en sécurité. Par exemple, la quête d'indépendance pour ne pas être blessé par l'abandon ou la quête de succès pour éviter les critiques et le rejet. S'il semble y avoir une confusion entre une haute estime de soi et sa préservation face aux événements, les chercheurs sont à se demander s'il existe une estime de soi purement non contingente. Dans les études sur le sujet, on cherche à évaluer l'estime de soi globalement ou dans des secteurs spécifiques. Celui du "faire" par opposition à "être" ou "avoir" est particulièrement pertinent pour les cadres. L'échelle de Hallsten dans sa version liée au travail comporte 4 questions à évaluer en 5 points entre "complètement d'accord" et "absolument en désaccord" :

  1. je pense qu'il m'arrive de vouloir prouver ma valeur à travers mon travail ;
  2. je suis digne d'estime à travers mes réussites professionnelles ;
  3. il m'arrive de devoir être meilleur que les autres pour être bien avec moi-même ;
  4. il m'arrive d'être obsédé d'accomplir quelque chose de valeur à travers mon travail.

Ce qui est évalué ici, ce n'est pas le niveau haut ou bas de l'estime de soi mais la quête contingente au travail. Plus les chiffres des résultats seront élevés, plus les coûts risquent de l'être aussi.

La quête, concept psycho-social

La quête de l'estime de soi ne peut être comprise à partir des faiblesses de l'individu ou à travers les caractéristiques objectives de l'environnement. C'est l'aspect composite du concept qui le rend particulièrement intéressant dans l'étude des risques psychosociaux dans les lieux de travail. L'ampleur de la quête de l'estime de soi est faite de la rencontre entre un contexte socio toxique et une structure cognitive dysfonctionnelle.

Il y a des situations qui tendent à favoriser des préoccupations centrées sur le fait de savoir si les résultats positifs anticipés satisferont aux normes ou au standard de dignité ou de valeur personnelle. Les situations mettant en cause notre intégrité ou celle de gens proches sont des déclencheurs puissants. Dans nos résultats sur les coups et blessures volontaires sur le personnel enseignant (Horenstein & Voyron-Lemaire, 1996), le critère d'estime de soi est la meilleure variable pour prédire la gravité des traumatismes psychologiques. Dans une deuxième recherche limitée aux chefs d'établissement, on observe une tendance à la perte de l'estime de soi en fonction de la fréquence des événements violents qu'ils ont à gérer dans leur établissement. Sont considérés comme contextes socio- toxiques : le contexte incertain (tâches non prévues, imprévisibilité des horaires de travail, changements organisationnels incessants, inégalités quant aux risques et à la pénibilité du travail) et les contextes winner take all (restriction de ressources, compétition de plus en plus intense, normes d'évaluation de plus en plus élevées). On constate alors que les succès engendrent les succès et les échecs engendrent les échecs.

À cela peut s'ajouter le regard des autres conditionné par nos performances et non par nos qualités personnelles, d'autant plus qu'associées au contexte winner take all, de petites variations dans les performances peuvent avoir des conséquences démesurées.

La littérature sur le stress professionnel nous apprend que ce ne sont pas les conditions objectives du travail qui sont corrélées avec l'impact sur la santé mais l'évaluation que les individus en font. La recherche clinique fait appel à des structures cognitivo-affectives capables de moduler l'impact d'un événement. Le contenu de cette structure est inféré à partir des pensées exprimées par le sujet : "J'ai échoué donc je ne suis pas digne d'estime" ; "si quelqu'un est en désaccord avec moi, cela veut dire qu'il ne m'aime pas" ; "c'est parce que nous sommes mauvais que des malheurs nous arrivent et que nous le méritons". Le point de départ de la chaîne des vulnérabilités est la survenue d'un événement congruent avec les contenus latents cités précédemment.

Les troubles de l'adaptation

Nous parlons d'adaptation pour souligner que l'importance, au regard des troubles, est dans la quête de l'estime de soi et non dans sa quantité haute ou basse. La honte, la fierté et l'hostilité, sont des émotions liées à l'estime de soi, la procrastination et le perfectionnisme peuvent être la contrepartie comportementale. La quête de l'estime de soi risque d'interférer avec le développement de nos capacités. Les échecs deviennent un risque et non plus l'occasion d'apprendre. Les échecs et les critiques tendent à être excusés, minimisés ou niés ou, à l'opposé, à se surgénéraliser avec effondrement de l'estime globale de soi. La quête risque de transformer nos soutiens potentiels en compétiteurs et ennemis. L'interférence avec nos capacités d'empathie risque d'être perçue par les autres comme étant moins disponible pour les soutenir. La quête des réassurances auprès des autres risque d'aboutir à une hypersensibilité au rejet qui est la contrepartie du besoin d'approbation. La quête consomme du temps et les émotions négatives qui s'y rattachent risquent d'être compensées par l'abus d'alcool, les drogues, le grignotage, les diètes excessives, la chirurgie esthétique, etc.

Le syndrome d'épuisement

Le concept de contrôle fait référence à l'anticipation de certaines conséquences de nos actions. Cette relation entre notre comportement et les résultats que nous obtenons se traduit par l'impression de faire des choix, par un sentiment d'être à l'origine de notre comportement. À l'extrême opposé, nous trouvons le sentiment d'une pression, d'une tension allant jusqu'à l'épuisement. On tend à distinguer actuellement le surmenage dû à l'effort en continu du burn out (état de rupture) généré par la crainte de la perte de l'estime de soi.

L'hostilité défensive

Quand il y a des fractures dans l'estime de soi, cela risque d'entraîner les responsables dans ce qu'un syndicat anglais appelle le "macho-management". Blâmer les autres est une forme habituelle de protection de l'estime de soi et il est peu probable que cela contribue à des relations interpersonnelles mutuellement satisfaisantes. Dans ce cas, on fluctue entre un sentiment d'auto-dépréciation et une tendance à blâmer les autres afin de gérer des sentiments trop facilement déclenchés comme la honte. Le sentiment de faiblesse est compensé par le besoin de démontrer la puissance du commandement, une attitude cynique, une vision dévalorisée des autres et l'exploitation des autres.

Le traitement

Il a comme objectif la prise de distance et la décentration à trois niveaux :

  1. Focaliser son attention sur des sensations corporelles ou des pensées auto-évaluatives. La préoccupation centrale de la quête de l'estime de soi, dans la culture occidentale, n'a d'égale que l'intérêt, dans cette même culture, pour des méthodes cherchant à s'en désengager comme la méditation ou la relaxation. Il s'agit là d'une prise de distance avec les contenus de la conscience qui ne seraient pas nécessairement considérés comme des représentations de la réalité.
  2. Se décentrer d'une attribution exagérée de sens auto-référentiel attaché à des événements. Les contenus cognitifs dysfonctionnels cités précédemment sont mis à distance par l'identification systématique, s'opposant à la pensée dite "automatique" qui précède la thérapie, et par son examen critique. Il s'agit ensuite de reformuler les contenus des pensées sur un mode plus objectif et impersonnel pour aboutir à la décentration avec des patterns de pensée réorientés.
  3. Prendre de la distance par rapport à l'objectif d'entretenir, de protéger ou d'améliorer l'estime de soi. La façon la plus sûre de se décentrer est de choisir des objectifs plus larges que soi en incluant les autres. C'est l'inclusion qui compte, pas nécessairement l'objectif altruiste ou bon dans le sens moral. Dans ce contexte, l'estime de soi peut être un bonus mais ne doit pas être un objectif.

La prévention

Le manque de soutien par la hiérarchie des chefs d'établissement entraîne la perte de l'estime de soi. Dans la littérature sur le burn out, on trouve les mêmes résultats quand les chefs d'établissement ne soutiennent pas les enseignants. L'importance du soutien, comme le montrent de nombreuses recherches, doit nous conduire à le structurer en écartant toute improvisation. On ne dira jamais assez l'intérêt pour les cadres des exercices de simulation, surtout face à des situations représentant une menace pour leur estime de soi. Selon B. Robert, "les qualités développées par l'entraînement aux situations de crise sont tout bénéfice pour le management des situations normales". En première ligne, nous pouvons citer l'aptitude à travailler en équipe, la gestion du stress et l'acceptation du changement. Les cadres risquent de détériorer leur santé et celle de leurs collaborateurs en essayant de satisfaire ce qu'ils croient avoir besoin de faire, d'être ou d'avoir pour être digne d'estime. Les enjeux de santé méritent d'interroger notre culture méritocratique. Paraphrasant Paul Valéry, si la santé est le silence des organes, la santé mentale est le silence de l'estime de soi.

Education & management, n°31, page 26 (05/2006)

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