Dossier : Culture d'établissement

Culture d'établissement : constat, voeu, possibilité ?

Daniel Mallet, Inspecteur général honoraire de l'administration de l'Éducation nationale et de la Recherche. Président du cercle CREER

La culture d'établissement en question... Le style interrogatoire de ce titre entend souligner dès l'abord le caractère problématique du thème de ce numéro d'Éducation & Management comme les difficultés de le traiter autrement que de façon exploratoire.

Toutefois, et c'est un encouragement à ne pas l'éluder, la problématique de la culture d'établissement, qui concerne essentiellement les collèges et les lycées1, fait un lien avec la problématique de l'existence, de la personnalité et des responsabilités propres de chacun de ceux-ci dans l'enseignement public, et, par conséquent, de son management propre, c'est-à-dire de la conduite des changements qu'implique, en fonction de son analyse de l'état des lieux et au bénéfice de ses élèves, son projet d'établissement : ses objectifs, les moyens dont il dispose pour y parvenir, et ses résultats. Car il s'agit bien d'interrogations portant sur cette entité spécifique, le collège ou le lycée, au statut complexe et mal compris (à la fois "établissement d'enseignement public" - partie de l'État, et "établissement public d'enseignement"- autonome, au surplus de statut "local" comme rattaché à une collectivité territoriale, département ou région). Et non du simple calque de ce qui est connu comme la "culture d'entreprise", concept et réalité spécifiques à cette autre entité qu'est l'entreprise.

Un ensemble d'éléments composites

Ceci étant expressément dit, c'est bien à l'image de la culture d'entreprise, de nature professionnelle, considérée en tant que telle comme facteur de cohésion et volonté de faire quelque chose ensemble, que, pour un lycée ou un collège, la notion de culture peut apparaître comme un ensemble d'éléments composites identifiant un groupe et en influençant les membres (appréhension, compréhension, adhésion), facteurs de cohésion et d'un comportement commun dans la durée2. Très composites, en effet, les éléments de la culture en question : croyances, convictions, valeurs partagées ; manières de voir, de vivre3, de faire, de savoir-faire, d'agir ; histoire propre et mémoire partagées, traditions, coutumes ; structures administratives et pédagogiques, organisation, bref institutions ; l'ensemble favorable - ou défavorable, il faut le remarquer - à la "prise" de composants aussi divers, hétérogènes et précaires.

Très composites aussi - et fugaces - les divers membres, individualités et catégories (personnels - de direction, d'enseignement, d'éducation, non enseignants -, élèves, parents, représentants des collectivités territoriales, du monde professionnel, et autres) de la communauté formée par un établissement dont l'éducation des jeunes est la finalité majeure : la question se pose crûment de savoir si chacun de ces hommes et de ces femmes, ou au moins une majorité significative et influente d'entre eux, est imprégné ou non de cette culture d'établissement, cet objet mal identifié dont ils sont les supports mais qui dépasse leur communauté actuelle puisqu'elle est celle d'une communauté qui l'a nécessairement précédé. Le test est redoutable !

Existe-t-il une culture d'établissement ?

Certes, un regard rapide, des exemples concrets, incitent à répondre par l'affirmative à cette question. Qui ne pensera à tel ou tel lycée dont l'image est tellement établie, tellement reçue depuis longtemps, valorisée par toutes sortes de modes de communication (rayonnement des chefs d'établissement, plaquette de présentation, publication de classements parmi les autres, associations d'anciens : élèves, professeurs, site informatique, place dans l'histoire et la vie locale...), toujours favorable malgré parfois les péripéties des dernières décennies - crises, dépressions, qu'il semble aller de soi qu'il s'y est constitué et pérennisé une culture d'établissement. Cette vision n'est sans doute pas totalement fausse. Mais image et culture ne sont pas synonymes. L'image traditionnelle ou volontairement donnée peut n'être pas conforme à la réalité présente. Il arrive que, dans la cité, l'opinion continue de révérer un établissement réputé d'où sont en particulier issues les réussites locales, alors que beaucoup de composants de sa culture ancienne sont mis à mal. Et réciproquement, tel établissement ayant fait l'objet de lourdes critiques peut être condamné à conserver une image désastreuse alors qu'il a trouvé ou retrouvé les éléments d'une culture de qualité.

Culture ou image ?

D'où ces réflexions : il ne faut pas confondre image et culture de l'établissement. L'image peut être une composante de la culture, et par conséquent la communication dont elle procède elle aussi, mais l'image relève seulement d'une communication externe, un plus certes mais qui ne peut masquer le défaut d'une culture d'établissement, alors que, constitutif d'une culture identifiée comme telle, le partage de convictions, de croyances, de valeurs, ne peut procéder que d'une communication interne préalable autrement exigeante - et pourtant souvent défaillante. On peut par exemple s'interroger sur l'intérêt d'une plaquette réalisée par le seul chef d'établissement.

De fait, la volonté de se donner une image favorable - bonne initiative du chef d'établissement qui mérite de s'inscrire dans le projet - peut révéler la réalité ou l'absence d'une culture commune positive, et, devenant le mobile d'une action, susciter le désir de la conforter ou son besoin. Si donc, d'un point de vue pragmatique, la culture d'établissement n'apparaît pas la chose la plus connue et reconnue4, faut-il en souhaiter l'avènement ?

Une culture d'établissement est-elle souhaitable ?

Le souhait ne peut être légitiment motivé que par l'intérêt de la réussite des élèves. Si celle-ci est elle-même commandée par l'effort fait par un établissement pour la réalisation de son projet propre, la question est de savoir si l'ensemble des éléments que l'on a retenus comme composant une culture d'établissement constitue un préalable, ou du moins un facteur favorable. La réponse semble dès lors devoir être affirmative - même, et peut-être surtout - si cette culture est médiocre, le premier objectif du projet devenant de la positiver. L'exigence d'un partage de tous les composants identifiés ci-dessus5, et son corollaire - celle d'une bonne communication- s'impose pour toutes les phases du projet d'établissement, en particulier s'agissant des convictions partagées, qui, associées à une bonne connaissance de l'établissement, sont indispensables à une mobilisation de tous, à une volonté de changer, de s'adapter, de progresser, qui s'identifie au management. Un volontarisme bienvenu rend donc souhaitable une culture d'établissement, à développer ou à initier dans l'intérêt de la réussite de l'enseignement public. Encore que se pose une ultime et grave question, qui peut remettre tout en cause.

Une culture d'établissement est-elle possible ?

Pour qu'une telle culture soit possible, il est évidemment un préalable : "Que l'établissement soit !"6 Or l'unité fonctionnelle du collège ou du lycée ne doit pas occulter son dédoublement organique, institutionnel, signalé ci-dessus, entre "l'établissement d'enseignement public" (EEP) et "l'établissement public local d'enseignement" (EPLE) : autrement dit, si l'établissement public local d'enseignement, au titre de son autonomie et des responsabilités qui en découlent, a les caractéristiques nécessaires pour pouvoir réunir et exploiter positivement beaucoup des composants d'une culture d'établissement (mais pas tous et en particulier pas l'essentiel, le lien intime et fort avec ses personnels), il n'en est pas de même de "l'établissement d'enseignement public", partie et simple service local de l'État auquel sont affectés des fonctionnaires ne dépendant que de celui-ci.

Certes cet établissement d'enseignement public, préexistant à l'établissement public local d'enseignement, juridiquement toujours, historiquement souvent, peut être porteur de la part d'histoire propre et de mémoire partagées, de traditions et de coutumes entrant dans la composition de la culture d'établissement, mais ce à condition que, malgré l'importance croissante des mouvements, soit encore significatif le nombre des personnels et en particulier des professeurs y participant et y adhérant depuis longtemps. Car pour le reste, l'établissement d'enseignement public n'est que le lieu et le service d'affectation de fonctionnaires publics, enseignants en premier, qui partagent généralement plus leurs croyances, convictions, valeurs, ainsi que manières de voir, de vivre, de faire, de savoir-faire, d'agir, en fonction de la catégorie professionnelle prégnante à laquelle ils appartiennent et de centres d'intérêt se situant dans un cadre national, qu'en fonction de leur mission locale commune au service de l'établissement d'enseignement public où ils servent momentanément. Quant aux autres membres de la communauté éducative supports de l'établissement public local d'enseignement, élèves, parents, s'ils sont plus naturellement portés à participer d'une culture d'établissement, propre à celui-ci, leur caractère passager est un obstacle incontournable à une influence majeure sur le long et même moyen terme.

Ces considérations laissent finalement planer un doute sur la possibilité de fonder le management des collèges et des lycées sur une culture personnalisée, bien difficile à saisir, risquant même parfois d'être utilisée ou perçue comme un frein au changement, et se heurtant au surplus, de même que le "ressort" de l'autonomie dans le renouveau de l'enseignement public, hélas ! à une idéologie dépassant le champ du seul établissement, égalitaire, archaïque mais bien répandue encore.


(1) Encore qu'une problématique similaire ne serait pas sans objet pour les grosses écoles primaires et les universités. Et qu'il ne serait pas inintéressant de se pencher, par ailleurs, sur la culture de l'administration centrale du ministère, et même de chacune de ses grandes directions, et de tenter d'en évaluer les effets...

(2) Ce comportement n'est pas qualifiable a priori, il peut être aussi bien conservateur que réformateur, fermé qu'ouvert, immobiliste que dynamique, négatif et pessimiste que positif et optimiste, émotionnel que serein - dont il peut découler la meilleure comme la pire des choses...

(3) Dans un cadre particulier : architecture des bâtiments, équipements, environnement...

(4) On en cherchera vainement l'évocation directe dans les nombreux travaux consacrés aux établissements du second degré. Dans leurs analyses des établissements, des sociologues s'en sont cependant bien approchés, notamment Robert Ballion, Jean-Louis Derouet et Yves Dutercq.

(5) Partage auquel ne peut d'évidence se substituer l'investissement solitaire du chef d'établissement, à qui en revanche en revient naturellement l'initiative.

(6) Cf. "L'établissement, d'abord qu'il soit !", par Daniel Mallet, E&M n° 23, "L'établissement d'abord", p. 42-47, juin 2002.

Education & management, n°30, page 20 (12/2005)

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