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Paradis fiscaux et places offshore (1) : histoire et définitions

Jean-Marc Figuet et Bernard Sionneau, LARE-EFI - Université Montesquieu-Bordeaux IV et BeM - Bordeaux Management School.

La crise financière a révélé le rôle trouble joué par les paradis fiscaux qualifiés parfois de "trous noirs de la finance". Le G20 a l'ambition de clarifier le fonctionnement de ces places financières où les différents intervenants (banques, hedge funds, multinationales, particuliers fortunés...) réalisent des transactions échappant à tout contrôle réglementaire et fiscal. Comment en est-on arrivé à une telle situation ? L'apparition des paradis fiscaux est concomitante de la création de l'impôt et l'innovation financière de ces cinquante dernières années a stimulé leur développement. Pour juger de l'efficacité des mesures envisagées par le G20, il est nécessaire de mieux appréhender la notion de paradis fiscaux au travers des différentes définitions posées par les institutions internationales telles que l'OCDE ou le GAFI.

La crise des subprimes, dont le coût pour l'économie mondiale est estimé à 10500 milliards de dollars (7300 milliards d'euros environ) d'ici à la fin de l'année 2009 dont plus du tiers pour le secteur financier [1], a révélé les comportements risqués des plus grands établissements bancaires de la planète. Deux types d'effets induits ont alors été redoutés : la crainte, dans un premier temps, d'un krach bancaire planétaire suivi d'une nouvelle "grande dépression"; la mise en danger, ensuite, des comptes publics nationaux des pays dont ces établissements étaient originaires. De fait, obligés de venir massivement en aide aux banques mises en difficulté par la commercialisation de crédits fragiles et de leurs produits financiers dérivés pour éviter le krach, les États les plus riches ont vu leurs déficits budgétaires (pour la France, supérieur à 56 milliards d'euros en 2008, il pourrait atteindre 140 milliards en 2009) et leur dette exploser (environ 77 % du PIB en 2009 pour la France). Leurs dirigeants s'efforcent ainsi aujourd'hui de récupérer des recettes fiscales mises à mal par la crise bancaire et financière, dont ils ont un cruel besoin pour relancer leurs économies et assainir leurs comptes. Ils s'efforcent également de concevoir des modes de régulation financière à la mesure des risques majeurs pris, la plupart du temps, par des personnes physiques et "morales", à l'abri du secret bancaire et judiciaire offerts par des territoires qui en ont fait leur principal facteur d'attractivité.

Présentés ainsi, le 10 octobre 2008 par le président Nicolas Sarkozy devant les chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne réunis à Bruxelles, comme des "zones d'ombre de la finance internationale" dont il réclamait "l'élimination", ces territoires, encore appelés "paradis fiscaux" ou "centres offshore" ont fait l'objet de condamnations publiques largement relayées par les médias. De fait, les propos du président de la République française ont été repris par son Premier ministre, François Fillon, qui déclarait : "Ces trous noirs ne doivent plus exister. Leur disparition doit préluder à une refondation du système financier international." Le ministre du Budget, Éric Woerth, ne manquait pas de réitérer le message, lors de la réunion du 21 octobre 2008 des membres de l'OCDE : "Nous ne pouvons plus accepter que des États prospèrent sur la fraude. [...] Nous ne pouvons plus tolérer que l'image du système financier international soit vérolée par des poches d'opacité, du secret excessif, d'absence de régulation." Ces déclarations françaises semblaient trouver un écho chez les représentants du G20 réunis à Londres en avril 2009, puisque le communiqué final annonçait : "L'ère du secret bancaire est terminée." Et lors du Sommet de l'emploi, organisé en juin 2009 à Genève par l'Organisation internationale du travail (OIT), le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, appelait à "adopter une attitude dure contre les paradis fiscaux et les spéculateurs qui ne fabriquent aucune richesse et qui ne créent aucun emploi mais qui ont plongé le monde dans la catastrophe".

Hier, combattus pour le blanchiment de l'argent provenant des pratiques mafieuses et terroristes, les "paradis fiscaux" sont donc aujourd'hui accusés, avec les "zones offshore", de siphonner des recettes fiscales indispensables pour lutter contre la crise actuelle, de promouvoir l'opacité bancaire, financière et judiciaire et de favoriser ainsi la spéculation par l'intermédiaire d'opérations à fort effet de levier.

Ces territoires et zones du monde sont ainsi devenus la cible de tentatives de régulation des pratiques bancaires et financières internationales par les pays du G20. Quelles sont les mesures annoncées ? Quelle peut être leur efficacité face aux accidents graves de marché mentionnés plus haut ? Quels sont les enjeux politiques et économiques associés à ces territoires de l'ombre ? Qui en profite et qui n'en profite pas ?

Genèse

Les paradis fiscaux ne sont pas une excroissance de la déréglementation financière, amorcée dans les années 1970 sous l'impulsion des États-Unis et amplifiée, avec le concours de la Grande-Bretagne, puis des pays les plus riches, au cours des années 1980 et 1990. Ils sont nés avec l'impôt et la volonté politique de gouvernants, désireux d'attirer vers leurs territoires ou des territoires dépendants, les ressources indispensables à leur développement et à l'expansion de leur influence.

Ainsi, les îles de la baie d'Athènes ont-elles été sans doute les premiers paradis fiscaux, en supprimant les taxes perçues par la Cité sur les importations et les exportations de marchandises.

Au Moyen Âge, Londres accordera la même facilité aux commerçants qui s'installent en son sein. Le XVIIIe siècle verra l'apparition de l'expression anglaise "tax haven" ("port fiscal") dont l'utilisation n'est pas directement associée à la fiscalité, mais plutôt à la protection, par des villes portuaires ou de petites îles (îles de Man, Jersey et Guernesey), contre rémunération et parfois investissement dans l'économie locale, de pirates et surtout du fruit de leurs exactions [2]. Le développement de nouvelles économies et la concurrence entre États pour l'investissement réassocient la préoccupation fiscale aux "tax havens".

En 1791, Alexander Hamilton, alors secrétaire d'État au Trésor, conseille d'attirer les investisseurs étrangers aux États-Unis en leur accordant des avantages fiscaux. Le XIXe siècle voit se développer l'expansion des territoires à fiscalité privilégiée, à la périphérie, et parfois au coeur, des grands États. Les îles anglo-normandes (Jersey et Guernesey) et l'île de Man comptent parmi les premières à obtenir de leur grand voisin ce type d'avantages, en acceptant de se soumettre à la Couronne britannique et en renonçant à protéger les activités de contrebande et de piraterie.

La principauté de Monaco s'illustre également à l'époque, supprimant, avec sa "taxation zéro" toute imposition sur les personnes, l'objectif étant de préserver l'attractivité de son casino, principale source de revenus.

Les États américains du New Jersey et du Delaware ne sont pas en reste. Ils assouplissent, en 1880, leur droit des sociétés afin de pouvoir héberger, sur leur territoire, les sièges sociaux d'entreprises qui ont leur activité dans d'autres États [3]. Pratiquant une taxation réduite qui se limite à un droit d'enregistrement indépendamment du profit généré ailleurs, ils multiplient les immatriculations de ces "firmes offshore", tout en augmentant les ressources publiques.

La Suisse s'inscrit, sans surprise, dans cette progression vers le moins-disant fiscal. À la fin du XIXe siècle, ses banquiers inventent les comptes numérotés et, pour rassurer leur clientèle européenne avide d'évasion fiscale et de fraude par dissimulation de revenus, les autorités helvétiques introduisent, en 1934, des sanctions pénales pour toute violation du secret bancaire. Pour demeurer un pays attractif, la Suisse adopte également le modèle américain des "firmes offshore" et avec son refus de mettre en place un contrôle des changes et d'incriminer l'évasion fiscale, est l'un des premiers pays, avec le Liechtenstein, à présenter un "modèle de place offshore" combinant avantages fiscaux, discrétion bancaire et droit faiblement contraignant des sociétés et des banques.

À partir des années 1960, le modèle s'internationalise. Son développement permet ainsi au Luxembourg (déjà doté en 1929 d'une législation fiscalement attractive pour les holdings) de développer sa place financière comme alternative à l'effondrement de son économie sidérurgique. Ce sont ensuite les territoires de l'ensemble des îles Caraïbes, puis à partir des années 1980, des territoires du Pacifique Sud et de l'océan Indien qui organisent leurs législations et leurs économies autour de ce "modèle offshore", jusqu'à devenir dépendants, en termes de ressources, des activités juridiques, bancaires et financières qui y sont associées (entre 20 et 30 % de leur PIB). Le développement du "modèle offshore" des années 1960 accompagne l'expansion des entreprises multinationales cotées occidentales, surtout américaines, qui, par souci d'optimisation fiscale, localisent des filiales dans ces territoires à faible niveau d'imposition et de contrainte juridique. Le mouvement accompagne également l'essor des grandes banques internationales qui, désireuses de pouvoir capter la manne se dirigeant vers les établissements bancaires des places exotiques, ouvrent dans ces pays des succursales afin de pouvoir proposer leur gamme de services et intervenir sur les nouveaux produits financiers tout en évitant les contraintes nationales.

Les années 1950 et 1960 voient ainsi se développer ce que l'on appelle les "activités offshore". Souvent associées aux "paradis fiscaux" pour la discrétion et les conditions fiscales avantageuses qui leur sont associées, ce sont en fait des opérations et services financiers offerts par les agents économiques d'un pays uniquement à des non-résidents, en monnaie étrangère et à des conditions (fiscales et financières) particulièrement avantageuses. Les banques américaines, avec l'approbation tacite des autorités, établissent des filiales offshore. Le but est clair : échapper à une partie des réglementations nationales (avec le Glass Steagal Act de 1933, les activités bancaires avaient été strictement cloisonnées, aux États-Unis, entre banques d'investissements et banques commerciales) pour rester compétitives à l'échelon international. C'est ainsi que, dans les années 1970, Citicorp, ancêtre de Citigroup, société mère de Citibank, parvient à s'imposer comme le premier "supermarché international de services financiers". Depuis cette époque, en raison des bénéfices générés par les activités de ces filiales bancaires offshore et des conditions opératoires particulièrement attractives offertes par les centres et autres paradis fiscaux du globe qui les accueillent (secret des transactions, protection de l'identité des clients étrangers, faible imposition, etc.), les grands établissements bancaires des pays riches n'ont cessé d'y renforcer leur présence et leur activité. Sur ce créneau, si les micro-États et territoires exotiques (les îles Caïmans en tête) semblent tout d'abord l'emporter, le Royaume-Uni, ancienne superpuissance financière, est très vite décidé à reprendre l'avantage.

De la "City" aux États-Unis

Sous l'impulsion de la Banque d'Angleterre, la City de Londres va accueillir alors les dépôts du monde entier en dollars, développant ainsi un marché très lucratif : celui des "eurodollars". Profitant, en particulier, d'une législation américaine qui taxe les emprunts des non-résidents et décourage les dépôts étrangers par des rémunérations trop faibles, les établissements bancaires britanniques deviennent incontournables. Ils offrent des rémunérations élevées à leurs déposants et des taux compétitifs pour leurs clients emprunteurs. Des firmes multinationales américaines, ainsi que les banques centrales du monde entier, y placent alors leurs réserves de change en dollars. Les Eurobanques qui s'y installent progressivement en masse, bénéficient, de la part des autorités anglaises, de faibles contraintes réglementaires : elles ne sont pas tenues de constituer des réserves obligatoires et se voient offrir des conditions fiscales avantageuses, la protection du secret des transactions, et des marchés financiers développés. Les banques étrangères, et en particulier les banques américaines, y créent alors des centaines de filiales, ainsi que dans des destinations plus exotiques. Elles désirent en effet accompagner l'expansion des activités internationales de leurs firmes clientes qui cessent de rapatrier leurs capitaux, recherchent des localisations alternatives pour réduire leurs coûts salariaux, échapper à des conflits sociaux et réduire leur participation au financement de l'État-providence. La City de Londres devient ainsi le centre de cette activité "offshore".

D'autres places financières vont l'imiter. C'est le cas de Singapour qui crée le marché "Asian Market Dollars". Là encore, l'environnement fiscal est particulièrement favorable pour les opérateurs. Les non-résidents qui font des dépôts en "Asian Market Dollars" sont exonérés d'impôts et de restriction de change. Singapour réduit, dans le même temps, l'impôt sur les sociétés de 40 % à 10 % pour stimuler son activité offshore.

Les États-Unis suivent alors le mouvement. Sous l'effet de la concurrence des activités étrangères offshore, les contraintes sur les dépôts (plafonnement des taux d'intérêt, obligation de réserves) sont amendées en 1981. Et, dans la foulée, est créée à New York et dans onze autres États, l'International Banking Facility [4], une zone de finance offshore à domicile, sous contrôle de la Réserve fédérale qui permet aux banques américaines d'intervenir sur le marché des eurodollars. Cette décision ne reste pas sans conséquences, puisqu'au milieu des années 1980, ce sont l'Irlande et le Japon qui suivent. La situation mondiale se complexifie alors : des activités "offshore" sont conduites "onshore" par des établissements bancaires de premier plan au sein même des places financières des pays les plus riches, dans des conditions qui apparentent ces activités à celles conduites dans des paradis fiscaux et pour le bénéfice d'opérateurs non résidents et souvent mal identifiés [6]. Il devient donc progressivement impossible de dissocier établissements et activités financiers "onshore" et "offshore". Avec ces activités, s'installe également une tolérance certaine pour l'opacité dans laquelle elles sont conduites, et des questions quant à la volonté des grandes puissances de réguler leurs activités. En effet, ce n'est qu'à partir de la deuxième moitié des années 1990 que les institutions internationales, en particulier l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), se sont penchées sur la question des juridictions non coopératives.

Les estimations concernant les actifs gérés à partir des centres offshore ou détenus dans les paradis fiscaux ne peuvent être qu'approximatives et partielles, compte tenu des spécificités des opérations traitées. Une étude, réalisée en 2008 par l'OCDE [5], avance plusieurs chiffres extraits de sources diverses compilées sur dix ans :

  • 5800 milliards de dollars à l'actif de personnes fortunées selon un rapport de 1998 établi par Merrill Lynch/Cap Gemini;
  • Tax Justice Network considère que 11500 milliards de dollars sont placés dans des structures offshore en 2008, ce qui représente une perte fiscale de 250 milliards de dollars pour les gouvernements, notamment ceux du Sud;
  • Olivier Wyman Group estime ce montant à 8000 milliards de dollars en 2008, toujours pour cette catégorie d'individus;
  • D'autres données apparaissent dans le tableau OCDE, mais sans que soit précisée la catégorie concernée (personnes physiques ou morales) : 1700 milliards de dollars d'investissements de portefeuille gérés à partir des centres offshore selon un rapport établi par le FMI en 2000 et entre 6000 et 7000 milliards de dollars déposés dans ces destinations selon un rapport fait la même année par le Boston Consulting Group.

Tableau : La liste grise de l'OCDE

Qu'est-ce qu'un paradis fiscal ?

Il n'existe pas de définition théorique consensuelle d'un "paradis fiscal" ou d'un "centre offshore". Une différenciation a cependant été faite, il y quelques années, entre "paradis fiscaux", "paradis bancaires" et "paradis réglementaires". Chacune des trois catégories a, en effet, été identifiée par une institution qui a, en outre, produit, à la fois dans le cadre d'une volonté politique de stigmatisation (name and shame), et dans celui d'une volonté de mieux comprendre le phénomène pour le traiter de façon plus précise, une liste de territoires qui lui est associée.

Pour l'OCDE [6], un "paradis fiscal" peut être défini à partir des caractéristiques suivantes :

  • un niveau de fiscalité particulièrement bas appliqué aux résidents étrangers;
  • un manque de transparence dans le fonctionnement des dispositions législatives, juridiques ou administratives du territoire;
  • la réticence à échanger de l'information traduite par l'opposabilité du secret bancaire;
  • l'absence d'obligation à exercer une activité substantielle, assortie d'une présence locale réelle.

La notion de "place offshore" est également utilisée pour parler des paradis fiscaux, précisant que l'on entend, par là, un territoire dont la place financière est utilisée par des non-résidents comme plate-forme d'investissement ou de placement (on pourrait ajouter que les transactions faites dans ces places le sont en monnaie différente de celle du territoire d'accueil).

À partir de ces notions l'OCDE publie trois listes (encadré) :

  • la "liste blanche" où figurent les pays qui respectent "substantiellement" les standards internationaux;
  • la "liste grise" des paradis fiscaux et des autres centres financiers non coopératifs, c'est-à-dire des pays qui n'ont pas encore signé les douze conventions fiscales avec des pays tiers (tableau). Depuis le G20 de Londres, les pays de la liste grise semblent accélérer la signature de conventions fiscales. Ainsi, après la Belgique et le Luxembourg, la Suisse vient de rejoindre la liste blanche. Monaco devrait faire de même prochainement. À noter que l'Autriche, dont le Parlement vient de rejeter la levée du secret bancaire, figure toujours dans cette liste;
  • la "liste noire" des pays qui ne sont pas engagés à faire appliquer les standards internationaux. Sous la pression du G20, cette liste est désormais vide, même si de nombreux pays sont loin d'avoir signé les fameuses douze conventions fiscales.

Texte associé : Transparence et échange d'informations fiscales : la norme OCDE

Les "paradis réglementaires"

Les "paradis réglementaires", quant à eux, ont fait l'objet d'une étude par le Forum de stabilité financière (mis en place en 1999 par le G7 à la suite des crises financières russes et asiatiques), devenu Conseil de stabilité financière depuis le G20 de Londres. Dès 2000, le Forum, chargé d'étudier les vulnérabilités structurelles du système financier international, identifiait 42 territoires, répartis en 3 groupes selon le niveau de risque, dont les pratiques de sous-réglementation peuvent favoriser une montée des risques financiers internationaux.

Ces "paradis réglementaires" réunissent ainsi plusieurs caractéristiques :

  • un régime peu contraignant et très rapide d'enregistrement des entreprises (5 jours pour le Delaware, 15 jours pour les îles Vierges du Royaume-Uni et le Panama);
  • un niveau excessif de confidentialité des transactions;
  • une très faible régulation et supervision des marchés et des acteurs qui y opèrent illustrée, entre autres, par des obligations comptables et prudentielles particulièrement restreintes (pas d'obligation de tenue de comptabilité, de certification des comptes, de déclaration de flux de transactions ou d'information sur les bénéficiaires réels des opérations).

Les "paradis du blanchiment"

La dernière catégorie de territoires identifiée et traitée par le Groupe d'action financière, créé en 1989 lors du G7 à Paris (GAFI ou FAFT en anglais), est celle des "paradis du blanchiment" où la combinaison de la sous-réglementation et de l'opacité des transactions favorise le recyclage d'argent sale. L'absence de transparence et les lacunes de supervision et de réglementation dans les domaines financiers et juridiques permettent de cacher l'identité réelle des donneurs d'ordre, des propriétaires et des bénéficiaires, et favorisent le blanchiment d'argent sale issu de tous les trafics (drogue, armes, corruption, grand banditisme, prostitution...). Le GAFI publie en 2000 une première liste des "pays et territoires non coopératifs" (PTNC) qui compte alors 23 entités et élabore une liste de 40 recommandations contre le blanchiment des capitaux, ajoutant, après le 11 septembre 2001, un complément de 9 autres recommandations issues de la lutte contre le terrorisme et son financement. À noter qu'après septembre 2001, l'activité du GAFI sur ces questions est relayée par le Groupe d'intégrité financière (GIF) du FMI créé en 2006, qui en intègre les recommandations dans ses programmes d'évaluation des secteurs financiers, ainsi que dans ses rapports sur l'observation des standards et des codes.

Dans son rapport pour l'année 2009, le GAFI conclut que, pour l'instant, aucun pays ne figure sur la liste des PTNC [8]. La crise des subprimes a été l'occasion pour la communauté internationale d'inciter les pays récalcitrants (l'Iran et le Pakistan entre autres) à s'engager à respecter les 49 recommandations. Cet engagement ne signifie bien évidemment pas qu'aujourd'hui l'ensemble des pays respecte la totalité des recommandations. Il signifie simplement que les pays signataires s'engagent, à plus ou moins brève échéance, à les observer. Il semblerait cependant que 39 pays pourraient y figurer dans la liste que publiera le GAFI courant 2010.

Au niveau pratique, force est de constater que la notion de "paradis fiscal" recouvre des réalités différentes. Selon Terray (2009) [9], on peut simplement identifier deux caractéristiques communes : d'une part, la volonté d'attirer les capitaux des non-résidents (objectif) afin de percevoir des commissions; d'autre part, la stabilité politique et institutionnelle (moyen), ce qui garantit aux clients le respect de leurs droits de propriété (à noter que cette stabilité n'est pas à confondre avec la démocratie). En revanche, l'examen d'autres caractéristiques comme la localisation ou la fiscalité n'est pas vraiment concluant. Lorsque l'on considère la localisation, tout d'abord, le paradis peut être un centre financier mondial (Londres), régional (Hong Kong), une île des Caraïbes ou de l'Océanie ou une principauté pyrénéenne. Tout au plus, peut-on dire que les paradis fiscaux sont localisés à proximité des pays industrialisés [10]. Cette proximité facilite sans doute les relations, même si les progrès en matière de dématérialisation et de NTIC affaiblissent l'argument. Quant à la fiscalité, contrairement aux idées reçues, les paradis fiscaux ont une politique fiscale. Généralement, les taux d'imposition sont faibles voire nuls. La fiscalité peut porter sur le capital ou sur les revenus afférents et affecter les non-résidents particuliers ou uniquement les entreprises.

Au travers des contributions précédentes, une réalité s'impose : en l'absence de définition objective des paradis fiscaux universellement acceptée, la synthèse des différentes contributions peut être utile pour aborder le phénomène. C'est le choix fait par C. Chavagneux et R. Palan (2006) [11] qui proposent une approche en 10 critères : une taxation faible ou nulle pour les non-résidents; un secret bancaire renforcé; un secret professionnel étendu; une procédure d'enregistrement relâchée; une liberté totale des mouvements de capitaux internationaux; une rapidité d'exécution; le support d'un grand centre financier; une stabilité politique et économique; une bonne image de marque; un réseau d'accords bilatéraux permettant d'éviter une double taxation des filiales d'entreprises.

Sur la base de ces critères et de leurs recherches, les deux auteurs parviennent à la conclusion suivante : Londres est le premier paradis fiscal de la planète, une situation qui peut expliquer, entre autres, la présence massive, depuis la fin des années 1990, de capitaux associés à des oligarques et des entreprises russes. Selon Chavagneux et Palan, trois raisons motivent cette situation : l'histoire, tout d'abord, de l'Angleterre puis du Royaume-Uni en relation avec cette question; ensuite, sur les 10 critères recensés, Londres les remplit tous; enfin, l'implication documentée, après enquêtes officielles, des grandes banques de la City dans la circulation d'argent sale.

Il reste d'une part, à aborder l'utilisation des paradis fiscaux par notamment les firmes multinationales, les banques ou les hedge funds, et d'autre part, discuter de l'efficacité des mesures annoncées dans le cadre du G20 pour lutter contre les paradis fiscaux. Lors du Sommet de Pittsburgh en septembre 2009, le G20 a, en effet, annoncé l'intensification de la lutte contre les juridictions non coopératives en brandissant la menace de rétorsions.

Bibliographie

    [1] International Monetary Fund, "Global Financial Stability Report, Navigating the Financial Challenge", Washington DC, October 2009.
    [2] Godefroy T., Lascoumes P., "Le Capitalisme clandestin : l'illusoire régulation des places offshore", Paris, La Découverte, 2004.
    [3] Paradis fiscaux, "Rapport d'information" n° 1902, Assemblée nationale, 10 septembre 2009.
    [4] International Banking Facilities, "FEDPOINT", Federal Reserve Bank of New York, April 2007.
    [5] OECD, "Overview of the OECD's Work on International Tax Evasion", Paris, 2008.
    [6] OCDE, "Concurrence fiscale dommageable : un problème mondial", Paris, 1998.
    [7] OECD, "Overview of the OECD's Work on Countering International Tax Evasion", Paris, 2009.
    [8] FAFT-GAFI, "Annual Report 2008-2009", Paris, 2009.
    [9] Terray G., Paradis fiscaux : premier bilan du G20, "Banque et Stratégie", n° 269, avril 2009, p. 17-19.
    [10] Desai M., Foley F., Hines J., Foreign direct investment in a world of multiple taxes, "Journal of Public Economics", vol. 88, n° 12, 2004, p. 2727-2744.
    [11] Chavagneux C., Palan R., "Les Paradis fiscaux", Paris, La Découverte, 2006.

Ecoflash, n°243 (12/2009)

Ecoflash - Paradis fiscaux et places offshore (1) : histoire et définitions