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Pratiques culturelles et stratification sociale

Cédric Passard, Institut d'études politiques de Lille

L'étude des pratiques culturelles est née, en France, de la rencontre entre le projet politique de démocratisation de la culture et l'entreprise sociologique de mise au jour des formes de domination culturelle. Cette double filiation a fortement conditionné l'appréhension de ces pratiques culturelles, restreintes alors aux formes les plus " cultivées ", dans leurs relations à la stratification sociale. Dans cette optique, l'analyse bourdieusienne a mis en évidence une correspondance entre les pratiques et préférences culturelles des individus et leur classe sociale. L'univers des pratiques culturelles semble pourtant plus complexe, rendant délicate une interprétation aussi globalisante : à partir du moment où l'on retient une définition plus large de celles-ci, il paraît plus difficile de les relier ainsi aux appartenances sociales.

La sociologie de la culture en France s'est historiquement définie comme une sociologie des pratiques culturelles. Son développement est indissociable de la mise en place de politiques publiques spécifiques en faveur de la culture dans l'objectif de " rendre accessible les oeuvres capitales de l'humanité au plus grand nombre de Français " assigné par André Malraux qui inaugure le premier ministère consacré aux affaires culturelles en 1959. Cette entreprise de démocratisation de la culture nécessite effectivement une connaissance précise des publics de la culture. La sociologie de la culture se développe ainsi sur cette problématique des inégalités sociales d'accès à la culture : en faisant apparaître la profonde différenciation sociale des pratiques culturelles, elle justifie d'abord la nécessité de cette politique culturelle de démocratisation avant que le constat récurrent du maintien de ces inégalités ne soit davantage interprété comme la preuve de son inefficacité. C'est ainsi qu'Olivier Donnat, maître d'oeuvre des enquêtes des pratiques culturelles au ministère de la Culture depuis 1973 (quatre enquêtes ont été réalisées), évoque une " certaine lassitude devant des tableaux qui pour la plupart [font] apparaître les mêmes hiérarchies et les mêmes écarts que ceux des enquêtes précédentes " [1]. Est-ce alors à dire que les pratiques culturelles ne sont que l'expression ou les marqueurs de la stratification sociale ?

Évolution des pratiques culturelles selon la catégorie sociale 1973-1997 (tableau)

Sur 100 personnes de chaque groupe (CSP du chef de famille)

Sont allés au cours des 12 derniers mois...MuséeConcert de musique classiqueSalle de cinéma
197319811989199719731981198919971973198119891997
Agriculteurs17192223454339363132
Patrons de l'industrie
et du commerce
28323234778776605259
Cadres supérieurs
et professions libérales
566061652225312782818282
Cadres moyens484943461213141190767072
Employés34333034797678646261
Ouvriers25242324444478554644

Source : Les pratiques culturelles des Français, enquête 1997/MCC-DEP

Un instrument de distinction

La théorie de la légitimité culturelle de Pierre Bourdieu s'est bâtie sur l'idée que non seulement les pratiques culturelles se hiérarchisent socialement, mais surtout que cette hiérarchie sociale des pratiques culturelles remplit une fonction de légitimation des différences sociales : elle contribue à séparer, à distinguer les classes sociales selon le degré de légitimité des pratiques. Les pratiques culturelles sont ainsi analysées comme un instrument de distinction. La thèse n'est pas si nouvelle : en 1899, Thorstein Veblen [Théorie de la classe de loisir] montrait déjà que le riche consomme " comme il sied " c'est-à-dire en empruntant les manières distinctives de sa classe. Mais la filiation est encore plus nette avec l'analyse d'Edmond Goblot [La Barrière et le Niveau (1925)] : il y affirme que l'avantage de la classe bourgeoise, sur laquelle porte ses réflexions, n'est pas vraiment affaire d'éléments matériels comme l'argent ou la profession mais réside bien plutôt dans la considération dont elle fait l'objet : en fait, écrit-il " ce qui distingue le bourgeois, c'est la "distinction" " qui l'oppose au commun qui ne distingue pas et au vulgaire qui distingue en mal. Cette distinction repose surtout sur des attributs ou des pratiques spécifiques comme la mode, l'éducation morale ou les goûts esthétiques : en définitive, ces attributs ou pratiques jouent le rôle d'une barrière entre les classes mais ce sont aussi des niveaux car ils constituent un mode de reconnaissance sociale.

Pierre Bourdieu consacre plusieurs ouvrages à cette analyse des pratiques culturelles. En 1966, dans L'Amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public, qui est une commande de la cellule d'études et de recherches du ministère des Affaires culturelles créée et dirigée alors par Augustin Girard, Pierre Bourdieu s'appuie sur une enquête quantitative menée sur un très grand échantillon (plus de 9 000 questionnaires dans les musées français) pour faire le constat que la fréquentation des musées (et son intensité) s'élève très fortement avec le niveau d'instruction, au point qu'elle est presque exclusivement le fait des classes cultivées. Le facteur le plus déterminant et spécifique est le niveau d'instruction qui est lui-même l'indice de l'appartenance à un milieu cultivé ; d'ailleurs, l'ancienneté de l'accès à la culture (selon le niveau de diplôme des parents) continue de séparer des individus présentant le même niveau social et scolaire. Cela le conduit à dénoncer le " mythe d'un goût inné " et la " religion de l'art " qui oublient les conditions économiques et sociales de formation du goût : " l'amour de l'art naît des longues fréquentations et non du coup de foudre " affirme-t-il en ce sens que les inégalités de pratiques culturelles renvoient à des dispositions acquises et durablement intériorisées qui déterminent la capacité de s'approprier la culture. Or la compétence artistique (et, plus encore, le sentiment de cette compétence) est la condition d'un plaisir esthétique et du besoin de culture. Mais l'illusion d'un don culturel permet, selon Bourdieu, de marquer la " distinction " de la classe bourgeoise. Sur la base de cette même enquête complétée par des études complémentaires menées en 1967-1968, Bourdieu parachève dans La Distinction, critique sociale du jugement (1979) son entreprise de dénaturalisation des goûts. Il y critique la conception kantienne, qui nie la dimension sociale du jugement esthétique, en universalisant des dispositions associées à une condition particulière, la condition bourgeoise, et il y défend la thèse d'une " homologie structurale " qui relie, à travers la similitude des habitus (définis comme un " système de dispositions durables intériorisées par les individus à travers leurs conditions objectives d'existence et qui fonctionne comme schèmes (principes) inconscients d'action, de perception et de réflexion "), l'espace des positions sociales et celui des préférences esthétiques, la structure des classes et la structure des goûts (qu'il s'agisse des préférences esthétiques, des convictions politiques, des habitudes vestimentaires ou des pratiques culturelles). Chaque classe possède ainsi ses propres goûts, son propre " style de vie ". De ce point de vue, les pratiques culturelles unissent tous ceux qui sont le produit de conditions d'existence semblables et les distinguent de tous les autres car " tout goût est avant tout un dégoût du goût des autres " ; les pratiques culturelles participent à la reproduction des rapports de domination par l'imposition d'un arbitraire culturel qui correspond à la culture dominante (qui est la culture des classes dominantes).

La remise en cause du modèle de la légitimité culturelle

Ce modèle de la légitimité culturelle qui a profondément influencé les orientations de la sociologie de la culture en France se heurte aujourd'hui à un certain nombre de critiques que Laurent Fleury classe en trois catégories [2]. Une critique méthodologique tout d'abord (mise en évidence par Lahire notamment) : dans l'analyse bourdieusienne, tout se passe comme si l'espace culturel était aussi clairement hiérarchisé que l'espace social ou scolaire. Or il n'y pas une échelle unique de la légitimité culturelle, ce qui rend fragile l'idée d'homologie structurale. La relecture des tableaux de La Distinction montre d'ailleurs une certaine tendance de Bourdieu à " forcer le trait " en transformant en oppositions tranchées des écarts souvent relatifs. Ainsi Bourdieu accentue-t-il les différences de style de vie : il idéalise, par exemple, le niveau de culture effectif des classes dominantes alors que le modèle idéal de la consommation culturelle est plutôt minoritaire même dans les classes supérieures. Cette critique méthodologique conduit à en adresser une autre à un niveau plus épistémologique : l'analyse en termes de domination culturelle n'éviterait pas l'écueil du misérabilisme, dérive d'une lecture excessivement dominocentriste ou légitimiste [3]. N'envisager les pratiques populaires que hiérarchisées par rapport aux formes dominantes, socialement les plus légitimes, revient à ne les considérer que négativement en termes de handicaps, de privation, d'absence de choix. En ne voyant que la dépossession, on perd toute la part d'autonomie des cultures populaires. En définitive, la vision des pratiques culturelles développée par Bourdieu semble davantage correspondre à la société du XIXe siècle lorsque les oppositions sociales étaient tranchées qu'à la société contemporaine, ce qui invite à formuler une critique d'ordre empirique : les profondes transformations de la société depuis une trentaine d'années rendraient caduc le modèle de la légitimité culturelle. En effet, dans une société marquée par " l'éclatement des expériences " (François Dubet) et la pluralité des socialisations, les frontières de classe deviennent moins claires tandis que la massification scolaire, l'essor des industries culturelles et des médias, l'élargissement de l'offre culturelle modifient le rapport à la culture et les hiérarchies culturelles. Tout cela tend à multiplier des pratiques culturelles " atypiques " par rapport à celles de son groupe d'origine et à brouiller la correspondance entre l'espace social et l'espace culturel. De ce point de vue, la remise en cause la plus radicale du modèle bourdieusien provient des tenants des thèses " postmodernistes " selon lesquelles culture savante et culture populaire ne se différencieraient plus vraiment, car il n'y aurait plus de goût qui s'imposerait véritablement comme légitime : on entrerait ainsi dans l'ère de la fragmentation culturelle, de la diversification des styles de vie, l'heure serait à l'éclectisme. En réalité, plus qu'à une disparition des clivages, il semble que les facteurs de différenciation culturelle se multiplient et que de nouveaux facteurs prennent de l'importance (ou sont, du moins, davantage pris en compte par les sociologues).

Effets de l'âge, effets du genre

Parmi ces facteurs de différenciation, l'effet de l'âge semble particulièrement important pour certaines pratiques. Mais, comme toujours en sociologie, cet effet de l'âge doit être interprété avec prudence car il ne renvoie pas qu'à l'effet du vieillissement : ainsi, l'enquête Pratiques culturelles des Français montre bien, par exemple, que beaucoup de pratiques de consommation musicale (comme le rock) que l'on a cru, dans un premier temps, être le fait de classes d'âge précises, se sont avérées, à terme, relever d'un effet de génération. De manière générale, la plupart des transformations des pratiques culturelles observées ont été d'abord portées par les jeunes que ce soit les nouveaux usages de la télévision (zapping, magnétoscope), de l'informatique, la transformation des rapports au livre (accès plus fréquents aux livres mais diminution de la proportion de forts lecteurs) et l'essor des pratiques en amateur d'activités artistiques (chant, danse, écriture, peinture en particulier). Mais il est probable que ces transformations soient des phénomènes avant tout générationnels : ces pratiques identifiées comme jeunes seront sans doute, dans l'ensemble, poursuivies à l'âge adulte. Mais qu'il s'agisse d'un effet propre de l'âge (au sens de place dans le cycle de vie) ou de génération, l'âge est parfois plus important que l'appartenance sociale ou le niveau de diplôme. C'est le cas notamment dans le domaine du cinéma : c'est à l'âge que la fréquentation des salles de cinéma (et son intensité) semble le plus clairement liée et l'âge oriente aussi les goûts cinématographiques. C'est également vrai en matière de musique où il est en général le facteur le plus déterminant (malgré des disparités internes en fonction du sexe, du milieu social...), puisque la plupart des genres de musique, à l'exception des chansons et variétés françaises, sont en phase avec une tranche d'âge [4].

Mais, alors que l'âge est déterminant pour la musique ou le cinéma, l'effet du genre a d'abord été mis en évidence comme un facteur de différenciation en ce qui concerne la lecture [5]. Ainsi, chez les adolescents, les différences de pratique de la lecture selon le sexe, qui existaient déjà dans les années 1960, se sont formidablement accrues dans les années 1990 : ces différences concernent aussi bien l'intensité de la pratique (les filles lisent plus) que les goûts (les filles préférant les romans psychologiques, les garçons les romans d'aventure) et elles se retrouvent à l'âge adulte. De manière plus générale, les femmes ont aujourd'hui, dans l'ensemble, des pratiques culturelles plus légitimes que les hommes, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans : elles lisent plus, fréquentent davantage les équipements culturels comme les bibliothèques et privilégient davantage les contenus culturels que ce soit dans la lecture de la presse ou dans l'écoute de la télévision [6].

Les pratiques culturelles ne semblent donc pas ou plus totalement réductibles à la position sociale ou au niveau de diplôme.

Toutefois, ces facteurs de différenciation apparaissent souvent plus prononcés au sein des catégories populaires ou faiblement diplômées. C'est clairement le cas pour le genre : par exemple, pour les plus diplômés, les différences en matière de pratiques culturelles entre hommes et femmes tendent à s'effacer. Ainsi, la difficulté à superposer l'espace des positions sociales et celui des pratiques culturelles semble dépendante du groupe social. Alors que, du côté des classes populaires et/ou peu diplômées, on assisterait à une segmentation des pratiques en fonction de ces critères (générationnels et de genre notamment), on aurait davantage affaire, du côté des classes supérieures et/ou diplômées, à une diversification des pratiques : serait-ce là une nouvelle ligne de distinction ?

" Omnivores/univores ", un nouveau clivage central ?

C'est dans le domaine des goûts musicaux qu'a été développé dans les années 1990 le modèle dit " omnivore/ univore " par le sociologue américain Richard Peterson [7]. En s'appuyant sur les données d'une large enquête quantitative menée aux États-Unis en 1982, il montre que seule une partie minoritaire des classes supérieures consomme les genres les plus légitimes et qu'en général, ces classes ne limitent pas leur goût au seul domaine légitime : en fait, le goût musical des classes supérieures se caractériserait moins par la familiarité avec la musique classique et l'opéra (même si celle-ci est effectivement plus grande qu'au sein des classes populaires et moyennes) que par son éclectisme. Ainsi, dans les classes supérieures, les " snobs ", définis par leur goût exclusif pour la musique savante, laisseraient de plus en plus la place aux " omnivores ". Ce modèle s'inscrit apparemment dans une remise en cause du modèle bourdieusien au sens où Bourdieu notait, dans La Distinction, que " le plus intolérable, pour ceux qui s'estiment détenteurs du goût légitime, c'est par-dessus tout la réunion sacrilège des goûts que le goût commande de séparer ". Mais il y aurait tout de même persistance des inégalités car les classes supérieures diplômées font preuve en général de plus d'éclectisme (tout en maintenant une hiérarchie de leurs goûts) alors que les classes populaires se caractériseraient davantage par des goûts, des habitudes et préférences beaucoup plus exclusifs (" univores " dont la figure limite serait le " fan ") : en somme, l'opposition classique entre culture populaire et haute culture aurait laissé place à un autre clivage opposant plutôt " univores " et " omnivores " culturels. Ainsi, les classes supérieures se distingueraient par une capacité à transgresser les frontières culturelles dans leurs goûts et leurs pratiques quand les classes populaires s'enfermeraient, à l'inverse, dans un répertoire limité, segmenté en fonction de critères générationnels, sexuels voire ethniques. Cette opposition omnivore/univore ne semble donc pas totalement incompatible avec le modèle bourdieusien mais le capital culturel se manifesterait moins par un penchant pour la culture savante que par une plus grande capacité à assimiler la nouveauté, voire une plus grande tolérance culturelle de la part des classes supérieures " omnivores " que de la part des classes populaires " univores ". Ce modèle omnivore/univore remettrait ainsi moins en cause le modèle de la distinction qu'il le complexifierait puisque les pratiques culturelles, les goûts musicaux en l'occurrence, demeurent des marqueurs des styles de vie. Il confirme donc le maintien d'inégalités sociales d'accès à la culture et la persistance d'une certaine correspondance entre l'espace social et l'espace culturel mais invalide l'idée d'une homologie complète entre la structure des classes et celle des goûts de la théorie bourdieusienne (et surtout l'idée d'un goût pur des classes dominantes). Bernard Lahire, dans La Culture des individus [8], critique ce modèle qu'il appelle " zoologique " et réfute l'hypothèse de l'émergence de nouvelles élites ou de nouveaux comportements culturels chez les élites : la dissonance culturelle (" l'omnivorisme " de Peterson) n'est pas le propre des classes supérieures, les classes populaires ayant également une probabilité statistique plus forte d'avoir un profil culturel dissonant qu'un profil culturel consonant peu légitime.

Les dissonances culturelles

L'originalité de l'analyse de Lahire tient au changement d'échelle d'observation des pratiques culturelles qui permet de prendre en compte les variations intra-individuelles de ces pratiques. Critiquant la tendance à la caricature de l'analyse boudieusienne, Lahire montre ainsi qu'une majorité d'individus combine une variété d'activités culturelles, savantes ou populaires, les dissonances culturelles étant majoritairement présentes dans tous les groupes sociaux (mais plus dans les classes moyennes et supérieures que populaires), pour tous les diplômes (mais plus chez les diplômés) et à tous les âges (mais plus chez les jeunes). En outre, les pratiques culturelles les plus légitimes ne concernent jamais qu'une minorité d'individus, même dans les groupes scolairement et socialement les mieux dotés : à cet égard, Lahire révèle, sur la base d'entretiens approfondis, que les dissonances culturelles sont très souvent liées, chez les dominants eux-mêmes comme ailleurs dans l'espace social, à des incompétences ou à des " relâchements " rarement assumés complètement, ce qui prouve, selon lui, que l'opposition entre la " haute culture " et la " sous-culture " divise les différentes pratiques des mêmes individus dans toutes les classes de la société. Plusieurs explications permettent d'éclairer l'existence de ces " dissonances culturelles ". D'abord, la perte de prestige de la culture d'élite, littéraire et artistique concurrencée par la " culture " médiatique, télévisuelle en particulier, rend les frontières de plus en plus floues entre divertissement et culture. Les effets liés à la mobilité ou à la socialisation sont un autre élément d'explication. Si le rôle du milieu d'origine est important, il n'est pas déterminant : d'autres influences socialisatrices peuvent prendre le relais d'une socialisation familiale peu incitative à la pratique culturelle. Les pratiques culturelles hétérogènes reflètent ainsi la diversité des expériences socialisatrices : les influences amicales, conjugales, les mobilités sociales, scolaires ou professionnelles... Enfin, il semble essentiel de prendre en compte le rôle du contexte et des modalités de la pratique (par obligation scolaire ou familiale, par contrainte professionnelle, par désir de défoulement...), ce qui peut expliquer, par exemple, le paradoxe apparent qu'une large majorité des cadres et professions intellectuelles supérieures regarde la télévision mais que la plupart regarde Arte moins d'une fois par semaine : les mêmes individus qui peuvent rechercher, d'un côté, le loisir et la détente avec le rejet des émissions culturelles ou instructives peuvent avoir des exigences culturelles très fortes, par ailleurs, en matière de lecture, par exemple, car ils l'associent à une pratique sérieuse.

Les apports d'une sociologie de la réception

Le travail de Lahire a le mérite de souligner l'importance des modalités de la pratique et met en évidence les limites d'une sociologie de la culture qui ne se limiterait à n'être qu'une sociologie de la consommation culturelle : une sociologie de la réception culturelle est nécessaire si l'on veut éviter, par exemple, de toujours " prêter aux riches " c'est-à-dire de postuler a priori que le public cultivé a une pratique cultivée, ce qui conduit à tomber dans l'écueil du légitimisme ou du dominocentrisme. La sociologie de la consommation culturelle ne connaît, en effet, que des catégories générales et ne mesure que des intensités de la pratique (aller plus ou moins fréquemment au musée, au cinéma, préférer un genre à un autre...) mais, à considérer même qu'il existe bien une inégalité sociale de consommation des activités culturelles comme le montre cette sociologie de la culture, peut-on, pour autant, inférer de ces inégalités sociales de consommation culturelle des différenciation sociales dans les pratiques ? Les formes d'usage des pratiques culturelles de la part du public cultivé se distinguent-elles réellement des autres ? Par exemple, le constat d'une fréquentation accrue des musées par les plus diplômés pourrait ne répondre qu'à une forme de consommation ostentatoire : dans quelle mesure cela engage-t-il réellement un rapport à l'oeuvre différencié ? C'est précisément l'objet d'une sociologie de la réception artistique que d'objectiver, dans les comportements d'admiration ou de plaisir du spectateur, ce que Jean-Claude Passeron nomme les " actes sémiques " de description, d'exploration d'une oeuvre. Dans un travail de sociologie compréhensive réalisé au musée Granet d'Aix-en-Provence, Jean-Claude Passeron et Emmanuel Pedler cherchent à mettre au jour la hiérarchie des valeurs artistiques et l'expérience esthétique qui se cachent derrière la " volonté d'art " (la " Kuntswollen ") du récepteur [9]. Ce travail d'" ethnographie quantifiée " consiste notamment à mesurer les temps d'arrêt des visiteurs devant les oeuvres (afin de comparer les classements que chacun effectuait en prêtant plus ou moins d'attention aux toiles) ou à étudier leurs allers et retours, les prises de notes... Un des résultats majeurs de l'enquête est de montrer que les plus diplômés ne sont pas nécessairement ceux qui consacrent le plus de temps à la visite. L'enquête révèle aussi qu'en l'absence d'indications venant rappeler le classement légitime des oeuvres (nom de l'auteur, titre du tableau...), les toiles les plus contemplées ne sont pas les plus prestigieuses au sens scolaire des hiérarchies artistiques. Ainsi l'effet du diplôme ou du statut ne semble pas totalement déterminer les comportements et les goûts. En ce sens, ce type de travail permet de mettre en évidence l'existence de " malentendus culturels " : la réception peut donner lieu à des " quiproquos " ou ce que Passeron préfère nommer des " pactes faibles de réception ".

Les pratiques culturelles, support des identités sociales

La prise en compte des modalités des pratiques culturelles invite ainsi à déplacer le regard et à rompre avec les dérives légitimistes : ce n'est pas tant ce qui est pratiqué qui importe que comment (et avec qui) cela est pratiqué. À cet égard, l'analyse des pratiques culturelles s'est infléchie ces dernières années : d'une définition étroite de ces pratiques culturelles centrée sur les pratiques " cultivées ", les plus légitimes, on est passé à une définition plus large, de nature plus anthropologique, intégrant les pratiques plus répandues, issues de la culture " de masse ". Avec cet élargissement de la notion de pratiques culturelles, celles-ci se hiérarchisent moins aisément de haut en bas de l'échelle sociale. En fait, il devient malaisé de classer socialement les différents genres culturels entre eux. Pour Hervé Glevarec [10], il n'y a pas simplement " pluralité des ordres de légitimité " comme le montre Lahire, mais " hétérogénéité des ordres de légitimité " au sens où la hiérarchie se manifesterait davantage à l'intérieur des genres qu'entre eux, ce qui les rendrait " incommensurables " : par exemple, dans le domaine musical, il est plus difficile de hiérarchiser aujourd'hui le rap et le rock, la musique classique et le jazz... car le classement se fait plutôt à l'intérieur de chacun de ces genres (ainsi, dans le domaine du rock, on discute quel est le meilleur entre Noir Désir et Kyo). De ce fait, c'est moins la hiérarchie verticale des pratiques qui importerait désormais que l'horizontalité de ces pratiques afin de saisir comment elles peuvent être le support de sociabilités et d'affirmation des identités. Les pratiques culturelles ne sont plus (seulement) considérées comme subies mais aussi comme un élément par lequel l'individu construit son identité sociale. Étudiant ainsi les pratiques culturelles des adolescents [11], Dominique Pasquier montre comment les adolescents bénéficient aujourd'hui d'une relativement grande autonomie culturelle par rapport aux choix et normes familiaux et par rapport aux hiérarchies culturelles traditionnelles mais qu'ils n'en sont pas moins contraints dans leurs choix par le poids écrasant des sociabilités juvéniles : les pratiques culturelles adolescentes apparaissent, en effet, inséparables de l'organisation de ces sociabilités, des interactions qu'elles engagent et de l'expression de soi qu'elles véhiculent. En se focalisant dorénavant sur la façon dont elles constituent le support de communautés de publics particulières, de réseaux réels ou virtuels... l'étude des pratiques culturelles se rapproche de celle des sous-cultures pour s'intéresser à la manière dont des groupes sociaux divers (fans de séries télévisés, amateurs de techno ou de hip-hop...) se mettent en scène à travers des activités spécifiques. Ainsi, dans le sillage tracé par la tradition anglo-saxonne des cultural studies, le partage établi entre culture d'une part et loisirs et médias d'autre part tend aujourd'hui à s'effacer, la sociologie ayant d'ailleurs elle-même contribué à ce rapprochement en mettant en évidence l'arbitraire du jugement social de légitimité culturelle, tout comme les politiques culturelles de promotion d'activités ou de genres qui apparaissaient jusque-là comme non légitimes (bande dessinée, rock, rap...). Tout autant que les transformations à l'oeuvre dans la société, c'est cette modification de la perception du champ des pratiques culturelles, dont la définition s'est donc étendue au fil du temps (comme en témoigne l'évolution des enquêtes du ministère de la Culture depuis 1973) au détriment sans doute de sa cohérence, qui rend plus difficile, et peut-être moins cruciale, leur articulation à la stratification sociale.

Bibliographie

    [1] Donnat O., " Regards croisés sur les pratiques culturelles ", Paris, La Documentation française, 2003.
    [2] Fleury L., " Sociologie de la culture et des pratiques culturelles ", Paris, Armand Colin, 2006, coll. 128.
    [3] Grignon C., Passeron J.-C., " Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature ", Paris, Seuil, 1989.
    [4] Coulangeon P., " Sociologie des pratiques culturelles ", Paris, La Découverte, 2005, coll. Repères.
    [5] Horellou-Lafarge C., Segré M., " Sociologie de la lecture ", Paris, La Découverte, 2003, coll. Repères.
    [6] Donnat O., La féminisation des pratiques culturelles, " Bulletin du département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture ", juin 2005, n° 147.
    [7] Peterson R. A., Le passage à des goûts omnivores : notions, faits et perspectives, " Sociologie et sociétés ", XXXVI-1, 2004.
    [8] Lahire B., " La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi ", Paris, La Découverte, 2004, coll. Textes à l'appui.
    [9] Passeron J.-C., Pedler E., " Le Temps donné aux tableaux ", CERCOM, 1991.
    [10] Glevarec H., La fin du modèle classique de la légitimité culturelle. Hétérogénéisation des ordres de légitimité et régime contemporain de justice culturelle. L'exemple du champ musical, in E. Macé et E. Maigret, " Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de représentation du monde ", Paris, Armand Colin, 2005.
    [11] Pasquier D., " Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité ", Paris, Autrement, 2005.

Ecoflash, n°227 (04/2008)

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