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États-providence et sociétés européennes

Alexis Trémoulinas, Observatoire sociologique du changement (FNSP-CNRS) - CPGE Fauriel

Esping-Andersen a proposé dans les années 1990 une typologie des États-providence. Sortie renforcée des critiques qui lui ont été adressées, elle s'est révélée féconde pour l'analyse des sociétés européennes. Trois illustrations saillantes de cet impact différencié des États-providence sont ici présentées: les conséquences des régimes d'États-providence d'abord sur le travail des femmes et la fécondité (plus les congés parentaux et les dispositifs d'accueil de la petite enfance sont développés et plus une société fait d'enfants), ensuite sur la jeunesse (l'État-providence modèle les façons de vivre de la jeunesse, en permettant ou non aux jeunes de concilier études, travail et expérience hors du foyer), et enfin sur la pauvreté: les aides sociales versées contribuent à façonner des "formes élémentaires de la pauvreté".

L'importance du modèle proposé par Esping-Andersen réside dans son potentiel descriptif et dans sa fécondité analytique. Il envisageait ainsi "d'examiner comment une institution aussi centrale que la protection sociale, en est venue à influer sur le cours d'événements extérieurs à son champ traditionnel", tâche à laquelle se sont attelés des chercheurs, notamment dans les domaines de la vie sociale (fécondité, travail des femmes, entrée dans l'âge adulte, chute dans la pauvreté) où marché, famille et État-providence apparaissent comme des institutions concurrentes.

Démographie, protection sociale, travail des femmes

Le vieillissement accéléré de la population européenne pose des questions en termes de performances économiques, de migrations mais également de protection sociale. Selon Eurostat, en 2004, les prestations sociales de vieillesse constituaient 12 % du PIB de l'UE à 25. La jeunesse relative d'une population se voit dans l'écart entre l'Italie vieillissante et l'Irlande plus féconde puisque la part du PIB consacrée aux retraites y est respectivement de 15,4 % et de 3,8 %.

Démographie et protection sociale interagissent donc. Si le lien entre démographie et protection sociale est connu (une fécondité forte rend soutenable une protection sociale ambitieuse, notamment dans le cas des retraites), le lien inverse l'est moins. Il existe néanmoins: la qualité, l'ampleur et l'agencement particuliers des États-providence expliquent en grande partie les différences de fécondité au sein des pays développés. Pour le comprendre, il faut faire intervenir un troisième terme, le travail des femmes. Travail des femmes et fécondité élevée semblent antithétiques. C'est pourtant dans les pays européens où l'activité féminine est la plus importante qu'en général l'indice synthétique de fécondité est plus élevé (tableau 1).

Tableau : Taux d'emploi des femmes européennes de 15 a 64 ans et indicateurs conjoncturels de fecondité en 2007 (tableau 1)

Comment expliquer ce paradoxe apparent? En régime traditionnel, celui où la femme est dominée au point où elle n'a ni existence juridique légale, ni l'autorisation de travailler ou d'ouvrir un compte en banque sans l'autorisation d'un mari ou d'un parent masculin, travail des femmes et fécondité vont en sens inverse: une femme qui travaille ne peut pas être en même temps une mère. En revanche, dans une société où les femmes ont acquis des droits sociaux et dans des économies modernes tertiaires où leurs qualités "naturelles" font merveille dans les métiers de caring en plein essor (éducation, santé), les femmes sont incitées à devenir actives. Cette incitation est d'autant plus forte qu'elles réussissent mieux à l'école (leur docilité à la maison correspond aux attentes de l'institution scolaire) et que le travail domestique n'est pas reconnu comme un travail au sens de l'Insee (un homme qui épouse sa femme de ménage fait baisser le PIB). Actuellement, les femmes européennes veulent travailler et avoir des enfants. Deux faits stylisés peuvent constituer ici un point de départ: la fécondité varie du simple au double entre pays développés et, dans ces pays, le nombre d'enfants par famille est presque toujours inférieur au nombre désiré et déclaré dans les enquêtes. L'explication proposée à ces deux faits est la suivante: plus un État-providence est capable de concilier travail des femmes et vie familiale et plus il est capable d'assurer une sécurité financière aux familles avec enfants, plus la fécondité sera élevée. Cette dernière n'est plus fonction, dans le cas des pays développés, de l'accès des femmes à la contraception: les pays les plus féconds sont non seulement ceux où les femmes travaillent le plus mais également ceux où la contraception est la plus répandue (au début du XXIe siècle, le pourcentage de femmes en couple utilisant un moyen de contraception était de 56 % en Espagne et de 60 % en Italie tandis qu'il était de 75 % en France, 79 % en Finlande et aux Pays-Bas et de 84 % au Royaume-Uni) [3].

Olivier Thévenon distingue ainsi trois types de politiques familiales [7]. Les politiques familiales d'Europe du Sud (Italie, Espagne, Grèce, Slovaquie) sont caractérisées par des congés parentaux longs mais faiblement rémunérés, ainsi que par la faiblesse des services de garde pour les enfants de moins de 3 ans. L'objectif politique est de retirer les femmes du marché du travail pour contenir le taux de chômage. Au contraire, les politiques familiales nordiques (Islande, Danemark, Norvège, Finlande, Suède) consistent en des aides continues et fortes pour les parents d'enfants de moins de 3 ans, qui travaillent. Tandis que le congé en équivalent d'emploi à temps plein au salaire moyen est de 27 semaines en moyenne dans l'OCDE, il est de 47 semaines au Danemark et de 53 en Suède. Le congé paternel octroyé en moyenne dans l'OCDE est d'une semaine, et de onze semaines en Suède, treize en Islande. Au niveau global, l'investissement public dans la petite enfance est très important: 5758 $ en parité de pouvoir d'achat sont investis en moyenne par enfant de moins de 3 ans dans ces pays nordiques contre 2520 $ dans les pays de l'OCDE. La traduction immédiate de cet investissement colossal réside dans le fort taux d'accueil des enfants de moins de 3 ans dans les modes de garde formels (crèches ou assistantes maternelles): 62 % au Danemark, 59 % en Islande. Pour concilier emploi des femmes et vie familiale, ces États-providence scandinaves accordent aux parents une sécurité financière importante lors d'une période de congé relativement longue, suivie d'une remise au travail immédiate, autorisée par un système de garde de jeunes enfants très performant. La conséquence économique est que le taux d'activité des mères suédoises d'enfants de 0-2 ans égale le taux d'activité des femmes suédoises (85 %)! La politique familiale anglo-saxonne (États-Unis, Canada, Irlande, Suisse, Royaume-Uni, Japon...) se caractérise quant à elle par des congés courts et des aides financières, passant essentiellement par voie fiscale, ciblées sur les bas revenus. La conciliation emploi-famille repose assez largement sur l'ajustement que permet la flexibilité du marché du travail, c'est-à-dire la possibilité de changer d'emploi sans connaître une période de chômage trop longue après la naissance d'un enfant. Entre ces trois idéaux types se trouve un rassemblement de pays hétéroclites qui louvoient et dont les situations sont très contrastées (Portugal, France, Allemagne, Pologne, Pays-Bas). Le cas français est intéressant. 3,8 % du PIB en 2004 y est consacré aux dépenses familiales (2,4 % dans l'OCDE), le taux d'accueil des jeunes enfants dans les modes de garde formels se rapproche des taux scandinaves, ce qui s'explique par la spécificité nationale de l'école maternelle. Cependant, dans un contexte de chômage de masse, l'Allocation parentale d'éducation (APE) est créée en 1985 pour les parents de trois enfants qui interrompent leur activité pour s'occuper d'un enfant de moins de 3 ans. L'extension de l'APE aux parents de deux enfants en 1994 et la réforme de la Prestation d'accueil du jeune enfant (PAJE) en 2004 - qui ouvre la possibilité aux parents d'interrompre leur activité professionnelle pendant six mois, et ce dès la naissance du premier enfant - s'inscrivent dans des réponses politiques d'ensemble visant à répondre au problème structurel du chômage français. Régimes d'emploi et d'État-providence tendent ainsi à coïncider. Encore une fois, le modèle idéal-typique d'Esping-Andersen a les forces de ses faiblesses. Dans le cas des politiques familiales, le Portugal n'est pas dans son aire culturelle "naturelle", où l'on trouve en revanche la Slovaquie, aux côtés de l'Italie, l'Espagne et la Grèce. Mais outre le fait qu'il donne une vue d'ensemble correcte, il permet d'envisager les reclassements et les évolutions (la continentalisation du Portugal, la convergence improbable entre Europe du Sud et PECO, la "méditerranéisation" de la France avec l'exemple de l'APE).

Détailler les modes de garde des jeunes enfants constitue une caractéristique éclairant le type d'État-providence (encadré).

Texte associé : Les modes de garde des jeunes enfants en France

La soutenabilité politique de l'État-providence

Les États-providence peuvent être envisagés au travers de la répartition de richesse qu'ils opèrent d'une part entre actifs et inactifs et d'autre part, au sein des inactifs, entre jeunes et personnes âgées. Plus le partage se fait en faveur de l'ensemble des inactifs, plus la démarchandisation de la vie est forte car moins le revenu dépend de la participation au marché du travail. Le second cas oppose les États-providence scandinaves aux modèles corporatistes. En effet, ces derniers dépensent beaucoup plus pour les personnes âgées (le ratio de dépenses personnes âgées/jeunes est de 3,8 en Autriche et de 4,8 en Italie) tandis que les Scandinaves dépensent plus pour les jeunes familles (ratio d'environ 0,8). Or, Esping-Andersen remarque que dans la mesure où tout État-providence est le résultat d'un compromis politique, il existe une asymétrie générationnelle dans le soutien à l'État-providence: les retraités ne seront plus jeunes à nouveau et n'ont aucun intérêt à assurer sa soutenabilité à long terme, par exemple en reculant leur âge de départ à la retraite. Il existe ainsi un décalage entre les nouveaux risques supportés par les jeunes (familles instables, marché du travail flexible et chômage endémique, mondialisation, inégalités) et l'accord politique réalisé autour d'un électeur médian toujours plus âgé. Le retraité italien perçoit un revenu qui excède de 30 % sa consommation: "le véritable problème des États-providence contemporains réside dans la structuration de leurs priorités, plutôt que dans le fait qu'ils soient trop restreints ou trop étendus" [2]. La question que l'on peut poser aujourd'hui est de savoir si l'État-providence est politiquement soutenable à terme. Louis Chauvel tend à montrer l'impasse où se trouve un pays comme la France, où l'on observe une confiscation générationnelle du pouvoir politique. Le ratio du nombre de députés de plus de 60 ans sur celui de moins de 40 ans est passé de 1 (1981) à 9 (2007). La nation est massivement représentée par des personnes âgées. Les 60-64 ans, représentaient 9,6 % de l'Assemblée en 1997, 13,8 % en 2002 et 22,4 % en 2007. Cette confiscation générationnelle du pouvoir politique varie selon les pays et grève différemment la capacité d'élaborer des compromis politiques pour rendre soutenable la protection sociale. Le ratio du nombre de représentants de plus de 60 ans sur celui des moins de 40 ans est ainsi de 0,44 en Suède et en Australie, de 0,78 en Allemagne, de 2,66 en Italie, de 3 au Royaume-Uni et donc de 9 en France [1].

La socialisation transitionnelle : la jeunesse européenne

Alors que pour Bourdieu, la jeunesse n'était qu'un mot, à savoir une période de dilettantisme réservée aux enfants de la bourgeoisie, désormais, une grande partie des jeunes Européens connaît cette étape de la vie. Période de socialisation transitionnelle par excellence, la jeunesse n'en est pas moins vécue différemment selon les sociétés européennes.

Cécile Van de Velde propose une sociologie comparée de la jeunesse en Europe, dont les résultats confirment et prolongent la typologie d'Esping-Andersen. Elle parvient ainsi à une typologie (tableau 2).

Tableau : Typologie de la jeunesse en Europe (tableau 2)

Les faits sont clairement établis: à 25 ans, 3 % des Danois, 24 % des Britanniques, 31 % des Français et 80 % des Espagnols habitent chez leurs parents. Les âges médians de départ du domicile parental sont respectivement de 20, 21, 23 et 27 ans à la fin du XXe siècle. Ce départ précoce du foyer parental s'accompagne dans le cas scandinave de transitions études/emploi beaucoup plus sinueuses et réversibles, comme le montre les taux de jeunes de 25 à 30 ans en études: 28 % des Danois contre 15 % des Espagnols, 9 % des Français et 8 % des Britanniques.

Les logiques individuelles, telles qu'elles ressortent des entretiens, complètent ce tableau. L'impératif danois est celui du départ, le plus précoce possible. Il s'articule autour de normes familiales égalitaires valorisant l'autonomie individuelle (l'enfant qui range sa chambre et fait la vaisselle est rémunéré par ses parents; s'il reste chez ses parents après 18 ans il leur verse un loyer), la précocité sexuelle, y compris sous le toit parental. Les Danois envisagent l'"égo-trip" comme quasiment obligatoire: passer un ou deux ans à l'étranger est d'autant plus naturel que la société valorise les expériences réalisées à l'extérieur, ce qui explique les retours tardifs aux études.

En Angleterre, partir tôt et réaliser des expériences extérieures est également valorisé, mais soumis à une contrainte financière supérieure, ce qui explique la "précipitation confiante" des jeunes Britanniques vers le premier emploi. Être adulte signifie pouvoir s'assumer financièrement. Tandis que l'objectif dans la vie des Danois est avant tout de se "réaliser", celui des Britanniques est de gagner de l'argent ("réussir et devenir riche"), ce qui permet d'être reconnu comme étant capable de gagner son indépendance. C'est pourquoi ils n'hésitent pas à partir tôt du domicile parental et à s'assumer financièrement, notamment au travers de la colocation étudiante, beaucoup plus développée au Royaume-Uni: si 20 % des jeunes Britanniques à 20 ans sont en colocation, c'est le cas de 5 % des Danois, 3 % des Français et 1 % des Espagnols. Autre conséquence: les différents calendriers sont plus synchrones, on est adulte plus rapidement. Alors qu'au Danemark, les jeunes se percevaient adulte au moment d'avoir leur premier enfant, soit aux alentours de 30 ans, les jeunes Britanniques se sentent adultes quand ils décrochent leur premier job, aux alentours de 21 ans.

Contrairement au cas britannique, la France se caractérise par une "précipitation méfiante" des jeunes dans l'emploi, car le marché du travail y est moins fluide. L'importance de l'emploi pour les Français s'explique par la tradition corporatiste française selon laquelle les droits sociaux sont segmentés et liés à l'appartenance professionnelle: "cette empreinte du statut professionnel sur la définition sociale de l'individu apparaît ainsi largement intériorisée, légitimant des comportements de surinvestissement dans la formation initiale, et l'acceptation d'une dépendance familiale partielle au cours des études, encore peu cumulées à l'emploi" [8]. En effet, à 18 ans, 8 % des Français, 10 % des Espagnols, 22 % des Britanniques travaillent; à l'âge de 20 ans, ces nombres sont respectivement: 10, 20, 45 et 45 %! Les jeunes Français sont doublement tiraillés, d'une part entre l'aspiration à l'indépendance résidentielle et la capacité financière à la réaliser, d'autre part entre la valorisation de la mobilité et la rigidité de la structure sociale, où le statut est déterminé par le diplôme et le premier emploi (Chauvel évoque la nécessité française d'"obtenir son rang avant 30 ans").

L'impératif espagnol est largement dicté par la norme familiale: le jeune adulte peut rester chez ses parents sans payer de loyer pour autant qu'il fasse honneur à sa famille: pas de sexualité à la maison, emploi stable et mariage préalable à un départ définitif. La séquence de départ est invariablement la même: le jeune doit d'abord trouver un emploi puis un conjoint avant de quitter le foyer parental. Cette prévalence du départ tardif s'explique en partie par des permanences religieuses, caractéristiques de l'Europe du Sud, restée très catholique. Les cinq pays européens où le pourcentage de jeunes de 25 ans vivant toujours chez leurs parents est le plus fort sont: l'Italie (78 %), l'Espagne (75 %), l'Irlande (70 %), le Portugal (65 %), la Grèce (60 %). Les pays européens où ce pourcentage est le plus faible sont des pays d'Europe du Nord, de tradition protestante: Danemark (5 %), Pays-Bas et Finlande (15 %), Royaume-Uni (20 %).

Ces perceptions individuelles sont en accord avec des cohérences sociétales: les différences de normes familiales, d'États-providence et de fonctionnement du marché du travail font système. Ainsi, la précipitation dans le premier emploi plus confiante des jeunes Britanniques en comparaison des jeunes Français, s'explique avant tout par un taux de chômage inférieur. Autre exemple: l'accès aux revenus minima est fixé à 18 ans au Danemark (Social Bistand) et en Grande-Bretagne (Income Support), contre 25 ans en Espagne (Salario social) et en France (RMI). La générosité et l'universalité des prestations à destination des étudiants danois est remarquable et en parfaite symbiose avec le régime d'État-providence scandinave: depuis 1986, une bourse pour étudiants a été mise en place. Son montant maximal en 2006 est de 612 v pour un étudiant vivant chez ses parents et 916 v pour un étudiant ayant quitté le domicile parental. Par ailleurs, l'aide est subsidiaire, non pas aux revenus familiaux, mais aux revenus de l'activité salariée individuelle. S'ajoutent à ce dispositif, un ensemble de 72 bons d'un mois, où l'étudiant peut quitter les études pour revenir ensuite, tout en conservant sa bourse.

Pauvreté

La pauvreté se définit de deux manières. La pauvreté absolue concerne les individus qui disposent d'un revenu journalier inférieur à 10 dollars dans les pays développés et à 2 dollars dans les Pays en voie de développement (PVD). Calculés en parité de pouvoir d'achat, ces seuils diffèrent car ces sociétés sont inégalement marchandisées: la part du revenu socialisé, le plus souvent via une autoproduction autarcique agricole, est supérieure dans les PVD. L'autre définition de la pauvreté réside dans la notion de pauvreté relative (ou taux de pauvreté), à savoir dans le cas européen, tout revenu inférieur à 60 % du revenu médian. La pauvreté relative semble ainsi se confondre avec l'inégalité de revenu et son ampleur: la pauvreté sera d'autant plus importante que l'inégalité entre pauvres et riches sera importante.

Le taux de pauvreté est ainsi en moyenne de 16 % dans l'UE à 25 pays en 2006. On observe de grandes différences entre des pays relativement égalitaires, comme la Suède (12 %), l'Allemagne et la France (13 %) et des pays plus inégalitaires comme le Royaume-Uni (19 %) ou l'Italie et l'Espagne (20 %). Les États-providence scandinaves et corporatistes-continentaux semblent donc bien plus performants quant à la réduction du taux de pauvreté que les États-providence libéraux et méditerranéens.

Or, "chaque société a ses mots pour aborder la question sociale et le rapport qu'elle entretient avec ses pauvres" [6]. Dans Les Formes élémentaires de la pauvreté, Serge Paugam propose une analyse comparée de la pauvreté dans les pays européens. S'inspirant de Simmel, Paugam affirme que la pauvreté naît de l'assistance: "l'objet d'étude sociologique n'est donc ni la pauvreté, ni les pauvres mais la relation d'assistance entre les pauvres et la société qui les secoure ou non" [6]. Cette perspective relationnelle légitime la démarche comparative: la pauvreté varie selon cette perspective en fonction du regard et des protections que la société accorde à ceux qu'elle considère comme pauvres.

S. Paugam aboutit à une tripartition idéale-typique de la pauvreté (tableau 3). Cette typologie permet de comprendre des oppositions fortes. La pauvreté est ainsi beaucoup plus systématique dans les pays du Sud de l'Europe, non seulement parce qu'elle est partagée par une plus grande partie de la population, mais aussi parce qu'elle se reproduit davantage de génération en génération, les inégalités y étant plus fortes. Paugam relève que dans l'ensemble de l'Union européenne, les taux de pauvreté de la population et le taux de pauvreté des enfants de moins de 16 ans sont respectivement en 1995 de 17 % et 19 % (les ménages pauvres ont plus d'enfants). Les transferts sociaux permettent de faire baisser ces deux taux de pauvreté respectivement de 35 % et 39 %. Mais l'efficacité des transferts est beaucoup plus grande dans le cas des pays scandinaves: les transferts danois et finlandais font baisser le taux de pauvreté de leur population respectivement de 63 % et 65 %, tandis que les transferts italiens et grecs ne le font qu'à hauteur de 10 % et 9 %. De plus, cette différence dans la réduction des inégalités est encore plus forte dans le cas des enfants: les transferts danois et finlandais font baisser le taux de pauvreté des enfants de moins de 16 ans de 85 % et 83 %, soit davantage que l'efficacité moyenne des transferts dans ces pays, tandis que les transferts italiens et grecs ne les font reculer que de 8% et 5%, soit moins que l'efficacité générale caractéristique de ces pays. L'efficacité différentielle de ces systèmes d'État-providence se voit également dans le cas des chômeurs. Dans les années 1990, les systèmes de protection sociale permettaient de sortir de la pauvreté 11 % des chômeurs britanniques, 18 % des chômeurs allemands, 25 % des chômeurs français et 59 % des chômeurs danois. Non seulement la protection danoise est supérieure, plus efficace, mais elle s'est accrue par rapport à la situation prévalant dans les années 1980.

Tableau : La tripartition idéale-typique de la pauvreté (tableau 3)

Paugam met en évidence des effets nationaux nets, c'est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Les régressions logistiques font ainsi apparaître des relations inverses entre faits sociaux, selon les pays européens. Alors que dans les pays du Nord de l'Europe, plus on est pauvre, chômeur ou menacé dans son emploi et plus on vit seul, cette relation entre isolement social et pauvreté s'inverse dans les pays du Sud (les pauvres sont moins isolés que ceux qui détiennent un emploi stable). On observe la même inversion de causalité concernant le nombre désiré d'enfants et la pratique religieuse: ils augmentent avec le revenu dans les pays du Nord, ils baissent dans les pays du Sud.

On peut interpréter ces résultats de la manière suivante: la pauvreté est un état structurel, largement expérimenté par une grande partie de la population dans les pays du Sud (pauvreté intégrée). L'État- providence fonctionne imparfaitement et le plus souvent sur une base clientéliste. Le principal mécanisme d'assurance sociale de la vie consiste dès lors en l'appartenance à un groupe nombreux et solidaire, dont les logiques d'aide seront fortement activées en cas de survenue du chômage ou de la pauvreté. C'est pourquoi la pratique religieuse, le nombre d'enfants désirés et la vie sociale sont plus forts dans le premier quartile. Pour les plus riches, le marché offre une possibilité de s'émanciper de la communauté (la chaleur de la communauté protège mais elle étouffe également).

L'autre atout de la typologie de Paugam est de permettre la compréhension des reclassements nationaux. Le cas de l'Allemagne est à cet égard exemplaire: on observe dans ce pays une forte disjonction entre le niveau subjectif des représentations, où les Allemands se perçoivent toujours du côté de la pauvreté marginale (l'opinion publique nie la pauvreté) tandis que d'un point de vue objectif, l'Allemagne, notamment suite à l'intégration des Länder de l'Est, se situe en situation de pauvreté disqualifiante.

Bibliographie

    [1] Chauvel L., L'âge de l'Assemblée (1946-2007), "La vie des idées", 2007, magazine en ligne.
    [2] Esping-Andersen G., Palier B., "Trois leçons sur l'État-providence", Paris, Seuil, 2008, coll. La république des idées.
    [3] Insee, "Tableaux de l'économie française - Édition 2008", coll. Insee Références.
    [4] Maurin E., Roy D., "L'effet de l'obtention d'une place en crèche sur le retour à l'emploi des mères et leur perception du développement de leurs enfants", Cepremap, mai 2008.
    [5] Micheaux S., Monso O., Faire garder ses enfants pendant son temps de travail, "Insee Première", n° 1132, avril 2007.
    [6] Paugam S. "Les Formes élémentaires de la pauvreté", Paris, PUF, 2005, coll. Le lien social.
    [7] Thévenon O., Les politiques familiales des pays développés: des modèles contrastés, "Population et Sociétés", n° 448, Ined, septembre 2008.
    [8] Van de Velde C., "Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe", Paris, PUF, 2008, coll. Le lien social.

Ecoflash, n°242 (11/2009)

Ecoflash - États-providence et sociétés européennes