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Les fonds souverains

Yves Jégourel, maître de conférences, Université Montesquieu Bordeaux-IV

Les fonds souverains sont aujourd'hui au coeur des préoccupations, tant des pays industrialisés que des institutions financières internationales. Fonds d'investissement publics alimentés par des recettes pétrolières ou par d'abondantes réserves de change, ils inquiètent pour de multiples raisons. Certains fonds souverains sont en particulier suspectés de ne pas poursuivre des objectifs purement financiers mais, au contraire, politiques ou stratégiques. Outil de stabilisation macroéconomique ? Menace à la souveraineté nationale, gage de financement accru pour les entreprises et de stabilité face à la récurrence des crises financières ou, à l'inverse, vecteur d'instabilité ? Les fonds souverains soulèvent d'importantes et de légitimes interrogations dont les réponses pourraient très largement influencer la physionomie des marchés financiers dans les années à venir.

La déréglementation et globalisation financières pourraient laisser penser que les puissances publiques sont, sur les marchés financiers, cantonnées aux seuls rôles d'emprunteur et de régulateur, et que le pouvoir financier est en réalité aux mains des banques et des investisseurs institutionnels, au premier rang desquels les fonds d'investissements privés. La montée en puissance des fonds dits souverains en raison de leur appartenance étatique démontre qu'une telle affirmation, sans être totalement erronée, se doit d'être largement nuancée. Un fonds souverain, ou fonds d'investissement public, peut se définir comme un véhicule d'investissement sous contrôle étatique et dont la vocation est de gérer activement des ressources financières provenant, soit de réserves de change excédentaires liées aux politiques d'intervention des banques centrales, soit d'excédents budgétaires eux-mêmes souvent issus de recettes minières (cuivre, phosphates, diamants), pétrolières ou gazières. À la différence des réserves de change placées en actifs liquides et faiblement rémunérés, les avoirs des fonds souverains sont en moyenne investis dans des titres plus rémunérateurs, qu'il s'agisse d'actions, de titres obligataires ou hybrides tels que les obligations convertibles.

Il n'existe pas de profil-type unique de ce qu'est un fonds souverain, bien au contraire. Le Fonds monétaire international (FMI) distingue ainsi cinq types de fonds sous contrôle étatique : les fonds de stabilisation, les fonds pour les générations futures, les sociétés de placement des réserves, les fonds de développement et les fonds de réserve pour les retraites conditionnels [7]. Pourtant, aucune définition formelle ou classification unanimement reconnue des fonds souverains ne semble exister à ce jour. Les fonds de stabilisation et les fonds intergénérationnels comptent parmi les types de fonds souverains les plus fréquents. Les premiers visent à stabiliser des recettes fiscales liées à des flux d'exportations de matières premières dont les prix sont historiquement très volatils : leurs avoirs sont, en conséquence, traditionnellement investis en titres liquides et peu risqués. Les seconds ont, à l'image du fonds norvégien pour les générations futures, vocation à gérer des ressources provenant de matières premières non renouvelables afin de générer des flux de revenus futurs qui pourront bénéficier aux générations à venir. Ils pourront donc être investis à long terme dans des actifs de nature variée. Les fonds d'épargne ont, plus prosaïquement, pour objectif d'optimiser le couple rendement-risque d'avoirs traditionnellement détenus de manière liquide, en les investissant à moyen ou long terme sur les marchés financiers. La Chine, qui détient plus de 1 200 milliards de dollars de réserves de change, dispose d'un fonds souverain, le State Foreign Exchange Investment Corporation, remplissant cet objectif. Cette segmentation demeure néanmoins arbitraire car certains fonds poursuivent dans le même temps plusieurs objectifs ou ont vu leurs ambitions évoluer depuis leur création. De la même façon, certains fonds qui, à l'image du fonds de réserve pour les retraites créé en France en 1999, répondent à la définition du FMI ne sont traditionnellement pas considérés comme des fonds souverains.

Des fonds importants

On estime que plus de quarante fonds souverains existent de par le monde, détenant en 2007 plus de 3 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion, soit le double des actifs financiers détenus par les fonds spéculatifs [6]. Ces ressources financières considérables, provenant pour une large part de l'exploitation du pétrole, apparaissent concentrées sur quelques fonds uniquement : 70 % de ces ressources sont en effet détenus par seulement cinq fonds souverains. On estime que l'Abu-Dhabi Investment Authority (Adia), fonds souverain le plus important au monde, gérait ainsi pas moins de 875 milliards de dollars d'actifs en 2007 (graphique 1), tandis que les avoirs détenus par le dixième plus gros fonds souverain, Temasek Holdings, n'étaient pour la même année " que " de 108 milliards de dollars. Quelques pays occidentaux ont, à l'image de la Norvège, mis en place des fonds souverains, mais la grande majorité d'entre eux sont situés dans les pays du Golfe (Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Koweï t, Qatar) et de l'Asie orientale (Singapour, Chine, Hong-Kong), marquant ainsi le déplacement du centre de gravité de la géofinance en faveur de ces pays. Si les places financières européennes et américaines occupent, aujourd'hui encore, le devant de la scène financière internationale, celles des pays du Golfe voient en effet leur rôle se renforcer considérablement, au point d'être des acteurs incontournables dans la course aux opérations de fusions-acquisitions que connaissent actuellement les places boursières de la planète. La bourse de Dubaï, filiale d'un fonds souverain, fait figure de leader et ne cache ni son appétit, ni son dynamisme : associée au fonds souverain du Qatar, elle a massivement investi dans le capital de la Bourse de Londres en septembre 2007 puis, en février 2008, a achevé son rachat d'OMX, opérateur boursier scandinave pour le revendre à la place boursière américaine du Nasdaq et ainsi détenir des parts du groupe Nasdaq OMX nouvellement créé.

Graphique : Les actifs sous gestion des 10 premiers fonds souverains (graphique 1)

Si l'on assiste aujourd'hui à une multiplication du nombre de fonds souverains (environ 40 % des fonds souverains existant en 2007 ont été créés depuis 2000), leur existence n'est pas nouvelle, puisque le premier fonds d'investissement d'État fut établi en 1953 par l'émirat du Koweït. C'est en réalité l'envolée du cours des matières premières et l'explosion des réserves de change chinoises qui les ont placés au coeur de l'actualité du monde économique. Acteurs incontournables de la finance, ils soulèvent, depuis le milieu de la décennie, nombre d'interrogations dans les sphères académiques, financières, mais aussi politiques et alimentent une certaine inquiétude

Un outil de stabilisation macroéconomique ?

À chaque fonds souverain, ses ambitions particulières. Si les raisons de la mise en place d'un fonds intergénérationnel ou d'un fonds de réserve pour les retraites sont explicites, celles d'un fonds de stabilisation se doivent d'être précisées. Les économies dont la croissance est basée sur l'exportation de matières premières sont exposées à plusieurs contraintes qui compliquent singulièrement la mise de leurs politiques budgétaires. Ces matières premières, minières ou énergétiques, sont en premier lieu non renouvelables, ce qui impose un comportement tant d'épargne que de diversification des sources de financement de l'économie. Elles peuvent être, en second lieu, affectées par différents chocs (spéculatifs, d'offre ou de demande) dont il est souvent difficile de distinguer la nature temporaire ou permanente. La plupart des matières premières sont en outre cotées sur les marchés financiers via des contrats à terme : soumises à des tensions spéculatives fortes, les matières premières ont traditionnellement des prix particulièrement volatils ce qui crée, indépendamment de la tendance baissière ou haussière de ces prix, une incertitude forte sur la valeur future des recettes d'exportation et donc du budget de l'État. Plus fondamentalement enfin, l'exportation de matières premières peut favoriser l'émergence d'un mal macro-économique bien connu : le syndrome hollandais. Dans une telle configuration, l'excédent commercial lié à l'exportation de matières premières entraîne, lorsque leurs prix sont élevés, une appréciation du taux de change réel qui risque de pénaliser la compétitivité des autres secteurs de l'économie, tant à l'export que sur le marché domestique. Le bilan macroéconomique de cette stratégie d'exportation en termes de croissance économique et donc de recettes budgétaires n'est en conséquence pas nécessairement positif. En créant un fonds de stabilisation alimenté par une fraction des recettes provenant de ces exportations, les économies en question capitalisent des ressources financières en périodes de croissance et/ou de hausses du prix des matières premières, qui pourront être utilisées en cas de conjoncture difficile. La variabilité de leurs revenus diminue alors et les contraintes liées à la mise en oeuvre de la politique budgétaire s'en trouvent, en théorie, allégées. Comme le soulignent Johnson-Calari et Rietveld [10], beaucoup d'experts ont cependant pu mettre en évidence que ces mécanismes n'étaient pas toujours vérifiés et que la mise en place d'un fonds souverain pouvait, au contraire, favoriser un manque de discipline budgétaire. En 2001, une étude menée par des économistes du Fonds monétaire international [4] sur cinq pays disposant d'un fonds souverain (Chili, Koweït, Norvège, Oman, Papouasie-Nouvelle Guinée) a ainsi pu mettre en évidence que les relations entre dépenses gouvernementales et recettes d'exportations n'étaient pas, pour les périodes considérées (vingt ans, en moyenne), affectées par la mise en place d'un tel véhicule d'investissement. En d'autres termes, si la maîtrise des dépenses publiques n'est pas au coeur des préoccupations macroéconomiques d'un pays dont l'économie repose sur l'exploitation de matières premières, l'expérience montre que la mise en place d'un fonds de stabilisation ne suffit pas toujours à assurer une plus grande maîtrise de la politique budgétaire.

Un gage de stabilité financière ?

La deuxième interrogation porte sur le type d'investisseurs que sont ou seront ces fonds et, en conséquence, sur l'incidence de leur stratégie d'investissement sur la stabilité financière mondiale. Souverains par nature, ces véhicules d'investissement ne sont pas assujettis aux mêmes règles de diffusion d'information que les fonds d'investissement privés et ont, pour la plupart, un fonctionnement et des stratégies de placement peu transparents. Il est en conséquence difficile de connaître tant leurs objectifs de gestion que la nature précise de leurs investissements. Certaines caractéristiques relatives à la stratégie d'allocation d'actifs des fonds souverains peuvent néanmoins être identifiées. Bien que les fonds souverains ne poursuivent pas tous les mêmes objectifs, un consensus semble en premier lieu émerger pour considérer que les classes d'actifs dans lesquelles ils investissent sont particulièrement variées : actions cotées ou non cotées (private equity), titres obligataires des secteurs privés et publics, immobilier et produits dérivés. Certains fonds revendiquent en outre des styles de gestion spécifiques. Ainsi, le Government Pension Fund Global (CPFG), fonds souverain mis en place par la Norvège en 1990 afin de faire fructifier les recettes provenant de l'exploitation pétrolière, conditionne ses investissements au respect de critères extra-financiers (respect des normes environnementales et sociales, ainsi que des règles de bonne gouvernance, dits critères ESG). De la même façon, il semble que les fonds souverains, en particulier les fonds pour les générations futures, soient des investisseurs de long terme. Ils tendent en effet à privilégier des stratégies dites de buy-and-hold qui, à la différence des stratégies de trading imposant de nombreuses opérations d'achat et de vente, reposent sur une faible rotation des portefeuilles : les titres sont conservés sur des périodes de temps relativement longues. Si les fonds souverains tendent pour certains à se rapprocher des fonds de pension, il n'existe donc, au-delà de ces caractéristiques très générales, guère de certitudes, tant sur les objectifs de gestion des fonds souverains que sur la nature précise de leurs investissements. Leur manque de transparence permet ainsi de multiplier les arguments précisant leur possible incidence sur les marchés financiers, sans qu'il soit pour autant possible de conclure de manière définitive sur la nature stabilisante ou déstabilisante de leurs stratégies d'allocation et de gestion d'actifs.

Il est en premier lieu légitime de penser qu'un investissement massif des fonds souverains sur certaines classes d'actifs peu liquides pourrait conduire au développement de bulles spéculatives, notamment dans l'immobilier. De la même façon, la faiblesse actuelle des taux d'intérêt combinée à une conjoncture financière déprimée pourrait conduire ces acteurs à rechercher, via des fonds spéculatifs, des placements plus rémunérateurs et décorrélés de l'évolution des marchés boursiers. Comme le souligne Ivan Odonnat [12], le manque de transparence dans le fonctionnement institutionnel des fonds souverains et dans leur stratégie d'investissement pourrait de plus amplifier la volatilité du prix de certaines classes d'actifs. L'idée que des fonds souverains puissent adopter des stratégies spéculatives allant jusqu'à la déstabilisation des régimes de changes n'est enfin pas totalement à exclure. Pour autant, rien ne permet aujourd'hui d'affirmer avec certitude que de telles hypothèses se vérifieront. Beaucoup d'experts s'accordent au contraire pour reconnaître le rô le stabilisant des fonds souverains. Pour Johnson [9], " ils visent probablement de longues échéances et, comme les autres investisseurs à long terme, ils sont disposés à intervenir lorsque les prix des actifs chutent, exerçant ainsi une influence stabilisatrice sur le système financier mondial ". Dans une conjoncture économique déprimée, les bénéfices attendus de la présence des fonds souverains pourraient être plus vastes encore que la bonne marche de la sphère financière et devenir une des clés pour éviter une récession de l'économie mondiale. Les crises financières récentes, et notamment celle des subprimes, se sont en effet caractérisées par un endettement excessif et une survalorisation des actifs liée à une exigence de rentabilité particulièrement élevée. La titrisation, technique financière permettant de transformer des créances en titres émis sur les marchés financiers, a en particulier permis aux banques d'alléger leurs bilans et, dans le même temps, de s'endetter davantage. Source de financement intéressante lorsqu'elle est utilisée avec prudence, la titrisation a favorisé l'émergence de titres offrant des perspectives de rendement attrayantes pour les investisseurs, mais qui se sont révélés être éminemment risqués. Un infléchissement de cette tendance semble, selon Patrick Artus [1], dès lors nécessaire pour éviter que l'économie ne plonge à terme dans une récession durable. Pour l'économiste, " la seule solution raisonnable est un mouvement parallèle de baisse du levier d'endettement, de la titrisation et de l'exigence de rentabilité du capital. Ce mouvement s'il est réalisé, impliquera une recapitalisation (des entreprises, des banques) par des actionnaires s'impliquant à long terme et se contentant d'un rendement raisonnable des fonds propres. Ces actionnaires, qui ne seront pas détenteurs d'actions pour les structurer et les revendre aux investisseurs ou qui n'auront pas une rotation très rapide de leur portefeuille, pourraient être les fonds souverains ".

La récente crise des crédits hypothécaires à risque ou subprime illustre avec une réelle acuité le rôle particulièrement bénéfique que peuvent jouer ces nouveaux acteurs majeurs de la finance. Nombre de banques qui avaient perdu des sommes considérables lors de cette crise furent en effet recapitalisées par des fonds souverains. Ainsi, Citigroup, première banque américaine et mondiale, très durement touchée par la crise financière a vu plusieurs fonds du Golfe(Abu-Dhabi, Koweït) venir à sa rescousse pour plus de vingt milliards de dollars, tandis que UBS bénéficiait d'une injection de liquidités du fonds souverain de Singapour pour près de onze milliards de dollars. Ces exemples ne sont pas isolés et nombre de banques (Merrill Lynch, Morgan Stanley, Barclays, Bear Sterns) comptent aujourd'hui des fonds souverains parmi leurs actionnaires.

Un risque pour la souveraineté nationale ?

La troisième interrogation majeure porte sur les ambitions de ces acteurs aujourd'hui incontournables : sont-ils à la recherche d'une performance financière ou servent-ils des intérêts stratégiques ou politiques ? Les fonds souverains sont-ils, en d'autres termes, une menace pour la souveraineté nationale des pays dans lesquels ils sont susceptibles d'investir ? Cette question est aujourd'hui fondamentale car elle se pose dans un contexte de relative crispation politique vis-à-vis de ces puissants investisseurs. Comme le souligne le rapport réalisé par la Commission des finances du Sénat [3], " les pays du G7 redoutent que ces fonds acquièrent, à des fins politiques plus qu'économiques, des entreprises stratégiques, craintes qui raviveraient le concept de patriotisme économique ". Pour certains en effet, les fonds d'investissements n'ont pas toujours pour unique ambition de rémunérer au mieux leurs actifs, mais poursuivraient, notamment au travers de prises de participation dans des entreprises à haute valeur technologique et à fort potentiel de croissance, des visées stratégiques. Comme le reconnaît l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), " ils peuvent susciter la crainte qu'un gouvernement étranger accède à des technologies de défense ou les contrôle - par exemple, le risque que de tels investissements ne constituent pour le pays en question un moyen d'acquérir à des fins militaires des technologies à double usage ou de priver le pays d'accueil de la technologie ou d'autres actifs essentiels à sa défense nationale, ou d'aider les agences de renseignement d'un pays étranger hostile au pays d'accueil ".

Une fois encore, la multiplication du nombre de fonds souverains, les ressources considérables dont ils disposent et l'opacité qui caractérise leur stratégie d'investissement semblent pouvoir expliquer cette crainte. Dopés par des matières premières, notamment le pétrole, qui ont vu leur prix flamber ces dernières années ou des excédents commerciaux records, les fonds souverains bénéficient d'une puissance financière qui ne cesse de s'accroître et qui pourrait atteindre, selon certaines estimations, entre 12 000 et 20 000 milliards de dollars d'ici à 2015 (graphique 2).

Graphique : La croissance des fonds souverains (graphique 2)

Dotés de cette force de frappe considérable, les fonds souverains ont, depuis 2007, multiplié leurs prises de participation dans le capital de grandes entreprises américaines ou européennes, jouantpleinement le jeu d'une globalisation financière dont certains avaient oublié les règles. Dès lors, la crainte de voir ces nouveaux géants de la finance " s'offrir " des fleurons nationaux s'est développée, entraînant avec elle des réflexes protectionnistes. Pour Johnson [9], " le danger réel réside dans le fait que les fonds souverains (et d'autres instruments garantis par les pouvoirs publics) pourraient encourager un protectionnisme du compte de capital par lequel les pays choisissent qui peut investir dans quoi ". En 2007, le rachat par un fonds souverain chinois de 9,9 % du capital de Blackstone, célèbre fonds d'investissement américain, avait ainsi créé les plus vifs remous dans le rang de la classe politique américaine. De la même façon, l'entrée dans le capital du groupe européen EADS d'une banque publique russe et d'un fonds souverain de Dubaï n'avait pas manqué de relancer le débat sur la nécessité de protéger les entreprises nationales d'une prise de contrôle étrangère. Pour autant, il importe de prendre conscience que les incertitudes géopolitiques soulevées par ce capitalisme d'É tat pourraient ne pas être uniquement liées à des questions stratégiques au sens strict, mais, plus globalement, à la possible inclusion de valeurs non strictement financières, notamment éthiques ou morales, dans les stratégies d'investissement des fonds souverains. La finance éthique impose bien souvent un jugement normatif qui est dépendant de la société dans lequel il est formé. Portée par des fonds souverains, cette finance a priori vertueuse pourrait marquer le jugement d'une nation sur une autre et ainsi initier nombre de querelles politiques, à l'instar de celle qui opposa les É tats-Unis à la Norvège dans l'affaire Wal-Mart [8]. Le géant américain de la distribution fit en effet l'amère expérience d'être exclu en 2006 du portefeuille du fonds souverain norvégien pour non-respect de certaines normes sociales, ce qui avait alors entraîné les plus vives protestations de la part des autorités américaines.

Pour compréhensibles et légitimes qu'elles soient, ces craintes doivent être nuancées pour au moins trois raisons. Le risque de voir certains fonds d'investissement servir des ambitions plus géo-stratégiques que financières n'est, en premier lieu, pas spécifique aux fonds souverains. Un rapport réalisé en 2005 pour le ministère de la Défense [2] avait, en particulier, mis en exergue le rôle ambigu joué par certains fonds d'investissement américains, proches du pouvoir, dans leur stratégie d'investissement au sein de l'industrie de défense terrestre européenne. En second lieu, si la globalisation financière impose la libre circulation des capitaux à l'échelle internationale, ceci ne signifie cependant pas que les entreprises stratégiques (défense, aéronautique, technologie de l'information...) soient à la portée de tous les investisseurs étrangers. La très grande majorité des pays industrialisés ont en effet à leur disposition un arsenal réglementaire qui leur permet de bloquer toute prise de participation étrangère susceptible de menacer la souveraineté nationale. C'est à la périphérie de ces secteurs protégés par ces réglementations que les risques stratégiques se portent en réalité. Enfin, si le risque de dérive politique existe, il serait bien évidemment simpliste de voir dans les fonds souverains des ogres financiers acquérant sans discernement des entreprises nationales au motif qu'elles répondraient à des seuls objectifs stratégiques. La situation économique difficile dans laquelle se trouvent les États-Unis comme les pays européens conduit aujourd'hui les fonds souverains à adopter une plus grande prudence financière et donc à repositionner une partie de leurs investissements sur la zone Asie. Bien qu'elle n'exclue pas des ambitions stratégiques, la recherche d'une rentabilité financière de long terme demeure une des priorités des fonds souverains.

Vers un code de bonne conduite ?

La crispation politique autourdes fonds souverains semble s'être quelque peu apaisée depuis la crise des subprimes. Entre dérive politique et tentation protectionniste, le risque d'une multiplication des tensions géopolitiques autour des fonds souverains n'est cependant pas à écarter. En l'absence de codes de bonne conduite reconnus interna-tionalement, toute réglementation uni-latérale ayant pour but de défendre une souveraineté jugée menacée risque-rait de déclencher en représailles des mesures protectionnistes de même nature avec, pour conséquence évidente, une aggravation des litiges finan-ciers [8]. C'est donc précisément sur l'élaboration de tels codes que les organisations économiques et financières internationales, à l'instar du Fonds monétaire international ou de l'Organisation pour la coopération et le développement économique, travaillent actuellement, en partenariat avec nombre de fonds souverains. Il s'agit en particulier de maintenir la libre circulation des capitaux internationaux tout en assurant la sauvegarde des intérêts stratégiques nationaux [10]. Des règles de bonne conduite ont de la même façon été édifiées entre les États-Unis - soucieux de ne pas ériger de barrières protectionnistes - et les fonds souverains de Singapour et d'Abou-Dhabi, s'engageant à faire preuve d'une plus grande transparence dans leurs stratégies d'investissement. Comme en témoigne la mission récemment confiée à Alain Demarolle [5] par Christine Lagarde, ministre de l'Économie, la France, tout comme la Commission européenne, n'est pas absente de cette réflexion. Création d'un fonds souverain français, utilisation de la Caisse des dépôts pour assurer la défense et la promotion des intérêts économiques de la nation, multiplication des actions dites golden shares permettant à un État de garder un droit de veto sur l'évolution du capital d'une entreprise cotée, encouragement de l'actionnariat salarié garantissant la stabilité du capital des entreprises : les pistes sont nombreuses, mais l'heure demeure à la réflexion et aucun choix ne semble pour l'instant avoir été fait.

Les questions autour des " fonds souverains " sont assurément complexes et n'appellent pas de réponses uniques. Après des mois d'une relative crispation politique, les inquiétudes que ces acteurs de la finance ont soulevées se sont apaisées sans pour autant se dissiper. L'expérience récente montre que les fonds souverains ont contribué à la stabilité financière internationale en injectant massivement des liquidités dans un secteur bancaire qui en manquait cruellement après la crise des subprimes. Toutes les incertitudes sur les véritables ambitions des fonds souverains ne semblent cependant pas levées. Le risque d'un repli protectionniste pour contrer d'éventuelles atteintes à la souveraineté nationale n'est, en retour, pas à exclure.

Pour éviter une escalade des mesures de rétorsion, la recherche d'un consensus international sur des règles d'investissement permettant de concilier liberté d'investissement et maîtrise des intérêts stratégiques d'une nation semble être aujourd'hui au coeur des priorités tant des institutions financières internationales que de la plupart des pays industrialisés. Seul l'avenir permettra de dire si cette recherche de consensus visant à accommoder globalisation financière et capitalisme d'État suffira à apaiser les tensions existant aujourd'hui sur les fonds souverains. L'expérience des dernières crises financières a cependant pu montrer que la promulgation de codes de bonne conduite ne suffisait bien souvent pas à assurer la stabilité du système financier international. Si un tel constat s'imposait pour les fonds souverains, la recherche d'une réglementation multilatérale deviendrait indispensable. La globalisation financière devrait alors être repensée en profondeur pour prendre notamment en compte la nouvelle donne qu'imposent les fonds souverains.

Bibliographie

    [1] Artus P., Pourquoi les fonds souverains nous sont nécessaires, " Flash économie ", n° 494, 26 décembre 2007, Natixis.
    [2] Commission de la défense nationale et des forces armées, Participation de capitaux étrangers aux industries européennes d'armement, " Rapport d'information ", n° 2202, Assemblée nationale, 2005.
    [3] Commission des finances du Sénat, Le nouvel âge d'or des fonds souverains au Moyen-Orient, " Rapport d'information ", n° 33, 2007.
    [4] Davis J., Ossowski R., Daniel J., Barnett S., Stabilization and Savings Funds for Nonrenewable Resources : Experience and Fiscal Policy Implications, " Occasional Paper ", n° 205, 13 avril 2001, International Monetary Fund.
    [5] Demarolle A., " Rapport sur les fonds souverains ", Paris, La Documentationfrançaise, 2008.
    [6] Deutsche Bank Research, " Sovereign Wealth Funds : State Investment on the Rise ", 10 septembre 2007.
    [7] Fonds monétaire international, " Rapport sur la stabilité financière dans le monde ", septembre 2007.
    [8] Jégourel Y., Géopolitique de la finance, " Revue internationale et stratégique ", janvier 2008.
    [9] Johnson S., La montée en puissance des fonds souverains, " Finances et développement ", septembre 2007.
    [10] Johnson-Calari J., Rietveld M., " Sovereign Wealth Funds ", Londres, Central Banking Publications.
    [11] OCDE, " Liberté d'investissement, sécurité nationale et secteurs stratégiques ", rapport d'étape du Comité de l'investissement, avril 2008.
    [12] Odonnat I., Les conditions d'une contribution positive des fonds souverains à l'économie mondiale, " Trésor éco ", n° 28, direction générale du Trésor et de la Politique économique, ministère de l'Économie, des Finances et de l'Emploi, 2008.

Ecoflash, n°229 (06/2008)

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