Dossier : Culture d'établissement

Des lycées sans histoire ?

Bruno Descroix, Professeur agrégé de mathématiques au lycée Louise-Michel, Bobigny, Seine-Saint-Denis

À son arrivée, l'enseignant doit découvrir les règles qui régissent son nouvel établissement, l'histoire qui l'a modelé et les modalités du travail collectif. Les échanges d'expériences permettent que la culture d'établissement devienne culture commune, adaptée à la complexité croissante du système éducatif.

Comme tous ceux - chef d'établissement, conseiller d'éducation ou personnel administratif - qui ont à découvrir un nouveau poste, chaque enseignant arrivant dans un collège ou un lycée aborde un milieu professionnel dont il doit appréhender les règles. Cette étape sans laquelle il est difficile de s'inscrire dans un projet collectif peut prendre plusieurs mois, voire une année entière. Cette culture d'établissement dont il faut comprendre les ressorts comporte, me semble-t-il, deux dimensions : l'une liée à l'histoire de l'établissement et l'autre tenant davantage aux modalités du travail collectif.

Passeurs de mémoire

Dans sa première dimension, la culture d'établissement doit donc être entendue comme une mémoire. Elle englobe, à l'échelle locale, aussi bien l'histoire du lieu que les rapports de pouvoir qui se sont installés au fil du temps. Elle comprend les évènements qui ont rythmé la vie collective (changements de direction, créations de classes ou d'options, projets...) mais aussi les actions qui ont permis de faire face à des situations de crise (incident violent, conflit entre différentes catégories de personnel...). C'est bien entendu au coeur de la salle des professeurs, lieu des échanges informels par excellence, que les premières informations sont prises. Mais, sans prétendre tirer une règle de mon passage dans deux lycées de l'académie de Créteil, ces clés, si importantes au moment de lancer un projet ou de s'impliquer dans une action existante, me furent à chaque fois données par des collègues. La première fois, une réunion (non-animée) sur le projet d'établissement avait débouché sur une discussion entre jeunes collègues et plus anciens sur l'histoire du lycée, certains d'entre eux étaient présents depuis l'ouverture. La seconde eut lieu lors d'un week-end organisé à la campagne et regroupant une partie des enseignants du lycée dans lequel j'enseigne. Au-delà des divergences d'appréciation sur telle ou telle période, il est fascinant de découvrir à quel point la vie d'un établissement s'inscrit dans une histoire longue souvent rythmée par les changements de chef d'établissement. Ces clés indispensables pour comprendre le présent m'ont été transmises grâce à l'organisation d'espaces informels dont il faut souligner le rôle crucial.

Inter-actions

L'autre dimension de la culture d'établissement - les modalités de travail collectif - ne peut être dissociée d'une culture de travail en commun à un niveau plus global. À l'échelle du système éducatif, ces modalités de travail collectif sont en effet autant une partie de la culture commune qu'un des lieux de création de cette culture, en ce sens qu'elles favorisent la diffusion du changement ou de l'innovation. Edgar Morin1 explique ainsi que "les individus ne peuvent former et développer leur connaissance qu'au sein d'une culture" et que cette culture "ne prend vie qu'à partir des inter-rétroactions cognitives entre individus : les interactions cognitives régénèrent la culture, qui régénère ces interactions cognitives". À l'échelle locale, les exemples de travail en commun au sein d'une équipe de mathématiques sont nombreux : préparation collective de devoirs communs, dispositifs d'aide individualisée, écriture de séquences communes utilisant l'outil informatique, préparation d'un site internet permettant aux élèves d'avoir une vision claire de ce qui est attendu d'eux... Les espaces de discussion créés via Internet sont à cet égard importants mais ils ne sauraient remplacer les temps de rencontre qui restent, de mon point de vue, trop rares.

C'est toutefois à une échelle plus large que le déficit d'échanges me paraît le plus pénalisant pour la diffusion de l'innovation. Malgré les efforts qui sont accomplis au sein des IUFM, des CRDP ou via les associations, on ne peut qu'être frappé par la rareté des échanges d'expérience et la relative faiblesse de notre mémoire collective. À l'évidence, une équipe qui souhaite monter un dispositif de soutien scolaire devrait être systématiquement mise en relation avec d'autres établissements au sein desquels de telles expériences ont été menées ou pouvoir consulter une série de fiches décrivant les "bonnes pratiques" et relatant les difficultés rencontrées par le passé. Il est essentiel que les réussites et les échecs de ceux qui l'ont précédé sur ce terrain soient mis au service des acteurs locaux au moment où ils se lancent dans l'action.

Comment parler de changement sans évoquer le nécessaire renforcement de ces "interactions" évoquées par Edgar Morin, au sein du système éducatif ? Il paraît, par exemple, envisageable que des étudiants en IUFM passent quelques jours dans un établissement scolaire au sein duquel se déroule une expérience innovante afin de raconter brièvement de quelle façon les choses se passent : forum des métiers, association d'anciens élèves, cours en commun à deux enseignants, partenariat avec une institution culturelle ou scientifiques, club ou atelier, dispositif de soutien scolaire, utilisation des nouvelles technologies, création d'une option ou d'une école ouverte, travaux interdisciplinaires... les exemples de dispositifs innovants ne manquent pas. Une telle recension d'expériences par de futurs enseignants pourrait permettre de dégager un triple bénéfice : raconter son histoire, pour celui qui est plongé dans l'action, a un effet structurant et pousse à la réflexion. L'ouverture serait bénéfique pour de futurs professeurs ; ces fiches d'expériences pourraient être mises au service de tous via un site internet. Bien entendu, de telles initiatives existent déjà ou peu s'en faut. Elles ne sont toutefois pas systématiques et leur développement reste, de mon point de vue, la condition première à la création d'une culture commune qui soit adaptée à la complexité croissante des taches qui sont assignées au système éducatif : pour en finir avec des lycées et des collèges sans histoire et sans mémoire.


(1) La Méthode (tome 4, Les Idées), Seuil, 1991.

Education & management, n°30, page 38 (12/2005)

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