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Banques et développement durable

Jean-Marc Figuet, maître de conférences. Université Montesquieu-Bordeaux IV,
Jean-Marie Cardebat, professeur. Université Montesquieu-Bordeaux IV.

Les banques ont une très lourde responsabilité dans la crise des subprimes. Elles révèlent dramatiquement qu'elles restent au coeur de l'activité économique, qu'elles sont des relais incontournables entre les problématiques financières et réelles. Le degré de responsabilité qui entoure l'activité bancaire va de ce fait bien au-delà du degré de responsabilité des autres agents économiques : la responsabilité des banques est globale. En sont-elles conscientes ? Le bilan de leurs actions en matière de responsabilité sociale fournit une première réponse. Mais ce qui est sûr, c'est que leur position centrale dans l'économie en ferait un formidable levier de diffusion du développement durable dans l'ensemble de la société : elles peuvent transmettre le pire, mais aussi le meilleur.

L'irresponsabilité des banques traditionnelles est clairement mise en évidence lors de la crise actuelle qui semble mettre un terme à une conception particulière de leur activité axée sur le trading pur et l'effet de levier. En l'espace d'un an, les grandes banques d'affaires américaines ont disparu (Lehman Brothers), ont été rachetées (Bear Stearns et Merril Lynch) ou ont changé de statut (Goldman Sachs, Morgan Stanley). Quant aux banques universelles, c'est-à-dire celles qui combinent les activités de clientèle et de marché, elles ont paru, dans un premier temps, relativement épargnées par la tourmente pour finalement être rattrapées par la crise. Citigroup, premier groupe bancaire mondial, a ainsi bénéficié de 20 milliards de recapitalisation de l'État américain en novembre 2008. Et les actionnaires envisagent son démantèlement. ABN AMRO et Fortis sont vendus en morceaux. Une consolidation du secteur est attendue, notamment en Europe. Le FMI estimait en 2008 que le coût total de la crise des subprimes s'élèverait à 1400 milliards de dollars. Les destructions d'emplois dans le secteur pourraient atteindre les 300000. Le montant total des recapitalisations initiées par les États frôlent les 500 milliards de dollars. Les aides publiques au refinancement dépassent les 3000 milliards de dollars. Les pertes constatées vont inévitablement impliquer une modification de la répartition des ressources (course aux dépôts), des sources de profits (moindre déconnexion entre la sphère réelle et financière), mais aussi des outils de régulation (Lehman Brothers avait un ratio de capitalisation positif lors de sa mise en faillite. Northen Rock était rentable et correctement capitalisée lors de son sauvetage).

La raréfaction du crédit, et plus généralement la dégradation des conditions de financement, est l'une des conséquences immédiates du comportement excessif des banques. Le fonctionnement des économies s'en trouve alors affecté, ce qui illustre la structure dissipative de la finance. Selon J. Stiglitz [1], l'ampleur de la crise invite à se poser la question de la durabilité du développement et de la croissance économique, en général, et du rôle des banques en particulier. Ces dernières se situent, en effet, au centre des relations économiques. Cette position centrale au sein du réseau économique engendre des externalités, souvent positives, parfois négatives, qu'elles ne maîtrisent qu'imparfaitement. On remarquera que les établissements bancaires islamiques, qui prohibent l'intérêt, mais aussi les banques "durables", qui privilégient les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leurs choix d'investissement, n'ont pas été touchés par la crise.

De la responsabilité sociale à la responsabilité globale

La question des externalités prend une autre dimension si l'on projette que les relations économiques futures seront fondées sur une conduite responsable. Le positionnement particulier de la banque au centre de l'économie complique l'appréhension de sa responsabilité. Pour autant, il paraît vraisemblable que la banque réagisse comme les autres agents économiques et regarde en premier lieu son intérêt intrinsèque, à savoir qu'elle raisonne en termes de maximisation du profit, pour engager une politique de responsabilité sociale. Selon une définition classique de la RSE (responsabilité sociale des entreprises), la banque s'engage du point de vue social et environnemental au-delà de ce que lui impose la loi. En d'autres termes, la banque va s'imposer sans aucune obligation légale des critères ESG (environnementaux, sociaux, de gouvernance) tant dans sa gestion en interne que dans le financement des projets [2]. Néanmoins, il est difficile d'affirmer qu'un tel choix stratégique soit rentable, au moins à court terme. Les études empiriques révèlent, en effet, une relation ambiguë entre les variables de RSE et de performance financière de l'ensemble des entreprises [3], comme des banques en particulier [4].

Néanmoins le débat se complexifie car les banques ont une double responsabilité. D'abord, une responsabilité "interne", puisque la banque est une firme comme une autre. En France, la prise de conscience a eu lieu avec le décret sur les nouvelles régulations économiques de 2002 qui oblige toutes les entreprises à publier les principaux éléments de leur politique de RSE. Ensuite et surtout, une responsabilité "externe", car la banque est une firme spécifique dans l'économie. Sa fonction est de financer directement ou indirectement les activités économiques. Ainsi, estime-t-on que : "chaque émission d'une tonne de CO2 venant des actions directes d'une banque équivaut à 1000 tonnes émises via ses financements" [5]. L'effet d'entraînement des établissements de crédit est donc patent. De par son rôle, la banque a la capacité d'influencer la nature des relations économiques via les modalités d'attribution du crédit et ses choix en matière d'investissement de titres. Les banques ont un rôle central dans l'économie (moyeu de la roue, centre du réseau...) et dans le financement du développement durable. Jusqu'ici, leur importance a été relativement occultée, l'attention ayant été focalisée sur les entreprises polluantes. Mais, in fine, qui financent ces firmes ?

Les banques ont une capacité unique à mobiliser directement ou indirectement des ressources pour les allouer à l'économie. La promotion du développement durable ne pourra donc pas se faire sans leur concours. Mais y ont-elles intérêt ?

L'intérêt à adopter une attitude responsable

De ce point de vue, deux arguments semblent pertinents. Tout d'abord, un effet de réputation. Ensuite, la création d'une valeur "hors marché".

Concernant l'effet de réputation, la prise en compte de critères extra-financiers assimile la banque à une firme innovante. Au niveau interne, plusieurs actions envisageables : construire systématiquement des bâtiments qui respectent la norme Haute qualité environnementale, mettre aux normes des locaux anciens, utiliser des centrales thermiques, favoriser les déplacements en train plutôt qu'en avion, économiser l'utilisation de papier...

Ces actions internes offrent un double intérêt au-delà de l'effet réputationnel. D'abord elles sont sources "d'éco-économies", parfois de façon non triviale, par exemple sur le poste papier. Ensuite, ces actions peuvent s'accompagner d'une différenciation de l'offre bancaire au niveau de la clientèle des particuliers. Il peut s'agir de la mise en place d'une gamme "éthiquetée" tenant compte de variables telles que le climat, la sécurité et la responsabilité, à l'image de ce que propose la Caisse d'Épargne avec l'ADEME. Il peut s'agir du développement d'une gamme de produits d'investissement socialement responsables (ISR). Ou encore une offre de financement à taux bonifié pour les emprunteurs utilisant des énergies renouvelables. Dans les pays du Nord, les agents sont quasiment tous bancarisés. En France, le taux de bancarisation est proche de 99 %. Cela signifie qu'il est compliqué pour un établissement d'attirer spontanément des nouveaux clients pour développer son fonds de commerce et diversifier ses sources de produit net bancaire (l'équivalent du chiffre d'affaires pour les banques). L'attraction de nouveaux clients et la fidélisation des anciens peut passer par la recherche de niches nouvelles.

Néanmoins, en raison de son positionnement au centre de l'économie, l'impact le plus notable se manifestera sur le marché du financement des entreprises. Pour le financement de projets d'un montant supérieur à 10 millions d'euros, 61 banques ont décidé d'adopter, volontairement et unilatéralement, les 10 Principes Équateurs (PE) qui respectent les normes International Finance Corporation (IFC) établies par la Banque mondiale (encadré).

Les principes équateurs

Principe 1 : Typologie
Les projets pour lesquels un financement est sollicité sont classés selon leur sensibilité aux questions environnementales et sociales selon les critères de l'IFC. On distingue 3 types de projets : A (impact majeur ou structurel), B (impact sensible ou localisé), C (sans impact notable)

Principe 2 : Évaluation sociale et environnementale
Pour les projets A et B, l'emprunteur conduit un processus d'évaluation sociale et environnementale qui doit proposer la réduction et la gestion de mesures appropriées.

Principe 3 : Normes sociales et environnementales applicables
Le processus d'évaluation vise à la conformité aux critères de durabilité sociale et environnementale de la Société financière internationale et aux lois et règlements des pays.

Principe 4 : Plan d'action et système de gestion
Un plan d'action doit décrire et hiérarchiser les actions requises pour mettre en application les mesures de réduction et de surveillance nécessaires pour contrôler les impacts et les risques identifiés dans l'évaluation. Les emprunteurs établiront ou maintiendront un système de gestion sociale et environnementale.

Principe 5 : Consultation et communication
Pour des projets avec des impacts défavorables significatifs sur les communautés affectées, le processus assurera leur consultation en amont et facilitera leur participation.

Principe 6 : Mécanisme de règlement des griefs
Il permet à l'emprunteur de recevoir les plaintes et faciliter la résolution des conflits avec des individus ou des groupes affectés par le projet.

Principe 7 : Expertise externe
Un expert social ou environnemental indépendant passera en revue l'évaluation, le plan d'action et la documentation du processus de consultation afin d'évaluer leur conformité avec les Principes Équateurs.

Principe 8 : Covenants
Incorporation des engagements liés à conformité.

Principe 9 : Vérification indépendante
Il est procédé à une indépendance du suivi et de la revue des conclusions du contrôle.

Principe 10 : Reporting des organismes financeurs signataires des principes
Chaque établissement établit un rapport au moins une fois par an.

On peut noter que sur les 10 banques les plus importantes dans les activités de financement de projet, seules 3 n'adhèrent pas à ce code de meilleure pratique (BNP Paribas, Korea Development Bank, Sumitomo Mitsui Banking Group). Un effet d'agglomération s'est donc produit qui facilite un consensus minimal pour les crédits syndiqués, c'est-à-dire les crédits accordés par plusieurs banques au même emprunteur.

L'autorégulation procure un certain nombre d'avantages aux banques. On peut l'assimiler à une forme de signal positif. Elle leur permet d'accéder plus facilement aux marchés des pays soucieux des questions environnementales et sociales et ainsi d'écarter les banques qui n'adhèrent pas aux standards. De ce point de vue, les PE agissent comme un réducteur de concurrence. En outre, elle peut impliquer la possibilité pour les banques de surtarifer leurs services, et ce faisant de capter une rente de monopole. L'autorégulation peut être assimilée à un facteur d'innovation qui permet à la banque de conserver et/ou de recruter des employés dont la productivité est la meilleure. De même, l'adoption spontanée de ces principes permet aux banques d'éviter la mise en place de réglementations nationales ou internationales plus contraignantes, notamment dans la période actuelle. Elle affaiblit la pression des ONG, même si BankTrack [6] considère que les PE ne sont qu'un moyen pour les banques de teinter en vert leurs opérations (greenwashing).

La perception par des actionnaires, soucieux des questions sociales et environnementales, que la firme est innovante peut engendrer la création d'une valeur "hors marché", c'est-à-dire une valeur subjective tenant au positionnement et à la stratégie de la banque. Si un effet d'entraînement ou d'imitation s'enclenche, alors la politique de responsabilité sociale deviendra la norme ("Business as usual"), ce qui provoquera une réduction des risques perçus par les parties prenantes.

Les freins à l'adoption d'une conduite responsable

Ces freins sont de deux ordres. Premièrement, il est nécessaire pour la banque de réformer sa grille d'évaluation des caractéristiques des projets. Jusqu'ici, l'analyse porte uniquement sur le couple (risques financiers/rendement anticipé). Le respect des PE nécessite d'intégrer une troisième dimension, à savoir l'ensemble des critères extra-financiers, afin d'évaluer l'impact environnemental et social des projets. Un effort de sensibilisation et de formation du personnel doit être également réalisé pour que chacun modifie son comportement en conséquence. Au total, la banque doit donc réformer sensiblement son mode de distribution des crédits et leur contrôle pour mettre en conformité sa volonté avec ses actes. Cette nouvelle dimension implique des coûts de transaction qui peuvent minorer la rentabilité finale de l'investissement. Si l'on analyse la grille de lecture fournie par Dexia (graphique1), on peut saisir la différence. Une banque responsable qui établit une typologie des projets qu'elle doit financer s'engage dans un processus d'évaluation et de contrôle beaucoup plus lourd, et donc coûteux, qu'une banque qui ne raisonne qu'en termes d'espérance et de variance du rendement. Cet argument doit cependant être tempéré par le fait que les banques responsables peuvent surtarifer leurs prestations sur les marchés protégés. L'effet final est donc incertain.

Deuxièmement, on peut considérer que la banque va supporter des coûts d'opportunité. En particulier, l'adoption des PE se traduit par l'abandon du financement de certains types d'investissement (les centrales au charbon, par exemple), voire l'abandon des marchés des pays pollueurs (la Chine, par exemple). Le problème est qu'alors la banque se prive de financements dont la rentabilité élevée facilite la rémunération des fonds propres. De façon concomitante, les concurrents n'ayant pas adhéré aux Principes bénéficient d'une réduction de l'intensité de la concurrence sur ce type de projets et/ou sur ce type de pays, ce qui, in fine, leur permet de réaliser plus facilement leurs objectifs en matière de rémunération des fonds propres. En conséquence, les parties prenantes de la firme responsable peuvent considérer qu'une conduite responsable est une contrainte, ce qui peut les inciter à la délaisser. Là encore, cet argument est à contrebalancer avec la création d'une valeur "hors marché".

On notera que la non-adoption de principes responsables peut se traduire par des externalités négatives. En effet, la banque s'expose au boycott des clients et des actionnaires sensibles aux préoccupations environnementales et sociales, au départ des employés en désaccord avec la stratégie adoptée, à la pression des ONG, ou encore à des poursuites judiciaires si l'impact des projets financés détériore le bien-être des populations. Au total, la banque court un risque réputationnel qui peut obérer sa valeur et sa rentabilité.

On le constate, l'analyse coûts/avantages n'offre pas de réponse a priori bien tranchée sur la pertinence d'une politique de responsabilité sociale et l'adoption des PE. Il est difficile de dire objectivement à ce jour si un tel engagement est ou non rentable. Des tentatives de réponses empiriques existent. La littérature qui essaie de mesurer l'impact financier de la RSE est d'ailleurs assez abondante. Les études concernent cependant assez rarement les banques, hormis celles de Scholten et Dam [4] et Cardebat et Figuet [7]. Les résultats révèlent, d'une part, que les banques les mieux notées en termes de RSE [8] sont de grandes banques européennes (notamment britanniques), généralistes, leader de leur marché et ayant adopté les PE et, d'autre part, que la rentabilité des banques ne semble pas conditionnée par leur politique de responsabilité sociale.

Ainsi, la question du pourquoi se lancer dans de telles politiques demeure. Le fait que les banques engagées fortement dans la RSE soient grandes et généralistes démontre bien l'importance des aspects de réputation. Cet effet classique est également valable pour les autres entreprises. En revanche, l'origine géographique des banques engagées fortement dans la RSE est intéressante. Ces banques sont essentiellement européennes. Elles appartiennent donc à une zone dans laquelle la régulation publique est plus prégnante. Depuis le livre vert de la Commission européenne de 2001 sur la RSE, l'Europe est très active en matière de politique de responsabilité sociale. On peut se demander si les banques européennes ne sont pas plus actives que les autres, notamment que les banques asiatiques, parce qu'elles reçoivent une incitation tant nationale (on a déjà cité la loi NRE en France, par exemple) qu'européenne. Dans ce cas, cette incitation serait manifestement efficace au regard de ce qui se pratique dans les autres zones (États-Unis et Asie).

Des vecteurs privilégiés de diffusion

L'instance régulatrice souhaitant faire progresser le développement durable dans les entreprises aurait en effet tout intérêt à utiliser la position centrale des banques dans l'économie pour promouvoir le développement durable. Car l'autorégulation est problématique à un double niveau.

D'une part, les banques peuvent se coaliser pour façonner un ensemble de règles, a priori contraignantes, mais qui leur permettent de fonctionner sans véritable contrainte supplémentaire. Les PE portent sur le financement de projets supérieurs à 10 millions d'euros, ce qui n'est qu'une partie du portefeuille de crédits bancaires. Par exemple, aucun principe similaire ne s'applique au portefeuille de titres détenus par les banques qui, dans de nombreux cas, représente une proportion au moins égale à celle de la totalité du portefeuille de crédits. De façon générale, lorsque la standardisation se réalise alors de facto et non de jure, elle est normalement moins contraignante (efficace) que celle qui assurerait le bien-être social.

D'autre part, il peut être complexe, voire impossible, de vérifier le respect et l'efficacité de ces règles. Au-delà de l'effet d'annonce, la banque peut fort bien adopter un comportement déviant. Même en présence d'un auditeur externe, comment s'assurer que celui-ci est bien compétent et indépendant ? On notera que la qualité de l'audit est, par ailleurs, fortement dépendante des données fournies par la banque. Des exemples récents attestent de la difficulté à mettre en place des procédures de contrôle externe efficaces.

Pour que les banques assument pleinement leur responsabilité globale, il est nécessaire d'aller au-delà de l'autorégulation. Les banques doivent percevoir une incitation contraignante et homogène. Le mécanisme d'incitation auquel on pourrait penser réside dans la variation de la charge en capital. Plus précisément, le pilier 2 des Accords de Bâle offre la possibilité aux régulateurs de moduler le montant en fonds propres au-delà du seuil des 8 % si la structure du bilan semble incompatible avec la conjoncture économique (procédure de back-testing). Ce principe de modulation pourrait être étendu en fonction de la composition du portefeuille de crédits bancaires et de titres achetés. La mise en relation du ratio de capitalisation avec la qualité ESG des projets financés permettrait d'enclencher un cercle vertueux. Schématiquement, plus la part de l'actif est composée de créances "durables", moins le régulateur impose une charge en fonds propres supplémentaires. Le capital étant coûteux, les banques auraient alors l'incitation de développer le financement de projets durables, et ainsi d'inciter les emprunteurs et les émetteurs à adopter des comportements en conséquence (effets de réseau). Si un tel mécanisme s'enclenche, le pilier 3 des Accords de Bâle ("la discipline de marché") permettra aux banques de communiquer sur leur stratégie responsable (envoi d'un signal positif) et d'être valorisées en conséquence par le marché (création de valeur).

On propose là un mécanisme proche de celui à l'oeuvre avec la diffusion des impulsions monétaires. En fonction de l'inflation anticipée, la Banque centrale modifie ses taux d'intérêt afin de faire varier le coût du crédit distribué par les banques commerciales aux agents économiques, ce qui permet, suivant la conjoncture, de stimuler ou de freiner la croissance. Ce mécanisme de transmission n'est cependant pertinent que si la concurrence bancaire est suffisante et si les banques disposent de fondamentaux sains.

On peut conceptualiser simplement les effets bénéfiques d'un comportement bancaire durable. La diffusion des techno- logies s'analyse fréquemment dans le cadre de l'économie des réseaux [9]. Le développement durable s'apparente à une nouvelle façon de produire, à une évolution des processus productifs. En cela nous pouvons rapprocher la diffusion des nouveaux modes de production répondant aux exigences d'un développement durable de la diffusion d'une quelconque nouvelle technologie. L'incitation à changer de technologie et, au-delà, sa vitesse de diffusion est alors au centre de l'analyse. La structure du réseau et le type d'agents le constituant jouent un rôle prépondérant. Dans la diffusion du développement durable, nous pensons que les banques peuvent avoir un impact majeur. En effet, la problématique qui se pose peut être représentée (graphique 2)

Graphe orienté de la sphère d'influence bancaire (graphique 2)

Source : les auteurs

La diffusion du développement durable via les banques serait hiérarchique, l'impulsion venant de la banque et descendant ensuite dans l'économie par le jeu des relations entre les agents. Le graphe a donc une forme arborescente où la banque constitue la source ou racine. Les liens hiérarchiques sont tels que l'agent situé dans une couche supérieure du graphe impose des normes de production à l'agent situé dans la couche immédiatement inférieure.

Ces liens sont en premier lieu ceux qui lient les banques à leurs entreprises clientes. Ainsi, les prêts bancaires venant financer les investissements de ces entreprises peuvent être subordonnés au respect de critères socialement responsables : respect des normes fondamentales du travail de l'OIT, respect des normes environnementales en matière de rejet de CO2, etc. En particulier, la banque peut réclamer que l'entreprise soit certifiée ou au moins adhère à des programmes internationaux, tels le Global Compact ou les dix grands principes directeurs de l'OCDE [10] pour en savoir plus sur les normes et certifications. Afin de satisfaire aux exigences des banques, les entreprises devront s'assurer que leurs sous-traitants respectent également ces procédures ou normes. Dans le cadre d'une certification, c'est l'ensemble de la chaîne de sous-traitance qui doit obéir à des règles strictes. On retrouve ainsi, en second lieu, des liens hiérarchiques entre les donneurs d'ordres et les sous-traitants.

On comprend alors que la sphère d'influence des banques est extrêmement importante. Elle correspond au nombre de liens que la banque entretient avec les entreprises. L'impulsion initiale de la banque sur ces clients a des répercussions sur un nombre potentiel extrêmement important d'entreprises : 43 % du financement des entreprises se fait directement via le crédit bancaire. Les banques ont un colossal pouvoir d'entraînement sur la diffusion du développement durable dans les modes de production. C'est en cela qu'elles ont une responsabilité globale qui dépasse largement les aspects purement internes de leur mode de production de services bancaires.

Le rôle de la Banque centrale

Insistons à présent sur le rôle de la Banque centrale. Les banques commerciales ont en effet un intérêt intrinsèque limité à impulser le développement durable dans l'économie. En revanche, compte tenu de leur rôle central dans l'économie, les pouvoirs publics peuvent s'appuyer sur les banques pour atteindre cet objectif. On peut donc rajouter un niveau hiérarchique au-dessus de la banque qui serait cette autorité de régulation. En outre, les banques ont également des liens entre elles. Soit en termes de refinancement, soit plus généralement à travers la concurrence qu'elles se font et les ajustements qu'elles doivent opérer les unes par rapport aux autres et qui peuvent déboucher sur des comportements mimétiques pouvant servir le développement durable.

La diffusion du développement durable sous l'impulsion des banques dépend donc du nombre de connections qu'elles ont avec les entreprises, mais également de leur intensité, c'est-à-dire de la part de la banque dans le financement total des entreprises. De même, les relations entre donneurs d'ordres et sous-traitants sont uniques et l'influence du donneur d'ordre varie suivant les cas. Autrement dit, la mise en place du développement durable se fera progressivement, le temps que les entreprises améliorent leurs procédures. Cela justifie les procédures de suivi dans lesquelles les banques demandent des comptes aux entreprises pendant toute la durée de vie de la mise en place de l'investissement (graphique 1).

Processus d'application des principes équateurs chez Dexia (graphique 1)

De par leur positionnement, les banques sont les vecteurs indispensables à la généralisation de relations durables. Il est nécessaire d'aller au-delà de l'autorégulation et de définir une norme commune au système bancaire, comme c'est le cas pour les normes comptables ou prudentielles. C'est dans la définition de ce critère que se situe le véritable enjeu qui conditionne la vitesse de diffusion du modèle de développement durable.

Bibliographie

    [1] Stiglitz J., "Un autre monde : contre le fanatisme de marché", Paris, LGF, 2008.
    [2] Morin M., "Banque et développement durable", Paris, L'Harmattan, 2006.
    [3] Allouche J., Laroche P., "Responsabilité sociale et performance financière des entreprises : une synthèse de la littérature", IAE Université Paris-I - Panthéon-Sorbonne, 2006, Mimeo.
    [4] Scholten B., Dam L., Banking on the Equator. Are banks that adopted the Equator Principles different from non-adopters ?, "World Development", Vol. 35, N° 8, 2007.
    [5] Louvel Y., L'avis de..., "L'Agefi Hebdo", n° 142, 2008, p. 26.
    [6] BankTrack, "A Challenging Climate - what international banks should do to combat climate change", Amsterdam, BankTrack, 2007.
    [7] Cardebat J.-M., Figuet J.-M., Les banques et le développement durable, "Working paper", Lare-efi, Université Bordeaux-IV, 2009.
    [8] CERES, "Corporate Governance and Climate Change : the Banking Sector", New York, CERES, 2008.
    [9] Curien N., "Économie des réseaux", Paris, La Découverte, 2005, coll. "Repères".
    [10] Cardebat J.-M., "Les normes sociales : nouvelle mode ou nouvelle régulation sociale ?", Écoflash, n° 212, novembre 2006.

Ecoflash, n°237 (04/2009)

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