Dossier : Estime de soi

Idées fausses et réalités

Marie-Joseph Chalvin, Professeure agrégée d'histoire, directrice de la collection "Outils pour la classe", éditions Nathan, auteur de L'estime de soi - Apprendre à s'aimer avec ou sans les autres, Eyrolles, 2005.

Comment croire ces manageurs, chefs d'établissement ou enseignants qui affirment crânement et sans hésiter qu'ils traversent la vie dans un état de sérénité permanente alors que, de son côté, on passe son temps à s'aimer et ou se détester ?

L'estime de soi est un concept complexe qui met en jeu de multiples paramètres, ce qui fait qu'on a du mal à en saisir la réalité. On la présente souvent comme un don merveilleux ou une conquête qui procure à celui qui le possède l'invulnérabilité et la réussite dans toutes ses entreprises. Cette définition est hélas simplificatrice et erronée. Faire preuve d'une saine estime de soi consiste à s'accepter et à s'apprécier tout en tenant compte du regard des autres et des circonstances de la vie quotidienne. L'estime de soi ne peut donc pas être cet état stable et inaltérable dont la flamme s'auto-entretiendrait éternellement qu'on nous fait miroiter. Celle-ci se forge et se nourrit au contact des autres. Sous leurs regards bienveillants ou critiques, elle passe par des hauts et des bas et doit sans cesse être reconquise. Elle nécessite donc de s'appuyer sur une bonne connaissance de soi - de ses capacités et de ses performances - pour être capable de prendre ses distances tout en sachant profiter des richesses que l'autre peut nous donner.

Au commencement...

L'estime de soi se construit dès la naissance en combinant les éléments innés et les éléments acquis dans son environnement, elle plonge donc ses racines dans le passé. De ce mystérieux parcours souterrain, la personnalité sort capable d'affronter la vie ou, au contraire, confuse et perturbée. On sait que les dysfonctionnements et les malaises psychologiques ont de multiples causes et qu'il ne suffit pas d'aimer ses enfants pour leur assurer un parfait équilibre psychologique. Avoir la chance d'avoir reçu amour et reconnaissance constitue certes une circonstance favorable au développement de l'estime de soi mais pas suffisante. En effet, chaque enfant fait une lecture très personnelle des messages reçus et en sélectionne un petit nombre qui le guide dans la vie. Certains d'entre eux sont valorisants, les autres entravent le bon fonctionnement du Moi. Si l'enfant passe d'étape en étape dans un climat favorable, il se dote d'une bonne confiance en soi et se trouve sur le chemin de l'estime de soi. En revanche, si l'environnement dans lequel il grandit est hostile, son estime de soi est mal assurée. Nous avons donc tous un parcours personnel plus ou moins favorable à l'épanouissement d'une saine estime de soi.

On distingue habituellement quatre domaines dans lesquels s'investit l'estime de soi :

  • l'apparence, "le look" personnel, l'image que l'on se fait de son physique ;
  • le degré de "popularité" qui se mesure à l'approbation que l'on obtient de la part des autres et de son groupe de pairs en particulier ;
  • la réussite sociale qui se calcule aux performances scolaires et professionnelles ;
  • la réussite affective et sentimentale.

Il est possible d'avoir une bonne estime de soi dans l'un ou dans plusieurs de ces quatre domaines mais l'absence de satisfaction dans un seul des quatre est capable de créer une frustration et donc un sentiment d'absence d'estime de soi. On est parfois surpris de constater qu'une brillante réussite professionnelle, un cursus scolaire éblouissant, une expérience de couple réussie, censés procurer un fort sentiment d'estime de soi, ne suffisent pas à donner cette assurance à ceux qui les vivent. L'estime de soi ne se décrète pas. Étant liée à la construction du Moi, elle ne peut s'instaurer qu'après un travail de clarification contre un héritage parfois lourd qui nous dicte des comportements inadaptés et peu gratifiants. La longue marche vers l'estime de soi est une aventure individuelle qui se donne pour objectif de réussir à être mieux avec soi au milieu des autres en mettant en oeuvre dix grandes attitudes qui la favorisent (voir encadré ci-contre).

Entre avis de tempête et dépression

Comment se fait-il que nous n'arrivions pas à vivre au quotidien sans frustration excessive en maîtrisant bien nos pulsions et nos sentiments dans une tranquille estime de soi ? "J'ai depuis longtemps insisté sur le fait qu'être homme, c'est se sentir inférieur", affirme Alfred Adler1. Sous l'effet d'exigences, de critiques, de sarcasmes, d'évaluations et de jugements péremptoires, certains se fixent des objectifs inaccessibles en se mettant "la barre trop haut", se comparent sans cesse aux autres et ne sont jamais satisfaits de leurs résultats. Certaines personnes se sous-estiment alors profondément et semblent se complaire dans l'entretien de leurs complexes d'infériorité. Elles ont acquis la certitude intime de ne pas avoir les qualités nécessaires pour se faire accepter. Elles se montrent donc parfois timides, parfois agressives et sur la défensive. Les jeunes Français, originaires du Maghreb, encore intimement marqués par les séquelles du colonialisme, ressentent souvent cette infériorité comme l'exprime ce jeune Marocain2 : "Une des constantes dans le profil de mes compatriotes vivant en France (les "rebeux") est ce complexe qui s'exprime de différentes manières. Je me suis rendu compte très tard que j'en étais atteint comme tous les autres. Même si j'ai toujours été premier de la classe, meilleur en sport, études supérieures, etc. N'empêche ! Il est là, s'exprimant de différentes manières..." Les autres, sous l'emprise d'un complexe d'échec, se sont persuadées qu'elles sont condamnées à échouer en toutes circonstances. Envahies par le découragement, elles abandonnent avant même d'avoir abordé l'épreuve ou le travail ; elles partent battues en toutes circonstances et sabotent inconsciemment mais scrupuleusement ce qu'elles entreprennent - études, examens, travail, couple - pour accomplir leur prophétie.

Dix moyens d'améliorer son estime de soi.

L'estime de soi s'améliore par la mise en jeu des dix attitudes suivantes. Pour la développer selon ses besoins et ses capacités, il est conseillé de choisir le point qui semble convenir à ses propres aspirations et permettre de devenir mieux avec soi au milieu des autres. Il s'agit donc d'établir sa "feuille de route" individuelle.

  1. S'accepter soi-même.
  2. Avoir conscience de ses forces et ses faiblesses, s'appuyer sur ses points forts.
  3. Écouter ses émotions, utiliser ses sentiments, maîtriser ses pulsions.
  4. Apprendre la liberté en acceptant de se fixer des bornes.
  5. Prendre la mesure de son territoire, respecter celui des autres.
  6. Rester solide devant le jugement des autres.
  7. Accepter que les autres se trompent sur soi.
  8. Accepter le conflit.
  9. Accepter de négocier.
  10. Être réaliste.

Quand le malaise provoqué par ces passages plus ou moins rapides en état de mésestime prend des proportions gênantes, il devient impérieux de chercher à le combattre. L'une des solutions choisies inconsciemment pour échapper à ce sentiment pénible consiste à "surcompenser", c'est-à-dire à adopter un comportement excessif de surestime que l'on appelle parfois le complexe de supériorité. C'est alors que l'on dévalorise systématiquement son entourage et que l'on adopte une attitude jugée arrogante ou prétentieuse.

L'École est un espace où l'estime de soi est durement mise à l'épreuve. Lieu de passage et de rencontre de nombreux partenaires aux objectifs différents, lieu de socialisation et d'étude pour les élèves, lieu d'espérances et de déceptions pour les parents, lieu d'évaluation et de sélection pour les enseignants, l'établissement abrite autant et peut-être plus de déconvenues que de succès, ce qui ne crée pas le climat favorable à l'instauration d'une saine estime de soi. Quand les choses vont mal, chacun est entraîné dans un curieux enchaînement qui le mène de la sous-estime à la surestime : le chef d'établissement supporte mal de se montrer solidaire d'enseignants qu'il juge incompétents, ces derniers s'irritent de constater leur impuissance à tenir leurs classes. Les élèves même les plus indisciplinés s'en veulent secrètement de mettre en danger leur avenir et de décevoir leurs parents. Cette position est si inconfortable et si douloureuse que chacun fait appel à la surcompensation pour en sortir au plus vite. Les parents se plaignent des piètres qualités de pédagogues des professeurs de leurs enfants, ces derniers accusent à la fois leur famille et l'école. Pour ne pas être pris pour cibles, les enseignants ne sont pas en reste et dénoncent l'incompétence de leur chef qui, de son côté, fait porter la responsabilité à l'environnement socio-économique de son établissement ou prépare sa fuite en demandant sa mutation. La surestime mène irrémédiablement au conflit, la mésestime génère le renoncement et l'échec. Comment trouver la voie de l'estime de soi pour faciliter la réussite des élèves et motiver l'ensemble des membres de la communauté éducative ?

Réussite scolaire et estime de soi

L'élève arrive à l'école avec une aptitude plus ou moins grande à l'estime de soi. Certains, hélas, en sont presque totalement dépourvus, mais la plupart d'entre eux possèdent une solide assurance sur leurs quelques points forts, dans un domaine ou un autre. Malheureusement, ce domaine qui constitue le socle sur lequel se construit leur estime de soi n'est pas toujours celui qui pourrait leur servir pour réussir à l'école ! "Je veux être maçon et travailler avec mon père. Il dit que je suis son meilleur ouvrier ! Mais j'ai quatorze ans, je suis obligé d'aller à l'école ! Ça ne me sert à rien mais je ne peux pas faire autrement !" Il est de plus en plus fréquent de rencontrer des élèves ainsi dotés d'une aussi bonne estime de soi que ce gentil cancre qui refusent de s'investir à l'école. Pour eux, l'émulation intellectuelle et l'acquisition de connaissances ne riment pas avec estime de soi. Ils aimeraient échapper à l'obligation scolaire. L'estime de soi, en effet, n'est pas automatiquement liée à la compréhension des maths ou de la chimie, elle ne donne pas le don pour l'orthographe ni la mémoire des dates.

On trouve cependant aussi, à l'opposé, des élèves qui réussissent à l'école malgré une piètre estime de soi ! "Je suis toujours le premier de la classe mais c'est pas pour ça que je suis heureux ! J'aimerais tellement faire partie de l'équipe de foot... Ils ne veulent pas de moi, ils se moquent de ma taille... Je ne le supporte pas, si je travaille, c'est pour ne pas y penser..." Ce jeune garçon illustre clairement la différence qui existe entre estime de soi et motivation pour l'étude. Il suffit d'observer nombre de chefs d'établissement et d'enseignants pour constater que la réussite aux concours et des dons certains pour le management ou la pédagogie ne s'accompagnent pas automatiquement d'un solide sentiment d'estime.

Il est heureusement fréquent de voir coïncider chez un grand nombre d'élèves estime de soi et motivation pour l'école. Pour certains, c'est l'existence d'une solide estime de soi qui favorise la réussite scolaire, pour d'autres c'est de la réussite scolaire que naît l'estime de soi. Dans ce cas, le chef d'établissement et les enseignants jouent parfois un rôle positif. Boris Cyrulnik dans Les Vilains petits canards raconte la belle histoire de Georges Brassens, alors petit délinquant devenu un élève assidu grâce à son professeur de français qui avait découvert ses dons pour l'écriture. Cette anecdote nous rappelle qu'il suffit de peu de choses pour donner confiance en soi à un élève et le motiver. Chaque chef d'établissement a en tête l'exemple d'un élève doté des pires conditions familiales qui trouve à l'école la situation idéale pour s'épanouir dans le travail scolaire et se doter d'une forte estime de soi. Mais comment comprendre les cas douloureux où l'on constate que l'estime de soi de certains élèves s'érode et s'amenuise jusqu'à sombrer dans la mésestime ? Comment faire pour l'éviter ?

Au jour le jour, les élèves ajustent et réajustent l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes en revoyant à la baisse ou à la hausse la liste de leurs points forts et de leurs points faibles. À ce type d'exercices, les plus réalistes gardent leur assurance, d'autres sombrent corps et biens. En effet, pour faire preuve d'une saine estime de soi, il est nécessaire de se sentir à l'aise dans une voie qui permet d'avoir une vie sociale normale, d'être épanoui et d'être orienté vers un travail intéressant pour lequel on se sait compétent et qui débouche vers un emploi assuré. Et c'est ici que le bât blesse ! L'Éducation nationale contribue parfois à détruire l'estime de soi des enseignants comme des élèves. Comment se sentir bien dans sa peau et dans sa voie quand on a la conviction de n'être pas à sa place et de perdre son temps à l'école ? En demandant aux élèves de se définir un projet professionnel trop précis, trop précocement, on les met en position de vivre la sousestime dans le cas où ils n'arriveraient pas à obtenir les résultats nécessaires pour entrer dans cette filière. En orientant les élèves vers des filières qu'ils n'ont pas souhaitées par manque de places ou de classes adaptées (en LP), on crée la frustration, la colère, la démotivation... En gardant immuables les structures d'une école obligatoire jusqu'à 16 ans - et largement plus - en conservant les mêmes programmes pour tous, les épreuves sanctionnées par les mêmes systèmes de notes, les examens couperets, on crée les conditions objectives de la sousestime pour ceux qui n'arrivent pas à suivre.

Les conditions néfastes à l'estime de soi

Si les élèves peuvent réussir et garder une saine estime de soi devant des enseignants qui se mésestiment, il n'en reste pas moins qu'il leur est plus favorable d'avoir affaire à des professeurs dotés d'une solide estime.

Certains chefs d'établissement, trop préoccupés sans doute par de multiples problèmes, ne prennent pas la juste mesure de la soif de dialogue et de reconnaissance qui existe chez beaucoup d'enseignants. Portant toute leur attention aux élèves, ils font naître chez les enseignants le sentiment de n'être ni entendu, ni soutenu. Privés de reconnaissance, parfois durement critiqués pour certaines pratiques et initiatives, certains s'enfoncent dans la mésestime et surcompensation en dénonçant les faiblesses de leurs élèves et l'incompétence de leur hiérarchie. En se souciant avant tout des parents et des élèves, ces manageurs oublient de faire le nécessaire pour garder au beau fixe le baromètre de l'estime de soi de leurs enseignants.

Les maladresses des enseignants

Les enseignants ont certainement l'un des métiers les plus difficiles qui soient. Il leur faut, en effet, travailler avec un groupe tout en portant une attention particulière à chaque élève afin de l'aider à faire grandir son estime de soi ! Étant donné le nombre d'élèves et le temps consacré à chaque classe, ils ne disposent que de quelques minutes pour accomplir cet exploit auprès de chacun d'eux. Ils doivent, de surcroît, se montrer plus vigilants qu'autrefois à leur discours car les élèves, sûrs de leurs droits, sont de plus en plus sensibles aux dérapages verbaux. Certains, trop spontanés, laissant libre cours à leur irritation, blessent - sciemment ou non - le Moi intime de certains élèves qui les accusent alors de leur manquer de respect. Évaluateurs de profession, ils se montrent parfois maladroits et catégoriques. Certains impliquent la capacité personnelle de l'élève pour expliquer un résultat médiocre : "Tu as encore raté ton contrôle, tu es nul !", "Tu n'as pas travaillé". Ces évaluations-couperet ne laissent pas d'espace à l'élève pour exprimer la réalité vécue : "J'ai travaillé, j'avais pas compris..." Pire encore, la correction des erreurs étant collective, l'élève n'y trouve pas toujours la réponse à ses interrogations ou les propositions concrètes pour progresser et avoir l'occasion d'être fier de ses essais, voire de ses réussites. Il en sort avec le pénible sentiment de ne pas exister aux yeux des autres, position qui mène droit à la mésestime. Pleins de bonne volonté et de compassion, certains enseignants croient bien faire en persuadant l'un ou l'autre de leurs élèves que la réussite est à leur portée. Si ces derniers ont su s'évaluer avec objectivité en constatant leur incompétence en ce domaine, ils sont alors troublés et déstabilisés par ces encouragements. Les plus fragiles sont ainsi poussés à surestimer leurs capacités et revendiquent des récompenses pour des travaux médiocres. Ils sont devenus incapables de s'évaluer et se surestiment. C'est ainsi que certains enseignants allument une bombe à retardement et programment l'échec de quelques élèves dans leur vie professionnelle. La propension à chercher des excuses aux élèves qui éprouvent des difficultés scolaires est pire encore pour l'estime de soi. Excuser ses élèves en faisant porter la responsabilité de leur échec à leurs origines sociales ou culturelles, ou aux erreurs de parcours de certains membres de leur famille, c'est les mettre en situation objective de mésestime et leur donner le sentiment qu'on les surprotège et donc qu'on les méprise.

Or, un pédagogue n'a pas à surprotéger ses élèves mais à leur apprendre la vie donc la frustration. C'est en apprenant le réalisme, en acceptant ses limites et les différences de capacités entre lui et les autres que chaque élève sera capable de supporter les échecs et de rebondir pour les surmonter. L'estime de soi se construit en se comparant aux autres et en apprenant à connaître ses forces et ses faiblesses. C'est pourquoi il est plus dangereux qu'utile de refuser une certaine compétition et d'instaurer une absence d'évaluation. Un jour ou l'autre, la vie se chargera d'évaluer l'élève et ce sera alors plus difficile et pénible pour lui. Il vaut mieux que l'École s'en charge.

Evaluer ses aptitudes à l'estime de soi

L'estime de soi est sujet à des moments de faiblesse puis se restaure plus ou moins rapidement. C'est à la rapidité avec laquelle on la recouvre après un coup d'arrêt, à la vitesse avec laquelle on rebondit que l'on évalue une solide estime de soi. Ceux qui font preuve d'un bon niveau d'estime de soi ont appris à se dire : je m'accepte tel que je suis, je tente, je m'accroche, je rate, j'écoute la critique, je réussis, je m'en congratule et... je le fais savoir. En effet, ce sentiment se nourrit de ses convictions sur soi mais surtout de la reconnaissance par les autres. Des expériences de psychologie expérimentale3 ont permis de constater qu'une estime de soi altérée se restaure en effet plus rapidement en s'employant à se faire accepter des autres qu'en choisissant de s'en éloigner pour se recentrer en faisant le point sur ses qualités intrinsèques. Pour gagner en estime de soi, il est bon d'oser se faire des compliments et de s'ouvrir aux autres de manière à se nourrir de l'énergie qu'ils peuvent nous procurer. Ceux qui se sousestiment profondément n'arrivent ni à accepter les compliments justifiés ni à demander des signes de reconnaissance. Ceux qui se surestiment distribuent facilement des critiques et s'autocongratulent bruyamment.

Une saine estime de soi se construit autour de cinq axes :

  • un fort sentiment d'identité personnelle qui donne une bonne assurance de sa valeur sans avoir besoin de le confirmer auprès des autres et la conviction intérieure de pouvoir compter sur soi en toutes circonstances ;
  • une aptitude à s'évaluer sans déni, à avoir foi dans ses capacités de réussite, et à se critiquer sans déclencher de conflits internes, bloquants ou anxiogènes ;
  • un sens aigu de la réalité qui permet de vivre au présent, en tenant compte du possible, en faisant son deuil des rêves irréalistes et en refusant de s'appuyer sur le passé pour se dédouaner ou jouer la victime...
  • une ouverture à autrui qui se traduit d'abord par une vraie capacité d'écoute, ensuite par une tolérance qui permet d'accepter les gens tels qu'ils sont, enfin par une bonne aptitude accepter les critiques constructives avec du recul, sans mettre en place un système de défense excessif ;
  • une bonne capacité à vivre parmi les autres, à s'en faire accepter pour pouvoir s'enrichir à leur contact et surtout en recevoir des signes de reconnaissance chaleureux et reconstituants qui procurent l'énergie nécessaire pour être soi sans complexes.

Créer les conditions favorables

Le chef qui possède ces capacités est en mesure d'établir un climat favorable à l'estime de soi dans son établissement malgré les verrous qui bloquent l'institution et qui ont peu de chances de disparaître. I lui faudra cependant beaucoup de lucidité et de courage pour tenir le coup devant les contraintes qui le freinent dans son élan. Pour récupérer de l'énergie quand il a beaucoup donné, il doit apprendre à se féliciter de ce qu'il entreprend. Pour ce faire, il gagne à se renseigner sur l'utilité de ce qu'il a mis en oeuvre auprès de ses collaborateurs et au besoin ne pas hésiter à leur suggérer habilement de lui parler des résultats positifs de ce qui a été fait.

Avec cette confiance en soi restaurée et "boostée", il sera en meilleure forme pour écouter patiemment les plaintes et les demandes des enseignants et se renseigner sur leurs difficultés spécifiques. Il pourra alors leur proposer un changement en mesure de les soulager, une formation capable de les aider, un soutien approprié ou tout simplement une compréhension bienveillante - si c'est suffisant - pour les remettre sur pied. En ouvrant ainsi un dialogue direct et confiant avec les enseignants, il pourra également suggérer quelques aménagements favorisant un meilleur niveau d'estime de soi chez les élèves au sein du cadre trop rigide et immuable de l'Éducation nationale. Mettre en place des systèmes d'auto-évaluation intelligents pour qu'ils apprennent à être lucides sur leurs aptitudes. Écouter leurs arguments, leurs choix, leurs jugements sur soi, et faire judicieusement le tri entre mésestime excessive et évaluation objective de leurs incapacités spécifiques : dans ce cas, leur apprendre à accepter leurs limites.

Évaluer leurs résultats scolaires en prenant soin de ne pas y impliquer leur personnalité et en valorisant si possible leurs points forts. Leur donner des objectifs réalisables et très précis pour les mettre en situation de réussite ponctuelle et quasi certaine (il est important que le projet leur assure la réussite à 80 %) afin de pouvoir les féliciter pour ce résultat. Relativiser et banaliser - autant que faire se peut - d'échec : à quel moment commence-t-il ? Où s'arrête-t-il ? Chacun ne vit-il pas des situations d'échec dans sa vie ? Faut-il considérer l'échec au concours de l'ENA comme un échec ou une réussite ? Enfin et surtout, être soi même lucide et modeste en acceptant de regarder le monde avec réalisme. Au terme de ce développement, on peut conclure avec Vladimir Jankelevitch dans son Traité des vertus que la saine estime de soi "se situe idéalement à mi-chemin entre le doute et l'orgueil" et que chacun doit : apprendre à "s'estimer soi-même d'une juste estimation entre la surestime et la mésestime4."


(1) Alfred Adler (1870-1937) : docteur en médecine qui est passé de l'ophtalmologie à la psychothérapie. D'abord influencé par Freud, il s'en sépare en 1910 et fonde la Société de psychologie individuelle. Il a influencé ainsi les courants de la pensée contemporaine par sa contribution à la psychopédagogie, et particulièrement aidé à la compréhension et au traitement des névroses.

(2) Lu cette intervention de "yassinekfar" sur le forum général de www.bladi.net : le portail de la diaspora marocaine.

(3) Mark R. Leary, professeur de psychologie expérimentale "At last, a rejection detector", Psychology today, vol. 28, 1995.

(4) Vladimir Jankelevitch, Traité des vertus : les vertus et l'amour, coll. "Champs Flammarion", Flammarion, 1986.

Education & management, n°31, page 18 (05/2006)

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