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La gouvernance économique européenne en question face à la crise

Mickaël Sylvain et Florent Aubry-Louis, professeurs agrégés de SES.

Les insuffisances de la gouvernance économique européenne éclatent aux yeux de tous à l'occasion de la crise: la politique monétaire de la BCE n'est pas assez réactive, le Pacte de stabilité et de croissance annihile les politiques nationales de relance alors que le budget européen ne peut pas assumer une fonction de régulation. Pourtant les " bons élèves " de l'UE avaient jusqu'alors été les pays les moins coopératifs et les moins vertueux! En conséquence, l'UE se présente logiquement en ordre dispersé face à la crise, le chacun pour soi s'affirme et les tensions entre États membres se multiplient autour des suspicions de protectionnisme. Ce sont ainsi les mêmes chantiers, ceux-là mêmes qui avaient été remis à plus tard qui restent à engager en période de crise.

En misant sur l'approfondissement du marché européen (Acte unique, 1986) et son élargissement à plusieurs reprises, l'Union a fait le pari que les gains microéconomiques associés à des marchés plus concurrentiels et plus larges permettraient d'accroître ses performances globales. Essentiellement " négative " [1], puisque fondée sur la limitation des entraves au marché et non sur la coordination plus forte des politiques nationales, cette intégration a coïncidé avec l'accroissement des divergences d'abord au sein de la zone euro, mais aussi entre les pays de l'Union économique et monétaire (UEM) et les États n'ayant pas adopté la monnaie unique (tableau).

Tableau : Taux de croissance 1999-2008

Les chocs d'offre qu'ont constitués l'élargissement de l'Union et le renforcement de la concurrence ont joué d'au moins trois façons. D'abord, selon Pisani- Ferry [2], les " petits pays " (comme l'Irlande ou les Pays-Bas), plus ouverts, semblent en avoir davantage tiré parti en s'adaptant rapidement aux nouvelles conditions de la concurrence. Leur croissance étant moins dépendante de la demande interne, ils ont pu réduire plus aisément leurs dépenses publiques et leur fiscalité afin de soutenir leur compétitivité- prix à l'export. Des effets anti-keynésiens, d'autant plus marqués que l'économie est extravertie, ont été constatés mais au détriment de la demande adressée aux pays partenaires. Ensuite, les pays offrant la meilleure compétitivité-coût ont bénéficié de cette nouvelle division européenne. Les flux d'IDE intra-européens ont ainsi montré une appétence nette pour les nouveaux États membres (NEM). On peut penser ici à la question, devenue hautement stratégique et polémique, du secteur automobile dont les implantations en République tchèque, en Slovénie et en Roumanie, par exemple, ont été massives. Ces flux, pour l'essentiel privés, ont profité de conditions d'accueil avantageuses (taux d'Impôt sur les sociétés (IS) à 0 % sur les bénéfices réinvestis en Lettonie par exemple). Ils ont accéléré la croissance des NEM mais au prix d'une dégradation très significative de leurs balances des paiements.

Enfin, l'accent mis sur la concurrence a encouragé (et récompensé) les stratégies " opportunistes " ou, a minima, non coopératives. La concurrence fiscale, parfois véritable dumping, peut se justifier par la faiblesse du budget européen (1,04 % du PIB européen) qui reste insuffisant pour réduire rapidement les disparités de niveaux de développement. Les flux d'IDE ont alors compensé la faiblesse des transferts publics et accéléré le processus de rattrapage. Mais l'Irlande ou le Luxembourg, dont le niveau de vie est largement supérieur à la moyenne, cherchent essentiellement, pour leur part, à renforcer un avantage comparatif " discutable ". Plus encore, " l'Agenda 2010 " allemand, qui a consisté à soutenir la compétitivité-coût des entreprises par une baisse de l'IS et une hausse de 3 points de TVA, a pesé sur les performances de l'Union. L'Allemagne est alors redevenue le premier exportateur mondial et a réduit significativement ses déficits publics (- 1,5 % en 2006, - 0,2 % en 2007). Peu significatif lorsqu'il s'agit d'une économie de petite taille, ce phénomène devient cependant plus coûteux quand il s'agit de la première puissance de l'Union dont la demande adressée à ses partenaires recommandastagne. On estime, par exemple, que la progression des exportations allemandes correspond pour moitié à un ralentissement des exportations françaises [3].

Ainsi l'intégration négative, malgré des règles de concurrence " saine et non faussée ", a aussi pour effet de favoriser les comportements de free-rider au sein de l'UE, les " bons élèves " apparaissant souvent comme les moins coopératifs et les moins vertueux.

Un " policy-mix " européen contraint

La croyance dans les vertus spontanées de la concurrence et de l'efficience microéconomique a été redoublée par une forme de rigidité dans la définition du policy-mix à l'échelle européenne. Plusieurs dimensions peuvent ici être considérées: la faible réactivité de la politique monétaire, l'inefficience du pacte de stabilité et de croissance et l'inexistence de la politique de change.

En premier lieu, la faible réactivité de la politique monétaire au cycle est apparue très rapidement après l'adoption de l'euro, la BCE ayant conformément à sa mission, constamment privilégié la poursuite d'un objectif d'inflation bas sur le soutien à l'activité dans une stratégie de conquête de crédibilité pour l'euro [4]. Face aux chocs symétriques, cette faible réactivité a même pu être un facteur d'amplification des cycles. En effet, non seulement l'UE n'est pas une zone monétaire optimale (du fait, d'abord, de la faible mobilité du facteur travail, Mundell 1961), mais en plus, les canaux de transmission de la politique monétaire y sont très différenciés : selon les trois canaux identifiés théoriquement (du taux d'intérêt, du crédit et des prix des actifs), la France par exemple, se situe plutôt parmi les économies où la politique monétaire a l'impact le plus faible car les ménages et les entreprises françaises sont plutôt moins endettés que leurs homologues de la zone euro, et lorsqu'ils sont endettés, ils le sont souvent à taux fixes, notamment du fait du faible développement du crédit hypothécaire.

En maintenant des taux d'intérêt nominaux presque toujours plus élevés qu'aux États-Unis, la BCE a pénalisé les économies faiblement inflationnistes. Dès lors, les pays peu vertueux ou " laxistes " en matière de prix, comme l'Irlande et l'Espagne par exemple, ont bénéficié de taux réels plus faibles qu'ils n'auraient pu l'espérer en l'absence de monnaie unique, grâce à la bonne maîtrise de l'inflation dans les principales économies de la zone (Allemagne, France, Italie). Cette " prime au passager clandestin " a réduit le coût de leur dette tandis que les " grands pays " subissaient des taux d'intérêt nominaux plus élevés que ne le justifiait leur inflation domestique. La politique monétaire unique a, par conséquent, pu soutenir l'émergence de bulles dans certaines économies et se montrer trop restrictive pour d'autres.

En second lieu, la définition d'une règle budgétaire (le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) adopté en 1997), est apparue nécessaire pour limiter toute forme de conflit entre la politique monétaire, tournée vers la lutte contre l'inflation, et les politiques budgétaires nationales susceptibles de dérapages incontrôlés. Les nombreuses critiques ont certes amené à la révision de certains aspects, mais une tolérance plus grande aux stabilisateurs automatiques en cas de ralentissement conjoncturel marqué (2003), et une appréciation plus souple des dépassements (2005) n'ont pas suffi à rendre le pilotage budgétaire efficace. Le retour à l'équilibre des soldes publics est resté l'objectif prioritaire. Pourtant, la réduction des déficits d'un pays de la taille de l'Allemagne se paie nécessairement en termes de croissance pour les pays partenaires du fait d'un ralentissement de la demande qui leur est adressée (multiplicateur négatif). Ensuite, les pays les plus inflationnistes ont eu plus de facilité pour réduire leurs déficits, ce qui a pu les encourager à maintenir des politiques procycliques au détriment de l'amélioration du solde structurel. Enfin, le PSC a ignoré les déséquilibres courants au sein de la zone. En tenant compte de ces derniers en matière de stabilisation économique, on aurait constaté que l'Allemagne épargnait trop - avec son excédent courant à hauteur de 7,7% du PIB en 2007 - et que l'Espagne - avec un déficit courant de 10% du PIB en 2007 - vivait " au-dessus de ses moyens " par exemple, ce qui aurait nécessité, dans le premier cas, de soutenir la demande interne, dans le second cas, de la contenir. Dès lors les recommandations de la Commission en matière de politique budgétaire auraient été fort différentes de celles associées aux procédures pour déficit excessif [5].

En troisième lieu, les entreprises européennes ont eu à subir les fortes fluctuations de l'euro et notamment une appréciation très nette par rapport au dollar lors de la dernière reprise. Dans le contexte de renchérissement des matières premières (2007-2008), les effets désinflationnistes d'un euro fort (1 euros pour près d'1,60 $) ont été importants, mais les conséquences sur les performances commerciales des pays les plus sensibles à la compétitivité-coût ont été marquées. Seule l'Allemagne, grâce à une compétitivité hors-prix remarquable, à un positionnement efficace sur les marchés asiatiques émergents et à un tissu de PME fortement intégrées est apparue peu affectée [3].

En misant prioritairement sur l'intégration négative, c'est-à-dire le renforcement des politiques structurelles et en négligeant la refonte d'un policy-mix déséquilibré et mal adapté au pilotage de l'activité, la stratégie européenne a donc pu contribuer aux médiocres performances globales de l'Union et favoriser l'hétérogénéité en son sein, avant même que la crise mondiale ne vienne l'affecter.

Les modèles d'hier davantage touchés par la crise

La thèse du découplage conjoncturel entre l'Union européenne et le reste du monde aura fait long feu. Dans ses dernières prévisions de juin 2009 [6], l'OCDE prédit une chute du PIB de sa zone de - 4,1 % en 2009 avant un rebond de 0,7 % en 2010. Alors que le PIB des États- Unis devrait se tasser de - 2,8 % en 2009 avant de repartir à la hausse en 2010 de + 0,9 %, le PIB de la zone euro devrait chuter de - 4,8 % cette année avant de connaître une croissance nulle en 2010. En conséquence, l'UE est davantage touchée par une crise pourtant venue des États-Unis. Ce paradoxe révèle les insuffisances de l'intégration européenne.

La croissance américaine de ces dernières années, fondée sur l'explosion de l'endettement des ménages, lui-même permis par la valorisation de leur patrimoine mobilier et immobilier et la déréglementation, avait, il est vrai, ses adeptes en Europe. L'Irlande, l'Espagne et le Royaume-Uni étaient ces pays où l'endettement privé augmentait rapidement, dont les secteurs de la construction et/ou de la finance connaissaient une croissance rapide et dont les déficits courants s'approfondissaient. Avec l'effondrement des cours boursiers et du crédit en septembre 2008, ce modèle de croissance s'est écroulé : l'OCDE prévoit - 9,8 % en Irlande, - 4,2 % en Espagne, - 4,3 % au Royaume-Uni en 2009.

Depuis, l'approfondissement de la crise a fini par atteindre l'autre modèle de dynamisme économique en Europe: l'Allemagne, dont le modèle " néo-mercantiliste ", fondé sur une contraction de la demande intérieure et la délocalisation des chaînes de sous-traitance dans les économies à faibles coûts du travail des NEM, lui avait assuré jusqu'à présent de bonnes performances commerciales. Alors que les ménages allemands n'ont pas utilisé l'endettement à outrance - depuis dix ans, le ratio dette/PIB est stable - l'Allemagne subit de plein fouet l'enlisement dans la crise de l'économie mondiale. Avec un recul marqué de 16 % en 2009 du commerce international, le PIB allemand, dont les exportations représentent 40 %, devrait reculer de - 6,1 % en 2009 contre - 3 % pour la France (OCDE).

Mais ce sont les PECO, des pays émergents de l'UE, qui sont les plus frappés par la crise et pour une bonne raison, leur croissance rapide très extravertie a été largement financée par l'explosion de l'endettement extérieur principalement en euros. Le niveau élevé des taux d'intérêt en monnaie locale incitait les ménages et les entreprises à emprunter en monnaie étrangère, d'autant plus que certaines monnaies locales s'appréciaient logiquement compte tenu de l'effet Balassa (les prix des biens abrités augmentent plus rapidement car les gains de productivité sont plus faibles dans ces secteurs que dans ceux des biens exposés, d'où une augmentation du rythme de l'inflation d'autant plus marquée que le pays voit sa structure économique se moderniser rapidement). La croissance rapide du crédit de ces dernières années a été uniquement le fait des prêts en devises, la demande des prêts en monnaie locale ayant même diminué (en dehors des pays membres de la zone euro - Slovaquie et Slovénie, et de la République tchèque où cette pratique était moins répandue) selon Olena Havrylchyk [7].

Il est vrai qu'au début des années 1990, le rattrapage devait accompagner spontanément la transition vers l'économie de marché : parce qu'ils bénéficieraient d'un rendement supérieur dans ces économies, les capitaux étrangers s'y investiraient pour peu que les " réformes structurelles " soient menées. Mis à part la Slovénie, les pays qui ont effectué des " réformes libérales rapides " ont d'ailleurs mieux réussi leur transition que les pays " gradualistes ". La perspective d'une adoption rapide de l'euro - il n'y a pas de clause d'opting out pour les NEM - constituait une garantie permettant d'importer massivement des capitaux à moindre coût.

Pourtant, en temps de crise, le mouvement s'inverse, les retraits des capitaux étrangers se multiplient - cherchant refuge dans les économies occidentales jugées plus solides, et fragilisent les banques dans les PECO. Les banques de l'Europe de l'Ouest ont une responsabilité forte dans cette dynamique, elles qui avaient massivement pris le contrôle de ces banques lors de la transition. Confrontées à la fonte de leurs fonds propres, elles ont ainsi rapatrié leurs avoirs, gelant par là même la distribution du crédit dans les NEM. En conséquence, les taux de change des monnaies des PECO - comme en Pologne et en Hongrie, ou dans les pays en changes fixes - tels les pays baltes ou la Bulgarie, les réserves de change, s'effondrent. La valeur des dettes libellées en euros ou en d'autres devises explosent dans le premier cas.

L'Autriche, la Hongrie et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) ont défendu la création d'un fonds de sauvetage régional - idée rejetée lors du sommet européen du 1er mars 2009, de 150 à 230 milliards de dollars, c'est-à-dire proche des 210 milliards de dollars rapatriés des pays de l'Est par les banques occidentales [7]. La Commission européenne a seulement doublé ses fonds pour les pays membres hors zone euro - soit 50 milliards d'euros, et ajouté 14,6 milliards d'euros à destination de la Hongrie, de la Lituanie et de la Roumanie. Cette absence de plan européen a alors fait du FMI le principal acteur des opérations de sauvetage: 75 milliards de dollars ont déjà été octroyés par le FMI à la Hongrie, l'Ukraine, la Lettonie, la Serbie, la Roumanie, la Moldavie, la Biélorussie et la Pologne.

Chacun pour soi ?

L'absence de relance économique coordonnée à l'échelle européenne est si flagrante que le FMI s'en est ému bien après que de nombreux économistes aient souligné que le risque de ne pas en faire assez était nettement plus important que celui d'en faire trop. De la réunion de l'American Economic Association de début janvier à l'appel lancé le 9 février 2009 par Robert Solow et le Comité scientifique du Centre Cournot à Berlin : " Nous encourageons fortement les pays de la zone euro pour que le stimulus coordonné s'élève à au moins 2 % de leur produit intérieur brut ", les économistes sont désormais presque tous devenus des thuriféraires du déficit public massif.

En effet, une politique de relance économique, sous la forme de hausse des dépenses ou de baisse des impôts, s'impose logiquement en période de crise afin de compenser la demande manquante, que les économistes appellent output gap (écart entre la production effective et la production potentielle, celle-là même qui serait réalisée si les facteurs de production étaient pleinement employés). Dans le cas des États-Unis, cet output gap est estimé par le Congressional Budget Office à 6,8 % du PIB pour 2009 et 2010, ce qui représente environ 2 000 milliards de dollars. Le prix Nobel d'économie Paul Krugman estime donc que le plan de relance de B. Obama est très insuffisant puisqu'il ne couvre qu'un tiers environ de cette somme. Alors que tout le monde a en tête les hésitations du Japon dans les années 1990 conduisant à une stagnation durable, la très grande timidité de l'Union européenne dans la définition d'une politique de relance coordonnée est frappante, quel que soit le contour retenu pour évaluer les différents plans de relance (encadré).

Texte associé : Le plan européen de relance : entre impuissance centrale et hétérogénéité nationale

Dans des économies très intégrées comme le sont les économies européennes, une stimulation de la dépense dans un pays a des effets importants chez ses voisins, ce qui rend la tentation de jouer les passagers clandestins d'autant plus forte pour chacun des partenaires : chacun attend patiemment des autres qu'ils fassent l'effort de relance pour profiter du supplément de demande sans en supporter le coût budgétaire. Au-delà, l'UE est victime de ses institutions, à commencer par le Pacte de stabilité et de croissance, qui n'impose qu'une coordination négative aux États membres au lieu d'organiser une coopération active en matière de politique budgétaire discrétionnaire. La Commission européenne ne peut donc pas s'en charger, occupée qu'elle est à faire respecter la coordination négative. Les États membres ne se coordonnent pas puisqu'ils prennent leurs décisions dans le seul intérêt national. Dans la configuration institutionnelle actuelle, il y a une prime au passager clandestin.

Si l'Allemagne apparaît certes comme la plus offensive depuis l'annonce de son plan de janvier 2009, à l'opposé, l'Italie réduit son déficit et limite même le jeu des stabilisateurs automatiques ! L'Espagne, particulièrement touchée par la crise immobilière, soutient massivement le crédit et multiplie les mesures de relance. Elle disposait, il est vrai d'un atout majeur face à la crise : ses excédents budgétaires de 2,2 % du PIB en 2007 et le bas niveau de sa dette publique (ramenée à 35 % du PIB) qui lui donnent une marge de manoeuvre précieuse. Mais l'exemple grec montre que les deux types de mesures - relance et soutien au système financier - ne sont pas forcément toujours adoptées conjointement: aucun plan de relance n'a été adopté en Grèce. Quant à l'Irlande, elle continue de faire confiance à sa règle de neutralité budgétaire.

En France, l'évaluation du montant des mesures de soutien à l'activité décidées fin 2008 a été très contestée. Le plan de relance ne se monterait pas à 26 milliards d'euros, mais à quelques milliards d'euros, d'abord au motif que les 11 milliards destinés au soutien de la trésorerie des entreprises ne sont que des remboursements anticipés (notamment de TVA). Audelà de cette querelle sur les chiffres, le plan de relance fait la part belle à l'investissement : sur les 26 milliards injectés sur deux ans, 10 milliards vont à des investissements publics et parapublics. Début 2009, des aides au secteur automobile pour 6,5 milliards et l'engagement de financer de nouvelles mesures en faveur des ménages avec le revenu des prêts accordés au secteur bancaire (estimé à 1,4 milliard par le gouvernement, là aussi très contesté) sont venues compléter le plan. Dans l'ensemble, ces mesures auraient un impact budgétaire de l'ordre de 0,8 % du PIB en 2009, autrement dit bien trop faible pour relancer l'économie.

Les risques protectionnistes

De nombreux économistes craignent ce que Dani Rodrik nomme " some unpleasant keynesian arithmetic " [8] - à savoir, le risque de voir ces pays souhaiter retrouver des marges de manoeuvre à l'échelle nationale par le protectionnisme : en fermant les frontières, en théorie, le multiplicateur keynésien augmente et la politique budgétaire de relance isolée retrouve son efficacité. Le prix Nobel d'économie Paul Krugman a ainsi justifié un protectionnisme temporaire aux États-Unis [9] : en période de récession, celui-ci s'apparenterait à un " optimum de second rang ". Certes, le protectionnisme engendre une distorsion des incitations nous dit Krugman, mais, en l'absence d'une coordination mondiale des plans de relance, il s'agirait d'une meilleure solution qu'un maintien total du libre-échange. Pourtant, le risque serait grand de voir ainsi chaque État encouragé à maintenir les barrières initialement provisoires.

Si on voit mal comment les États membres peuvent augmenter les droits de douane à l'intérieur d'un marché unique qui par définition n'en connaît pas, d'autres voies protectionnistes sont possibles : si la préférence pour les produits nationaux dans les marchés publics a la faveur des Américains (la clause controversée du " Buy American " de leur plan de relance), la protection d'industries stratégiques comme l'automobile a celle de la France. Ainsi, l'aide française accordée à son secteur automobile, à savoir le prêt bonifié de 6,5 milliards d'euros à destination principalement des deux principaux constructeurs Renault et PSA, est assorti d'une contrepartie principale, celle de ne pas délocaliser d'usines implantées en France. Dans un contexte européen et mondial de surcapacités de production - de l'ordre de 20 % - cela signifie bien à la fois la fermeture d'usines ailleurs et la protection de la production nationale par rapport aux mêmes productions étrangères. La présidence tchèque s'est émue de cette clause : elle a accusé la France de " protectionnisme ".

Jean Pisani-Ferry, " Portes fermées. Danger " (Le Monde du 17/02/09), avance que les citoyens, " dans un espace politique qui reste national [...] sont en droit de demander que le produit de leurs impôts soit consacré à alléger leurs problèmes plutôt que ceux de leurs voisins. Il en irait différemment si la démocratie était supranationale. Mais tant que ce n'est pas le cas [...], il y a objectivement contradiction entre les principes de la politique démocratique et l'efficacité collective face à la crise ". L'UE et les États membres devraient donc oeuvrer à la protection sociale des personnes les plus exposées à la crise s'ils veulent écarter les tentations protectionnistes.

Les chantiers de l'après-crise

La crise révèle donc les insuffisances de la gouvernance économique passée. La coordination a logiquement consisté à s'affranchir provisoirement du PSC, comme celui-ci le permet d'ailleurs compte tenu des " circonstances exceptionnelles ". Le risque est alors qu'une réduction trop rapide des déficits intervienne dès que la récession aura pris fin et étouffe la reprise sans pour autant garantir l'équilibre macroéconomique. La rénovation du PSC reste ainsi posée : fautil par exemple l'élargir aux déficits privés et courants, dont on a vu les rôles dans la crise [5] ?

Si la BCE s'est opportunément en partie affranchie de ses statuts en jouant son rôle de prêteur en dernier ressort dans la crise financière (OFCE, 2008), la possibilité de monétiser la dette publique des États membres est pour l'instant écartée. L'évolution des piliers de la politique monétaire est aussi souhaitable : faut-il enrichir le mode de calcul de l'inflation des prix de l'immobilier et des actifs financiers ? Compte tenu de l'hétérogénéité de la zone euro, Paul Krugman avance que la cible d'inflation serait plus efficace si elle était de 3 %. Faut-il conjuguer les deux ?

L'OPA de la BCE sur la politique de change au service de l'objectif interne de lutte contre l'inflation a conduit à un biais préjudiciable pour l'économie européenne: permettant à la BCE de lutter contre l'inflation importée, l'appréciation du change n'a jamais été envisagée comme un inconvénient alors que les politiques de change des États-Unis ou de la Chine participaient d'une recherche de compétitivité. La multiplication des tentations protectionnistes face à ce véritable dumping monétaire, mais qui est aussi social, pourraient être en partie contenues par une politique stratégique de change définie, comme il est prévu dans le traité de Maastricht, par le Conseil européen.

Si, à l'occasion de la crise financière, on constate un retour de la réglementation bancaire, rien n'est prévu face au dumping fiscal qui gangrène l'UE en son sein. Alors qu'au prochain sommet de Copenhague en décembre 2009, l'engagement du monde sur les rails de la croissance écologique devra être confirmé, on voit mal quelle fiscalité incitative pourrait dès lors l'accompagner au sein de l'UE. Surtout, elle-même devrait être supportée par une politique industrielle européenne qui ne peut plus se résumer comme elle l'a fait jusqu'à maintenant à la politique de la concurrence et au plaidoyer de la stratégie de Lisbonne pour " l'économie de la connaissance ". Celles-ci ont d'ailleurs largement failli, d'autant que l'absence d'une gestion macroéconomique active, en déprimant la demande, a amplifié la désindustrialisation indépendamment des coûts [10]. L'industrie européenne a de l'avenir pour peu que les deux bouts de la croissance écologique - l'offre et la demande - soient tenus.

Bibliographie

    [1] Tinbergen J., " International Economic Integration ", Amsterdam, Elsevier Publishing Company, 1965.
    [2] L'Europe économique entre deux modèles, " Sociétal ", n° 43, 1er trimestre 2004.
    [3] Fontagné L., Gaulier G., " Performances à l'exportation de la France et de l'Allemagne ", rapport du CAE, n° 81, La Documentation française, 2008.
    [4] Artus P., Wyplosz C., " La Banque centrale européenne ", rapport du CAE, n° 38, La Documentation française, 2002.
    [5] Bénassy-Quéré A., Pacte de stabilité : deux objectifs, deux règles, " La Lettre du CEPII ", n° 223, juin 2003.
    [6] OCDE, " Perspectives économiques de l'OCDE ", juin 2009.
    [7] Havrylchyk O., Les banques occidentales vont-elles se retirer de l'Europe de l'Est ? " La Lettre du CEPII ", n° 288, juin 2009.
    [8] Dani Rodrik, http://rodrik.typepad.com/dani_rodriks_weblog/2008/12/someunpleasant-keynesian-arithmetic.html
    [9] Paul Krugman, http://krugman.blogs.nytimes.com/2009/02/01/protectionism-andstimulus-wonkish/#more-1333
    [10] Fontagné L., Lorenzi H., " Désindustrialisation, délocalisation ", rapport du CAE, n° 55, La Documentation française, 2005.
    [11] Saha D., von Weizsäcker J., " Estimating the size of the European stimulus packages for 2009. An Update ", Institut Bruegel, http://www.bruegel.org/Public/SimplePage.php?ID=9471

Ecoflash, n°240 (09/2009)

Ecoflash - La gouvernance économique européenne en question face à la crise