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Trop, c'est trop !

Jean-Charles Bonnet

C'est bien de "trop plein" dont souffre, en maints domaines, notre monde occidental. Au début de l'année 2005, un hebdomadaire spécialisé consacrait deux numéros à "l'indigestion culturelle". Et même constat pour le nombre de films produits en France : 40 % d'augmentation en dix ans. Cette profusion n'est ni propre à l'Hexagone ni seulement sensible dans le domaine culturel. Pensez à l'avalanche de journées mondiales ou internationales (des femmes, de l'environnement, etc.) ou à l'accumulation des fêtes (des mères, des pères, des grands-mères, et j'en passe). Il n'est guère, enfin, de quinzaines où l'on ne nous annonce, à grand renfort de trompes, la survenue d'un "événement historique" et qui "fera date", du moins jusqu'à ce qu'un autre événement tout aussi "historique" le chasse sans façon de nos mémoires.

Or le trop plein est lourd de conséquences funestes. Je connais le libraire d'une petite ville de province qui avoue à voix basse que, faute de place, il renvoie à l'expéditeur, sans les ouvrir, des cartons et des cartons de bouquins. Pareillement, c'est la production pléthorique de films qui condamne beaucoup d'entre eux à des passages éclairs, voire à aucun passage. Qui ne comprend enfin que trop de fêtes tue la fête et que la banalisation des commémorations les ampute de leur force symbolique et émotionnelle ? Le philosophe Jean Baudrillard pose un regard plus sombre encore sur notre monde "envahi de métastases technologiques et médiatiques". Pour lui, l'obésité, désormais partout sensible en Occident "n'est que la métaphore de cette saturation qui nous guette dans tous les domaines et qui est une forme de suicide". Il serait surprenant que, dans un tel contexte, notre bonne vieille administration ait réussi à échapper à la poussée inflationniste...celle des rapports et des réformes des programmes scolaires. Chacune a, sans nul doute, sa raison d'être. Mais blasphémerait-on en suggérant que la vitesse de rotation de ces réformes a de quoi donner le tournis et décourager les bonnes volontés ? Je n'en dis pas davantage. J'aurais grand peur que l'on m'accuse d'en faire... trop !

Education & management, n°30, page 4 (12/2005)

Education & Management - Trop, c'est trop !