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Siglomanie

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux d'Ille-et-Vilaine

A côté de la langue commune, existe une foultitude de "dialectes" (formés de sigles : les "siglolectes"). Se former - sur le tas - à des réalités linguistiques diverses accentue chez le cadre le malaise inhérent à la prise de fonction, ce temps où, dans une ignorance quasi totale, il convient de faire semblant de tout savoir et notamment ce que désignent ces sigles dont, comme partout, on use et on abuse.

Ne pas maîtriser un "siglolecte" reste éminemment inconfortable et engendre un léger sentiment d'exclusion lié au fait que celui à qui manque ce que Mallarmé appelait les "mots de la tribu" éprouve le sentiment de ne pas être totalement là, de ne pas en être, ou d'être à côté. La brume signifiante dont les "siglolectes" entourent la prise de fonction participe d'un salutaire affaiblissement passager de la maîtrise qui, renvoyant le cadre à l'état d'infans, constitue une heureuse épreuve de modestie venant s'opposer à la compulsion à l'omniscience, composante de l'exercice paranoïaque du pouvoir. Si la siglomanie est largement répandue dans le corps social, elle sévit avec une particulière virulence parmi les cadres de l'administration et tout particulièrement chez ceux de l'Éducation nationale dont elle est un symptôme majeur, banalisé par sa fréquence, au point d'être devenu un trait distinctif, voire un signe d'identité. Le lien de la siglomanie avec l'encadrement mérite toutefois d'être éclairé.

La siglomanie, un signe de distinction

L'encadrement administratif français est une manière d'aristocratie, fortement hiérarchisée, avec ses comtes, ses petits marquis et ses chevaliers, qui tire sa légitimité non de son sang mais de ses titres, entendons universitaires. Comme l'aristocrate, le cadre se distingue, il se différencie, au premier chef par sa langue, ou plus exactement par la langue qu'il partage avec ses pairs, à travers laquelle il les reconnaît et affiche son appartenance à un groupe plus ou moins restreint ou "territorialisé", dans le temps où s'excluant de l'idiome commun il affiche une singularité. L'usage des sigles participe de cette dialectique de l'inclusion/exclusion à partir de laquelle l'encadrement construit son identité professionnelle et culturelle. Le sigle, dans ce contexte, fonctionne comme un code. Il importe tout autant par l'énigme qu'il constitue pour le plus grand nombre que par le signe de reconnaissance qu'il fournit à quelques-uns. Qu'il signifie ou désigne une réalité extra-linguistique reste subordonné au fait qu'il instaure avant tout une ligne de partage entre ceux qui en possèdent la clef et les autres. Une réunion de travail entre cadres offre de ce point de vue un aperçu vertigineux sur la capacité d'un groupe à restreindre la communication à ses membres en y multipliant le recours aux sigles connus d'eux seuls ; il suffit qu'ils appartiennent à une académie expérimentant la LOLF pour qu'à travers l'usage des BOPA et autre papa, ils participent immédiatement d'une autre essence dont l'originalité provient moins de la nouvelle logique financière mise en oeuvre que de l'opacité des signifiants produits par les acteurs chargés de la porter. Par les sigles, le cadre reconnaît et est reconnu et peut s'avouer qu'il "en est" comme aurait dit Proust. D'une certaine façon, le cadre parle moins par sigles qu'il n'est parlé par eux ; ces derniers constituent la langue qui l'identifie et, au terme de ce processus, il apparaît plus sujet des signifiants dont il se délecte qu'il n'en est le maître. Le principe général de vassalité de l'être parlant vis-à-vis de l'ordre signifiant ne saurait faire oublier que le recours excessif aux sigles tribalise l'encadrement en restreignant la communication à un groupe de pairs ; là où l'on s'attendrait à ce qu'il simplifie la communication, il l'opacifie, dans la mesure où il privilégie la connivence et l'appartenance. Il n'en est pas de meilleure illustration - ou de plus grande épreuve - qu'une réunion de chefs des services déconcentrés de l'État placée sous l'égide du préfet qui possède le redoutable privilège d'animer les échanges entre la DDTEFP, la DRASS, la PJJ, la DRIR, la DRAC et bien d'autres encore. Le représentant de chaque administration y parle sa langue, y utilise les sigles de son appartenance et condamne dans le même temps les autres à passer quelques heures douloureuses dans un environnement linguistique incertain, à se sentir gagné par la bêtise et, d'un même trait, poussé à l'admiration pour le préfet qui paraît posséder la clef de chaque sigle, vivre dans l'état édénique antérieur à la babélisation dont les sigles nous rappelle qu'elle fut une malédiction divine. Ces réunions nous confirmeraient - si besoin était - que le recours au signifiant et à la langue n'a pas toujours pour objet premier la communication et, a fortiori, le travail.

Les sigles, une économie du langage

Comme toute aristocratie, l'encadrement s'il ne "fait" rien - au sens où il ne produit pas - est fort occupé ; il se définit même par sa sur-occupation. Dans l'Éducation nationale, il n'est pas de cadre qui ne se plaigne d'être saturé de réunions, d'audiences, d'avis à donner, de déplacements, de tâches de représentation, en un mot qui ne soit pas "débordé". Il court après le temps et passe pour un "homme pressé" ; sa langue marche au même pas, celui de la rapidité et de l'économie de soi. Non que les signifiants s'y bousculent à un rythme syncopé mais ils sont comprimés, miniaturisés ; ils économisent le souffle et la voix, restreignent le propos et font gagner du temps. Se rendre au CASNAV prend beaucoup moins de temps que d'aller au Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage. Juste le temps de l'énoncer. Les sigles soumettent la langue administrative aux logiques qui régissent la modernité dont l'encadrement se veut une manière d'"avant-garde". Ils miniaturisent les signifiants de la langue et participent d'un mouvement général qui régit le monde des objets, qui a transformé l'ordinateur et le téléphone en portables (deux objets emblématiques du cadre) et inventé le "texto" qui n'inflige des outrages à la langue que pour gagner du temps dans l'énonciation, donc de l'argent. Le "texto" reste encore trop un vecteur de communication privée, réfléchissant à sa façon le rétrécissement de l'intimité partagée, pour s'être réduit à un pur échange de sigles. Même tronqués, les mots doivent y être reconnus et faire sens, alors que les sigles n'obéissent pas à cette nécessité en toutes circonstances, dès lors qu'ils restreignent leur sens à une sphère limitée et initiée. Une zone d'éducation prioritaire dessine un territoire aux interactions sociales et scolaires complexes, carrefour d'enjeux politiques et éducatifs, une ZEP n'est plus qu'une sorte d'"objet linguistique" que s'échangent les discours, dont la circulation de bouche en bouche a usé l'effet grinçant, à l'instar d'un "zip" dont l'éclair sonore aurait avec le temps fermé le possible, afin de faire entendre l'usure de cette forme de politique de discrimination positive. Dans le temps où il miniaturise la langue, le sigle la choséifie, il l'ouvre à l'objet, aux "choses" aurait dit Georges Perec, il y dépose un objet sonore, car le sigle n'est pas un mot dans la mesure où il a besoin d'être traduit, mis en mots, pour désigner ou signifier. À ce titre, il est assujetti aux règles de ce que Jean Baudrillard appelait le "système des objets". La foultitude des sigles utilisés dans une administration traduit la nécessité de mettre sur le marché linguistique de nouveaux objets, aussi vite usés que renouvelés, car, comme un objet, le sigle plaît essentiellement au moment de son arrivée sur le marché des usages où sa valeur et sa puissance de séduction s'érodent rapidement. Ce qui paraît exprimer une inventivité ne traduit en fait que l'ouverture de la langue administrative au recyclage sans fin d'objets linguistiques qui la soumet au règne des objets, voire à la loi du marché.

Le règne de la technocratie

Le sigle contribue à la technicité de la langue administrative ; il en est parfois le signe ostentatoire. On comprend qu'il plaise au cadre dont la distinction passe par le maniement (à défaut d'une possession) d'un savoir spécifique qui différencie du commun. Le sigle est aimé par le cadre, outre pour sa fonction de lien avec les pairs, pour son opacité, garante d'une expertise moins admirable qu'admirée par celui qui en est exclu. Le cadre parvient au sommet de sa compétence lorsqu'à l'aisance de la manipulation des sigles il ajoute la dextérité à jongler avec les chiffres, lorsqu'il sait parler en pourcentage de PIB, vous décliner le taux des rem de son organisation, vous éblouir avec l'énonciation du taux de PCSD des ZEP sur cinq ans comparé avec celui des REP. La performance ne peut que soulever l'admiration et qu'impressionner celui dont le sens s'avère sans doute trop commun pour accéder à une telle technicité, et pour ne pas subodorer que l'exercice de haute voltige a sans doute pour objectif secondaire de mettre en scène le pouvoir de la technique sur le langage, partant d'encenser le règne de la technocratie. La spécialisation et la restriction de la communication qu'impose le parasitage grandissant de la langue administrative par les sigles contribuent grandement à sa bureaucratisation dans le temps où, paradoxalement, tout paraît fait pour simplifier les procédures, développer le management public, se mettre à l'écoute de l'usager. La bureaucratie n'est pas seulement le règne de la procédure et de la réification qu'elle entraîne, c'est aussi et surtout l'opacification de la langue, le retrait du sens, le moment où le maniement de cette langue devient une fin en soi.

La siglomanie par l'exemple

Nous n'avons pas cédé à la tentation de laisser non "traduits" les sigles utilisés. Devant l'"inquiétante étrangeté" des signifiants énigmatiques qui parasitent une langue pourtant connue, nous fournissons un micro-lexique des sigles mentionnés, qu'ils soient spécifiques à une académie ou communs à l'ensemble de l'Éducation nationale.

  • BOPA : budget opérationnel de programme académique.
  • CASNAV : centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage.
  • DAFI : délégation académique à la formation et à l'innovation.
  • DDTEFP : direction départementale du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle.
  • DEFPAR : délégation à la formation des personnels de l'académie de Rouen.
  • DRIR : direction régionale de l'industrie et de la recherche.
  • DRAC : direction régionale des affaires culturelles.
  • DRASS : direction régionale des affaires sanitaires et sociales.
  • LOLF : loi organique relative aux lois de finances.
  • PAPA : projet annuel de performance académique.
  • PCSD : professions et catégories socialesdéfavorisées.
  • PIB : produit intérieur brut.
  • PJJ : protection judiciaire de la jeunesse.
  • REM : rémunérations.
  • REP : réseau d'éducation prioritaire.
  • RESPIRE : rescolarisation pour une insertion réussie.
  • ZEP : zone d'éducation prioritaire.

Le cadre ne fait pas seulement un usage parfois excessif des sigles, il rêve d'en faire une langue naturelle, obéissant aux règles de fabrication et d'émergence des composants linguistiques, en élargissant le principe de l'acronymie. Dès son apparition sur le marché linguistique, le sigle est substantivé par l'adjonction d'un déterminant ; on parle "des" ZEP, mais on s'attache à "une" ZEP singulière ou à "la" ZEP de... Il suffit que s'amorce une relance de la politique de l'éducation prioritaire et on "ZEPE" à tout crin, ou que s'annonce une révision de la carte des ZEP pour qu'on risque de se voir "ZéPé" ou, pis, "DéZéPé". Les sigles sont ainsi capables d'engendrer des spécimens appartenant aux deux principales catégories morphologiques. De même, si l'on expérimente la LOLF on est " LOLFé", avant de devenir un vrai " LOLFEUR", afin de s'assurer qu'en toutes circonstances la solution adaptée est " LOLFO-compatible". Plus ou moins avancée ou dynamique, la lexicalisation des sigles traduit la volonté d'enrichir le vocabulaire de la tribu et de faciliter une communication qui reste restreinte, réservée à ses membres. Souvent soumis aux principes de dérivation, les sigles rêvent de se perdre à l'égal des mots dans la langue qu'ils parasitent, de participer à son enrichissement, d'incarner la dynamique de son actualité et de son offrande à la victoire sans cesse renouvelée de la technique.

Le sigle comme poésie

Ferait-il allégeance aux règles de la lexicalisation pour entretenir l'illusion de sa naturalisation, le sigle n'est pas un mot comme les autres ; il ne relève pas de la linguistique stricto sensu mais de la poésie, entendue au sens du poien grec, au sens de fabrique de signifiants. Entendons par là qu'il sert moins à désigner des "objets", des dispositifs, voire des politiques qu'à enrichir l'espace sonore de signifiants nouveaux dont la signification importe moins que l'étrangeté qu'ils confèrent à la langue administrative. Il combine d'ailleurs dans son élaboration les deux structures rhétoriques du langage poétique - la métaphore et la métonymie - la substitution et l'adjonction par contiguïté sémantique et poétise ainsi (involontairement) la langue du cadre à défaut d'enrichir sa vision du monde. La poésie des sigles se veut résolument moderne : elle est une expérience de langage en ce qu'elle soumet la langue à l'expérimentation et se distingue d'une poésie qui scellait la rencontre d'une subjectivité et du langage pour dire le monde autrement avec "les mots de la tribu". Le sigle est une expérience plus ou moins radicale, selon qu'il ajuste une lettre ou une syllabe des mots qu'il condense, mais il est toujours le produit d'une coupure et d'un précipité (au sens chimique) de signifiants. Il s'agit de mettre en circulation des signifiants nouveaux qui valent pour leur étrangeté et pour leur sonorité et, plus perversement, leur capacité à mettre au travail pour les décrypter. Lorsque, dans la langue administrative, l'on nomme une réalité nouvelle ou baptise un dispositif, on s'assure non seulement qu'on pourra produire un sigle à la place d'une désignation à rallonge et que ce sigle sera prononçable, accrochera l'oreille et sera mémorisable. On ne nomme parfois des dispositifs qu'à partir du sigle que leur appellation permettra de fabriquer et de mettre immédiatement en circulation. Arrivant dans un département, je m'étonnai de la dénomination surprenante d'une classe relais, peu économe du souffle et de la salive du locuteur, avant de saisir qu'elle n'avait été dénommée ainsi que pour le sigle qu'elle permettait de produire - respire - lequel donnait immédiatement mieux à entendre la volonté de création d'un espace de "respiration" pour les jeunes en rupture de scolarité accueillis dans le dispositif. La poésie n'a-t-elle pas pour fonction d'aérer la réalité grâce au langage ?

Le jeu des insignifiants

Là même où, par la "siglomanie" de ses usagers, elle paraît se réifier et se faire le support de la bureaucratisation des organisations, la langue administrative se trouve déportée par le jeu du signifiant, assujettie involontairement aux règles du rêve, de la poésie, et se voit guettée par une forme de jouvence qui ne doit rien à son renouvellement rhétorique ou sémantique mais tout au plaisir pris par celui qui jongle avec les sigles. Ces derniers ne servent que secondairement de signes de connivence ou d'appartenance entre pairs ; ils procurent d'abord à ceux qui en usent le plaisir de manipuler des signifiants à l'état pur, pris dans leur seule dimension sonore, en deçà de leur signification. L'abus des sigles - la "siglomanie" - ramène à l'enfance en ce qu'elle fait réapparaître l'infans, littéralement "celui qui ne parle pas", qui prend la langue pour un objet de plaisir et non pour un vecteur de signification ou de communication, qui n'opère pas la césure entre "les mots et les choses". Le sigle relève de l'objet sonore avec lequel on joue, au même titre que l'enfant freudien qui, dans Au-delà du principe de plaisir, s'amusait à faire apparaître et disparaître une bobine, pour mimer la présence et l'absence de sa mère, et accompagnait les mouvements de ce jouet improvisé d'un joyeux "fort/da". La "siglomanie" ne scande rien d'autre que la jouissance prise au détournement régressif de la langue administrative, lorsque celle-ci n'a plus pour fin d'énoncer ou de rappeler la norme à partir de laquelle se débrouille l'écheveau infini des situations auxquelles sont confrontés les usagers de l'administration mais de fournir le vecteur du plaisir de l'appartenance et d'une communication autarcique enraciné dans une jouissance primordiale, perdue et recherchée à travers le symptôme qui scelle l'impossibilité de son oubli et de sa réemergence. Car le travers est la forme socialisée du symptôme par où se répète et se partage de manière inconsciente la recherche de ce qui d'entrée a été perdu. Gaussons-nous donc avec modération de la "siglomanie". Elle condense sans doute les travers de l'encadrement administratif, reflets d'une culture organisationnelle et de ses inclinations, mais elle soumet le corps rigide de la langue administrative au plaisir instauré par le jeu du signifiant et y fige de manière répétitive des émois primordiaux d'un temps où la langue ne servait ni à dire le monde ni à communiquer avec autrui. En ouvrant à l'équivoque, à l'interprétation, à la poésie, au rêve, à la jouissance... un des régimes de la langue qui se veut le plus instrumental, le plus dénué d'affects, le sigle y rappelle la possibilité d'un inconscient, d'une discordance, d'un jeu... et de l'amour qu'au bout du compte il voue à la langue.


(1) Le néologisme "siglolecte" désigne l'usage singulier des sigles qu'effectue une organisation et dont elle tire son identité. Il est construit sur le modèle de l'"idiolecte" de R. Barthes (Cf. Sade, Fourrier et Loyola, OEuvres complètes, III, Seuil, 2002).

(2) Une autre structure de même nature, installée dans une ville côtière, se voit judicieusement désignée par le sigle ISSEO (Insertion scolaire, sociale, éducation et ouverture) ; le sigle y fait immédiatement entrer l'air du large, hisser les voiles de l'espoir et naître une irrépressible envie de ci(n)gler.

Education & management, n°31, page 6 (05/2006)

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