Dossier : Culture d'établissement

Action culturelle et... culture d'établissement

Marie Lavin, Inspectrice d'académie/inspectrice pédagogique régionale. Déléguée académique à l'éducation artistique et à l'action culturelle de l'académie de Créteil

L'action culturelle participe-t-elle à la construction d'une culture d'établissement ? La durée du projet et l'inscription dans le territoire figurent en tout cas au nombre des facteurs indispensables pour que l'action culturelle favorise l'intégration des élèves et le partage de la culture.

éducation artistique à l'École n'est pas une invention récente. Depuis plus d'un siècle en effet, musique et dessin font partie des programmes de l'école primaire et des lycées, et c'est aussi un truisme de dire, quoi qu'il soit important de le répéter toujours, que l'École est par définition le lieu où les jeunes se constituent une culture littéraire, historique et scientifique entre autres. Par contre, l'idée qu'il est de la vocation de l'institution scolaire de faire découvrir aux jeunes le monde de la création artistique dans toutes ses dimensions est beaucoup plus récente. On peut faire remonter le terme même d'action culturelle au ministère d'André Malraux à qui le général de Gaulle confie en 1959 le portefeuille des Affaires culturelles. Il affirme alors ce qui constitue son credo absolu : l'accès à la culture passe par la rencontre directe, sans médiation, entre l'art et le public ; ainsi il se positionne en opposition à l'Éducation nationale (c'est assez normal puisque le nouveau ministère qui lui est confié en est directement issu et qu'il importe donc de s'en différencier) à qui il assigne le rôle de "faire connaître" alors que l'action culturelle aurait pour tâche de "faire aimer" par un choc sensible, par une rencontre.

Les arts et la culture entrent à l'école

Un lent mouvement de convergence entre éducation artistique et action culturelle va ensuite débuter ; il est marqué par des rapprochements entre le ministère de la Culture et celui de l'Éducation nationale. En 1978, une Mission d'action culturelle en milieu scolaire est créée au ministère de l'Éducation nationale ; en 1983, signature d'un protocole d'accord entre les ministères de l'Éducation nationale et de la Culture (Savary/Lang) pour que "l'art entre à l'école". Peu à peu, s'affirme l'idée que l'enseignement du dessin et de la musique ne suffit pas, les enseignements artistiques se diversifient (le théâtre, le cinéma, puis, l'histoire des arts, le cirque et la danse entrent dans les cursus proposés aux jeunes, le plus souvent en partenariat avec des structures culturelles), tandis qu'on favorise l'entrée des artistes dans les établissements scolaires, que l'on crée les premières classes culturelles et les ateliers artistiques. En décembre 2000, le Plan pour les arts et la culture à l'école (Lang/Tasca) "propose de donner aux arts et à la culture une place centrale dans notre système éducatif", et se donne pour objectif de "mettre l'activité artistique et culturelle au coeur de tous les enseignements" en privilégiant "le contact personnel avec les oeuvres... les rencontres actives et vivantes et les relations directes avec les artistes et les créateurs". La mise en place de ce plan conduit à créer, en juin 2001, dans chaque académie, un délégué académique à l'éducation artistique et à l'action culturelle chargé d'impulser et de coordonner une politique culturelle académique.

Enfin, en janvier 2005, une circulaire conjointe Éducation/Culture (Fillon/ Donnedieu de Vabre) réaffirme quelques points importants : "L'éducation artistique et culturelle concourt à la formation intellectuelle et sensible des enfants et des jeunes [...] elle joue un rôle essentiel en matière de valorisation de la diversité des cultures et des formes artistiques. Elle contribue à la formation de la personnalité et est un facteur déterminant de la construction de l'identité culturelle de chacun. [...] Elle englobe et dépasse le domaine des enseignements artistiques proprement dits [...]" et ajoute aux objectifs régulièrement réaffirmés une éducation aux oeuvres produites par les industries culturelles, ce qui élargit singulièrement le champ de la culture. Cette circulaire récente impose, à l'occasion de la mise en oeuvre de la LOLF, l'inscription d' "un volet d'éducation artistique et culturelle dans chaque projet d'école et d'établissement. Les actions seront d'autant plus pertinentes qu'elles seront conçues comme les points d'appui de projets rayonnant sur l'ensemble de la population scolaire (au niveau de l'école et/ou de l'établissement, voire à l'échelle des territoires)". Comme on réaffirme aussi la nécessité de travailler en liaison avec les collectivités locales, on voit que l'autonomie des établissements est largement reconnue.

Les aléas de la politique ministérielle

On peut donc observer deux phénomènes contradictoires : sur une quarantaine d'années, on voit nettement l'École s'ouvrir de plus en plus au monde de la culture, et en même temps, force est de reconnaître qu'il n'y a jamais, dans la politique ministérielle, la continuité qui imposerait définitivement cette ouverture. Les chefs d'établissement vivent donc des va-et-vient réguliers entre affirmation forte de l'importance des arts et de la culture dans la formation des jeunes et lent enlisement du même principe. Si l'on ajoute que la plupart des parents ne sont pas convaincus de la nécessité de l'action culturelle (voir le récent débat national sur l'avenir de l'école où aucune mention n'est faite de l'importance des arts et de la culture dans la formation des enfants et des jeunes), on comprend qu'il faut à un chef d'établissement une âme de militant et des certitudes bien ancrées pour se sentir portés par des politiques bien fluctuantes. Pourtant, ceux qui font le pari de mettre les arts et la culture au coeur de leur projet peuvent témoigner de la réussite de leur entreprise. Il y faut une croyance personnelle forte et quelques convictions : celle tout d'abord que la culture ne doit pas être considérée comme un supplément d'âme ou un vernis élitiste un peu superflu mais qu'elle est, dans une société qui cherche identité et repères, un élément essentiel. La certitude aussi que l'action culturelle permet de refonder le lien social : favorisant un rapport individuel et personnel avec les arts et la culture, elle réduit les inégalités d'accès aux oeuvres et aux pratiques artistiques ; améliorant la relation à soi, elle facilite aussi la relation aux autres ; canalisant ou remplaçant les violences (verbales ou physiques), elle favorise la distanciation, la verbalisation (une bagarre mimée ou dansée, un conflit théâtralisé, réduisent les risques de passage à l'acte).

Un pari pour la réussite des élèves

La culture contribue au développement d'individus autonomes, capables de faire des choix personnels, de refuser les stéréotypes et les conformismes, ceci permettant d'échapper à des destins d'enfermement. Elle favorise aussi l'intégration par la mise en commun d'un patrimoine culturel faisant contrepoids à la culture de consommation seule dominante dans bien des foyers. Pour des élèves tentés de "décrocher", la participation à un projet culturel est souvent le dernier point sur lequel l'équipe éducative peut s'appuyer : danser, graver avec un sculpteur, tourner un très court métrage avec un technicien, tout cela ne nécessite pas de connaissances scolaires, les élèves en difficulté se retrouvent donc au même niveau que leurs camarades, reconnus alors comme capables de réussite, ils reprennent plus facilement contact avec l'enseignement quotidien. Ces élèves démotivés retrouvant une raison d'être, c'est l'ensemble d'une classe qui va mieux, c'est l'établissement qui en ressent les bénéfices, tant on sait que quelques élèves difficiles suffisent parfois à détruire toute l'atmosphère de travail. Beaucoup d'élèves découvrent aussi, et c'est un point essentiel, qu'aucun métier ne se pratique sans effort, un écrivain, un acteur, un chercheur, un jongleur, travaillent, se trompent, recommencent jusqu'à la perfection. Les jeunes se rendent compte aussi de l'importance du travail d'équipe, pas ou peu développé dans notre système scolaire : les élèves qui participent à "dix mois d'école et d'Opéra" sont stupéfaits de voir tous les corps de métier s'associer pour la réussite d'un spectacle ; les répercussions de ce constat sont nombreuses : une solidarité naît entre les élèves participant à un même projet, un esprit d'établissement se fait jour. Mais les chefs d'établissement convaincus savent aussi que l'action culturelle facilite la réussite scolaire en permettant de développer une intelligence sensible et créatrice pas assez sollicitée ni valorisée dans le système scolaire, en jouant sur la maîtrise de langages différents et complémentaires. Elle peut aussi rendre plus évidente pour les élèves la complémentarité entre les enseignements donc donner du sens à la complexité des savoirs.

Forts de ces convictions, les chefs d'établissement qui croient au rôle capital de l'action culturelle dans la réussite scolaire et personnelle (mais elles sont en vérité complémentaires) de leurs élèves multiplient les expériences et proposent des exemples encourageants. Ils insistent, quand on les interroge, sur plusieurs points : en premier lieu, l'importance de la durée (et l'on retrouve la difficulté de l'accompagnement par l'institution qui semble parfois privilégier effets d'annonce et court terme), au départ les enseignants sont parfois sceptiques à part une petite poignée de convaincus, les élèves eux-mêmes, plus encore dans les zones difficiles, ont parfois des réticences vis-à-vis des faits culturels car ils s'estiment voués à l'exclusion du champ culturel ("la culture c'est pas pour nous"), cette timidité étant souvent masquée par un refus formulé qui n'est souvent que crainte de n'être pas à la hauteur ou ignorance. Il faut donc du temps ; au départ peu motivés, les élèves du lycée Léonard-de-Vinci à Melun à qui l'établissement propose depuis quelques années trois sorties au théâtre par an, sont maintenant si enthousiastes qu'il a fallu récemment passer à cinq soirées.

L'impact de la durée

C'est aussi dans la durée que peuvent se mesurer les effets d'un atelier artistique, par exemple, sur l'ensemble d'un établissement : la présence d'un acteur, d'un réalisateur de cinéma, d'un écrivain qui travaille avec des professeurs, la confrontation féconde avec des jeunes volontaires hors du temps strictement scolaire, si elles ont des conséquences positives sur le comportement et sur les résultats individuels des jeunes ne peuvent retentir immédiatement sur tout un lycée ou un collège. Il faut que peu à peu élèves, parents d'élèves aussi et même professeurs, découvrent à l'occasion d'une journée de valorisation en fin d'année scolaire, ou d'une conversation, que l'atelier existe, qu'il s'y passe des choses, qu'on y produit surtout, qu'on y rencontre des professionnels, rarement présents dans une structure scolaire et un peu auréolés du prestige de l'artiste avec qui un travail différent mais complémentaire est réalisé. Au bout de quelques années, le projet artistique fait partie de l'image de l'établissement, (comme au collège Pierre-Sémard de Bobigny), lui donne une coloration spécifique qui contribue à le rendre attractif ("j'ai demandé ce lycée parce qu'on y fait tous les ans une comédie musicale").

L'inscription dans le projet d'établissement

Un autre point décisif pour que des effets positifs se fassent sentir : l'inscription dans le projet d'établissement, elle implique une présentation du projet culturel au conseil d'administration ; ainsi validée et valorisée, expliquée à tous, toute action culturelle prend une valeur symbolique considérable : inscrite, elle devient incontournable. Institutionnalisée, elle est plus facile à défendre chaque année, à pérenniser malgré les fluctuations des moyens financiers académiques. Importante aussi, aux dires de tous, l'inscription dans le territoire : impliquer la mairie, les autres établissements scolaires de la ville, présenter le résultat du travail de l'année à un public autre que celui du collège ou du lycée assurent une reconnaissance importante et contribuent à caractériser l'établissement. Capital d'autre part, l'effet de taille, certes une classe à PAC (projet artistique et culturel) qui permet la rencontre de l'ensemble des élèves d'une classe dans son travail quotidien et dans le cadre des programmes avec un acteur du monde culturel, a des conséquences très positives sur le comportement et les résultats des élèves de cette classe mais il est nécessaire, pour que, peu à peu, tout un établissement scolaire ressente les bénéfices de l'action culturelle, que celle-ci s'adresse à un grand nombre d'élèves, peu importe qu'il s'agisse d'un seul projet d'envergure ou de nombreux projets plus modestes, l'important est qu'un grand nombre de jeunes fasse la rencontre inoubliable du monde de la culture. Enfin, et ce point n'est pas le plus négligeable (et il est en relation directe avec tous les précédents) : il est indispensable que tout projet donne lieu à une production, sa nature variant évidemment avec le type de projet : un livre, un spectacle, une exposition, un dvd, l'important est que la collaboration avec un artiste, un chercheur aboutisse, après tâtonnements et erreurs tous formateurs, à quelque chose de fini qui soit présenté, offert aux autres. Car c'est bien cette culture partagée, vécue ensemble qui marque durablement et de façon positive les établissements scolaires ayant choisi de faire de l'action culturelle un axe de leur politique.

Education & management, n°30, page 32 (12/2005)

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