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Le commerce extérieur de l'Union européenne

Guillaume Gaulier, économiste au CEPII

Première puissance commerciale mondiale, l'Union a une balance courante à peu près équilibrée. Les biens d'équipement professionnels, les produits des industries chimiques et pharmaceutiques font partie de ses points forts. Cette spécialisation industrielle est un atout pour l'Union, car la demande des pays émergents porte pour une large part sur ces produits. Les exportateurs européens ont par ailleurs consolidé leurs positions dominantes par une stratégie de différenciation et de montée en gamme. Pour être en mesure de préserver ses emplois industriels, l'Union doit néanmoins consolider ses avantages comme la qualité de sa main-d'oeuvre et de ses infrastructures, et surtout renforcer sa capacité d'innovation en construisant un compromis social qui allie flexibilité et sécurité.

Même si dans chaque pays européen on continue à se soucier prioritairement du commerce extérieur national, le niveau d'analyse le plus pertinent est devenu l'Union européenne. Les échanges entre l'Autriche et les Pays-Bas, s'ils ne peuvent s'assimiler à ceux entre l'Arizona et l'Illinois, n'ont plus toutes les caractéristiques du commerce international.

Avant leur union monétaire, les douze pays de l'actuelle zone euro étaient confrontés à une contrainte extérieure difficile à gérer : les déficits courants faisaient peser le risque d'une dépréciation du change, ce qu'ils cherchaient à éviter en augmentant leurs taux d'intérêt (au risque de fragiliser l'investissement). Mais, sous les attaques spéculatives, ils pouvaient être contraints à la dévaluation, sans certitude quant à la réussite d'une telle politique, celle-ci étant susceptible de se traduire par un surcroît d'inflation et un impact réduit sur le solde courant. Les objectifs de stabilité du change, d'intégration financière (liberté des mouvements de capitaux) et d'autonomie de la politique monétaire formaient un triangle d'incompatibilité. Le renoncement à l'indépendance de la politique monétaire a brisé ce triangle, tandis que l'union monétaire formée laisse flotter sa monnaie, par rapport au reste du monde.

La balance courante de l'Union est à peu près équilibrée. Elle consolide les balances des pays membres dans des situations très différentes. L'Allemagne avec un excédent très important compense les déficits du Royaume-Uni, de l'Espagne et de manière plus récente de la France et de l'Italie. L'équilibre de la balance commerciale de l'Union contraste avec le déficit croissant des États-Unis (près de 6 % du PIB en 2005), et à l'inverse avec l'excédent important du Japon. Une région riche et vieillissante comme l'est l'Europe doit logiquement enregistrer des excédents commerciaux, compensés dans la balance des paiements (équilibrée par définition) par des sorties nettes de capitaux (permettant la constitution d'une épargne dont la rentabilité est optimisée grâce aux rendements élevés d'investissements dans les pays émergents).

La première puissance commerciale mondiale

Même si on exclut les flux entre pays membres, l'Union est la première puissance commerciale mondiale. Elle réalise environ 18 % à la fois des flux d'exportations et des flux d'importations de biens en 2004 (plus de 40 % du commerce mondial, si on ajoute le commerce intra-européen). Alors que la part de l'Union dans la richesse mondiale (PIB en parités de pouvoir d'achat) diminue tendanciellement (sur les dix dernières années, l'Union dans sa composition actuelle perd 2,5 points pour se situer autour de 28 % en 2004, la chute étant atténuée par la présence des nouveaux membres, entrés dans une phase de rattrapage après la crise liée à l'effondrement du bloc soviétique), celle dans les exportations se maintient bien : elle ne perd qu'environ un point. Cette perte a également été modérée par les bons résultats commerciaux des dix pays membres qui ont rejoint l'Union en mai 2004. Parmi les quinze anciens pays membres, seules l'Irlande et l'Espagne ont connu une progression de leurs exportations, des gains toutefois inférieurs aux pertes de plus grands pays : Royaume-Uni, France et Italie. L'Union est très largement en tête des exportateurs devant les États-Unis (12 %) et la Chine (9 %), mais en deuxième position comme importateur, puisque les États-Unis réalisent près de 21 % des importations mondiales de biens.

Le taux d'ouverture (exportations plus importations rapportées au PIB) de l'Union, 19 % en 2004, est légèrement supérieur à celui des États-Unis (18 %) et un peu inférieur à celui du Japon (21 %), malgré la taille beaucoup plus faible du marché intérieur de ce dernier.

Le commerce de services représente moins d'un quart du commerce total de biens et services de l'Union. Cependant l'Union européenne est un acteur important dans ce secteur qui constitue un des ses avantages comparatifs. La part de l'UE dans le commerce mondial de services (exportations plus importations) est d'environ 25 %. Ce commerce est plus largement dominé par les pays industrialisés que celui des biens. L'UE y dégage un excédent, toutefois moindre que celui réalisé par les États-Unis. Ceux-ci dominent dans les redevances et licences (utilisation de brevets, droits d'auteurs, marques commerciales) et les services culturels (licences d'exploitation, services audiovisuels), tandis que l'Union se distingue dans les services financiers et d'assurance (principalement grâce au Royaume-Uni), les BTP et les services informatiques. Si certains membres (Espagne et France notamment) sont excédentaires sur le poste voyage, l'Union dans son ensemble est déficitaire [1]. Les exportations comme les importations de services de l'Union sont assez largement concentrées sur les États-Unis (environ un tiers contre moins de 20 % pour le total dans le cas des biens). Les pays émergents fournissent une faible part des services (1 % dans le cas de la Chine) et restent des clients mineurs (environ 2 % des exportations de services de l'Union allaient vers la Chine en 2003).

Les investissements directs à l'étranger (IDE) représentent, quant à eux, de 12 % (investissements entrants) à 19 % (investissements sortants) des flux de biens correspondants (importations et exportations) de l'UE. L'IDE entrant a pour origine principale les États-Unis (44 %, près de 50 % si on ajoute le Canada) ; le Japon compte pour moins de 6 %. Les flux sortants sont plus diversifiés et orientés vers des pays moins développés : le Japon est une destination mineure des IDE de l'UE tandis que la Chine accueille 1,6 % des flux (0,1 % des IDE entrants), les États-Unis ne sont plus qu'à 34 %. On peut penser que l'IDE va s'affirmer dans l'avenir dans les échanges internationaux : il permet en effet d'éviter les coûts de transports du commerce de biens (et donc les effets de la hausse du prix du pétrole) et est souvent complémentaire du commerce de services.

Bien placée pour profiter d'une expansion du commerce de services et de l'IDE, l'Union européenne plaide au niveau international, en particulier à l'OMC, pour une libéralisation dans ces domaines. La prééminence du dossier industriel et surtout du dossier agricole (sur lequel l'Union est plutôt sur une position défensive) poussé par les pays en développement et d'autres grands producteurs agricoles (Australie par exemple), ainsi que les différends sur le périmètre souhaitable d'une libéralisation (débat sur les services publics) ralentissent les négociations.

Le rôle de la proximité

La Chine a dépassé de 12 % les importations de biens de l'Union en 2004. Néanmoins, cette part est assez proche de celles cumulées de la Suisse et de la Norvège, deux pays de taille moyenne. La proximité géographique demeure un déterminant essentiel des flux de commerce, limitant la percée possible de pays comme la Chine sur le marché de l'Union. Le reste de l'Asie émergente détient à peu près la même part du marché de l'Union que la Chine, mais cette part de marché baisse légèrement depuis 2000 (de 13,2 % à 12,8 %). Il existe une certaine substitution entre exportations chinoises et exportations des autres émergents d'Asie du Sud-Est. La progression de la Chine se fait aux dépends des États-Unis et du Japon, le total des importations progressant peu (moins de 1 % par an depuis 2000). Des firmes de ces deux pays ont délocalisé une part importante de leur production et utilisent la plate-forme d'exportation chinoise pour fournir le marché européen.

L'intégration régionale se poursuit, les principaux pays candidats à l'adhésion (Turquie, Roumanie, Bulgarie, Croatie) progressent rapidement sur le marché de l'Union, tandis que les pays de l'ancien bloc soviétique, dont certains profitent de la hausse du prix des matières premières et énergétiques, retrouvent une place plus conforme à leur proximité géographique.

La faible progression récente des importations européennes résulte de l'atonie de la croissance de la demande intérieure de trois des principaux pays membres, l'Allemagne, la France et l'Italie. Les exportations, tirées par la demande mondiale, progressent à un rythme plus soutenu d'environ 3 % annuel entre 2000 et 2004 mais avec de fortes fluctuations puisque l'essentiel de la hausse se situe en 2004 (+ 9,6 %). Ces fluctuations sont cependant en partie liées à une question de valorisation des flux de commerce au taux change courant, les variations des volumes sont moins prononcées. Le rôle de la proximité se fait sentir plus encore dans les exportations que dans les importations : la Suisse apparaît en deuxième position dans la liste des clients de l'UE, devant la Chine, l'Asie (dans son ensemble y compris les pays industrialisés) ne représente qu'environ 20 % du total d'exportation de l'Union, chiffre stable qui contraste avec une part de la zone dans les importations de l'UE qui passe de 30 % à un tiers entre 2000 et 2004. La spécialisation de l'Union joue un rôle important dans la différence entre répartition géographique des exportations et des importations : les pays producteurs de matières premières et énergétiques du Sud sont des fournisseurs importants pour une économie industrielle qui trouve plutôt ses clients dans des pays développés où existe une demande pour des biens manufacturés très différenciés. On sait par ailleurs que la proximité géographique affecte moins les flux de matières premières (y compris agricoles) qui souvent font l'objet d'un commerce de disponibilité (il n'existe pas de substituts locaux).

Le premier débouché reste les États-Unis (près d'un quart des exportations). L'Union enregistre avec ce pays un excédent bilateral important et croissant. Celui-ci peut s'expliquer par le décalage conjoncturel ou de rythme de croissance structurel entre les deux partenaires. Mais il traduit aussi une moindre compétitivité des États-Unis, qui ne semblent par exemple pas en mesure de profiter de la dépréciation du dollar par rapport à l'euro depuis 2002.

Les exportations vers la Chine progressent à un rythme très soutenu (+ 17 % par an), supérieur aux importations (+ 14,3 %), mais, étant donné le déséquilibre initial, le déficit bilatéral ne fait que se creuser pour atteindre presque 80 milliards d'euros en 2004, dépassant la valeur de l'excédent vis-à-vis des États-Unis.

Les débouchés les plus dynamiques sont là encore les pays candidats et de l'ancien bloc soviétique, ainsi que certains pays pétroliers ou producteurs de matières premières. La Russie, qui appartient aux deux dernières catégories, semble ainsi recycler ses pétrodollars, son poids dans les exportations de l'Union ayant presque doublé depuis 2000.

L'Europe occupe une place de premier plan dans les importations destinées au marché intérieur chinois, particulièrement les importations ordinaires (non destinées à l'assemblage pour réexportation) de biens d'équipement. Les entreprises européennes seraient bien placées pour répondre à une demande locale en expansion dans un scénario de recentrage de la croissance vers la consommation intérieure [2].

Une spécialisation sectorielle stable

La spécialisation industrielle européenne apparaît relativement peu marquée (la spécialisation est ici analysée à l'aide de l'indicateur de contribution au solde commercial, qui est mesure de l'avantage comparatif tel que révélé par les flux de commerce [3]). Cela résulte de différences de spécialisation entre pays membres mais aussi d'une assez grande diversification dans certains d'entre eux, comme la France. La spécialisation des économies les plus avancées est par ailleurs plus intra-industrielle qu'inter-industrielle : la différenciation des produits fait que chaque pays demeure présent dans un grand nombre d'industries en se spécialisant dans des créneaux spécifiques. Particulièrement en son sein, mais aussi avec ses partenaires les plus avancés, l'Union réalise une grande part de ses échanges sous forme d'échanges intra-industriels ou échanges croisés de produits similaires. La différenciation peut être horizontale si les produits échangés sont dans la même gamme de prix, ou verticale si les produits sont de qualités différentes. Le haut degré de différenciation limite l'impact des chocs sectoriels.

Si le degré de spécialisation inter-industrielle de l'Union apparaît légèrement supérieur à celui des États-Unis, malgré la taille plus faible de ce pays, tous les autres pays, en particulier le Japon, ont des spécialisations plus marquées. À ce niveau d'agrégation industrielle, on ne note pas d'approfondissement des spécialisations. L'intensité de la spécialisation décroît dans les pays émergents qui se dotent d'une industrie diversifiée ; elle est stabilisée dans les pays industriels, en particulier l'UE.

L'Union dispose d'avantages comparatifs marqués dans l'industrie mécanique (machines, équipements, etc.), la chimie et l'automobile. L'avantage de la chimie s'est renforcé dans les dix dernières années pour égaler celui de la mécanique, remarquablement stable.

Les désavantages se situent dans l'industrie informatique et l'électronique, l'habillement et l'agriculture (hors industrie agro-alimentaire qui dégage un léger avantage). Le désavantage dans l'informatique s'est quelque peu réduit ces dix dernières années, tandis que celui dans l'électronique " grand public " (télévision, téléphonie, etc.) grandissait. Au contraire, les équipements de précision (équipements médicaux, optique, etc.) n'apparaissent plus parmi les désavantages de l'Union. Le désavantage dans le secteur agricole s'est résorbé lui aussi. Le renforcement d'une agriculture exportatrice dans l'Union peut être mis au crédit de la Politique agricole commune. L'agriculture apparaît comme le seul secteur pour lequel l'UE a eu un effet de détournement de trafic commercial au dépend de pays tiers [4]. L'entrée dans l'UE conduit, en moyenne, à un accroissement supérieur à 50 % du commerce avec les pays membres, sans nuire au commerce avec les pays non membres, sauf donc dans le cas des biens primaires, principalement agricoles.

Le graphique 1 en radar permet de visualiser la spécialisation de quelques pays en s'appuyant sur les parts du marché mondial dans une sélection d'industries. On voit que l'Union occupe souvent une position de leader, surtout quand elle dispose d'un avantage comparatif comme dans la mécanique et la chimie. Dans l'automobile (plus généralement les véhicules de transport terrestre), le Japon lui dispute la première place. L'Union, avec Airbus, fait presque jeu égal avec les États-Unis dans les autres matériels de transport.

Graphique : Spécialisation sectorielle (graphique 1)

L'industrie agro-alimentaire n'apparaissait pas comme un avantage comparatif significatif du fait de l'importance des importations européennes, toutefois l'Union est bien positionnée dans ce secteur, moins dominé par les quatre premières puissances commerciales (qui cumulent 39 % du marché mondial contre par exemple près de 73 % dans la mécanique).

La Chine domine très largement les industries de l'habillement, du textile et de l'informatique. Cette domination est écrasante dans le bas de gamme de ces industries, plus contestée dans le haut de gamme. La Chine est encore peu présente dans les industries qui constituent les points forts de l'Union. De manière générale, la concurrence n'est que rarement frontale entre la Chine et les grands pays développés.

La différenciation verticale

Au sein de la triade (UE, États-Unis, Japon), l'UE parvient le mieux à maintenir ses positions. En effet, les États-Unis et le Japon ont vu leurs parts de marché à l'exportation rapidement diminuer face à la concurrence des pays émergents, au premier rang desquels la Chine. Les États-Unis renforcent leur spécialisation dans les services, mais voient s'accumuler des déséquilibres commerciaux, qui augmentent les risques d'une crise systémique. Le Japon a perdu nombre de ses positions commerciales, mais semble en voie de trouver un équilibre satisfaisant dans la division du travail dans la région asiatique. Les entreprises japonaises améliorent leur compétitivité globale en produisant en Chine, tandis que celle-ci devient un débouché essentiel pour les biens d'équipement et intermédiaires sophistiqués. Le Japon, plus exposé à la concurrence de pays émergents comme sites de production, préfigure la situation européenne au terme d'un processus de délocalisations. Le principal enseignement serait que l'industrie ne disparaîtrait pas, mais se transformerait.

La spécialisation industrielle de l'Union est un atout pour se maintenir sur les marchés mondiaux. En effet, la demande nouvelle des pays émergents porte pour une large part sur les biens d'équipement professionnels, les produits des industries chimiques et pharmaceutiques, points forts de l'Union.

Les exportateurs européens ont consolidé leurs positions dominantes par une stratégie de différenciation et de montée en gamme, évitant ainsi une concurrence frontale avec les pays émergents. Les produits de l'UE se vendent plus cher que ceux de leurs concurrents, soit parce que leur qualité objective (y compris celle du service commercial associé) est supérieure, soit parce qu'ils bénéficient d'une bonne image (qualité perçue), et de la notoriété des marques.

L'UE a une part de marché de près d'un tiers dans le haut de gamme (tableau ci-dessous) (les gammes sont déterminées en situant la valeur unitaire des flux de commerce par rapport à une norme mondiale), mais s'est largement désengagée du bas de gamme, où sa part ne dépasse plus guère 10 % (la Chine domine largement dans le bas de gamme avec une part de marché environ double de celle de l'UE).

Tableau : Positions dans les exportations de biens de haute technologie

Pour les biens technologiques, les points forts dans certaines industries (chimie-pharmacie, aéronautique, etc.) ne sont souvent le fait que d'un nombre limité de pays membres (téléphonie pour la Finlande par exemple) et sont contrebalancés par des points faibles plus partagés dans l'informatique et l'électronique notamment. Le mauvais positionnement européen dans les technologies de l'information constitue une faiblesse préoccupante.

Les exportations de produits classés comme technologiques dans les nomenclatures utilisées résultent souvent d'opérations qui requièrent des compétences standards, éventuellement de simples opérations d'assemblage. Ainsi, les positions fortes de la Chine sur le marché des micro-ordinateurs ne révèlent pas une domination scientifique et technologique de ce pays.

Il est donc utile de croiser niveau technologique et gamme de prix (graphique 2).

Graphique : Spécialisation technologique et par gammes (graphique 2)

Si la Chine domine le marché des produits classés dans la haute technologie, mais en fait relativement standardisés (leurs prix les situent dans le bas de gamme), elle reste à une place relativement marginale sur le marché du véritable " high-tech " qui correspond à des produits innovants, vendus à des prix supérieurs à la moyenne.

L'atout de l'Union consiste bien dans la capacité à vendre des produits chers dans tous les secteurs : la part de marché la plus élevée se situe dans les biens standards haut de gamme. Même si l'UE est également leader dans le " high-tech " haut de gamme, la haute technologie ne caractérise pas véritablement sa spécialisation. Un approfondissement de l'effort de recherche, tel que certains états membres (Suède et Finlande notamment) l'ont entrepris, est sans doute requis pour que l'Union demeure compétitive face aux grandes puissances scientifiques que sont les États-Unis et le Japon.

Si les pays émergents viennent concurrencer les pays développés dans la quasi-totalité des industries, cela ne se traduit ni par une disparition des spécialisations, ni par une destruction des industries des pays développés. Dans chaque industrie, les firmes des pays développés différencient leur production et occupent le haut de gamme.

La comparaison des prix auxquels sont vendus par les pays européens et par la Chine des produits appartenant aux mêmes catégories dans une nomenclature détaillée (5 000 produits) et sur les mêmes marchés met en évidence des écarts très importants (graphique 3). L'Allemagne vend environ trois fois plus cher que la Chine. S'agissant d'offres concurrentes sur les mêmes marchés, de tels écarts ne peuvent s'expliquer que par la différenciation des produits.

L'exemple de l'Allemagne est intéressant car il permet de soulever la question d'une possible transformation des économies les plus avancées de l'Union en simples négociants de biens industriels, dont la production serait délocalisée dans des pays à faibles coûts de main-d'oeuvre (et situés à proximité comme les pays d'Europe centrale et orientale dans le cas de l'Allemagne). La thèse de l'économie de bazar (défendue par le président de l'institut allemand IFO, Hans-Werner Sinn) insiste sur la faiblesse de la valeur ajoutée nationale (obtenue avec des facteurs de production, en particulier le travail, mis en oeuvre sur le territoire allemand) dans les exportations :l'Allemagne est en panne de croissance malgré d'excellentes performances exportatrices. On constate cependant que les exportations allemandes progressent plus vite que ses importations. L'externalisation (sous-traitance / délocalisation de certains segments du processus de production) n'est pas adoptée partout, elle trouve notamment des limites dans des industries comme la mécanique de pointe. L'Allemagne tire parti de sa position dans la division régionale du travail et réussit particulièrement bien à valoriser des exportations à fort contenu en entrants étrangers mais à faible contenu en emploi sur son territoire.

Graphique : Les prix chinois relativement aux prix européens

L'Union peut-elle maintenir ses emplois ?

L'émergence de puissances commerciales comme la Chine constitue un choc d'offre massif (hausse sans précédent de l'offre de travail peu qualifié) qui suscite une baisse des prix relatifs des produits industriels concurrencés, favorise les technologies économes en travail et la perte de pouvoir de négociation de salariés confrontés à la menace des délocalisations.

En définissant les emplois industriels délocalisés dans un sens large, à savoir ceux correspondant aux échanges de biens avec les pays en développement, Boulhol et Fontagné évaluent à environ un cinquième la part des emplois industriels perdus dans les pays développés du fait du commerce international Nord-Sud (12 % au Royaume-Uni, 14 % en France mais 37 % en Italie plus exposée à la concurrence des pays du Sud) [5]. Il s'agit d'une borne supérieure puisque toutes les importations en provenance du Sud sont traitées comme venant en substitution de productions locales et que les emplois créés dans d'autres secteurs sont ignorés. Si on comptabilise à partir de données de firmes les emplois perdus par délocalisation, on aboutit à des chiffres nettement plus faibles : généralement moins de 10 % [6].

Les firmes européennes exploitent les possibilités de segmentation des processus productifs qui caractérisent la mondialisation. On assiste à une décomposition des chaînes de création de valeurs dans le secteur manufacturier, comme dans celui des services. Les technologies de l'information permettent de gérer de manière flexible ces chaînes de valeur mondiales. Chaque segment peut être localisé là où sa production est la plus efficace.

Associé aux exigences de rentabilité rapide du capitalisme moderne, ce processus génère une pression sur les entreprises, qui déstabilise le salariat et peut nuire aux investissements à long terme. Il n'est pas évident qu'un capitalisme de ce type s'impose comme une norme : des recherches récentes [7] tendent à montrer que des modes de productions très différents conduisent à la réussite des entreprises. L'externalisation, la sous-traitance, ne s'imposent pas nécessairement. Certaines entreprises bâtissent leur réussite sur l'intégration des compétences et les relations de long terme. Elles privilégient par exemple la création de filiales à l'utilisation d'un réseau de sous-traitants instables. Cependant, la mondialisation actuelle amplifie les réussites comme les échecs, elle accélère le processus de sélection des firmes, la destruction créatrice.

Les sites de productions des pays industrialisés demeurent parfaitement compétitifs quand ils allient productivité, fiabilité et qualité qui justifient des coûts du travail élevés. La proximité des grands marchés continue à jouer un rôle primordial : elle permet une adaptation permanente de l'offre. Un groupe comme Zara maintient sa production en Espagne de manière à être en mesure de renouveler ses collections extrêmement rapidement, ce qui constitue un avantage compétitif décisif. D'autre part, la baisse des coûts de transaction facilite l'exploitation d'économie d'agglomération, des activités trouvent intérêt à se concentrer dans des lieux où des externalités puissantes améliorent leur efficacité. Ces lieux réunissent capacité d'innovation, infrastructures de haut niveau et accessibilité aux marchés.

Les conséquences du commerce international sont en fait très similaires à celles du progrès technique : disparition de certaines activités, pertes d'emplois ou baisses de salaires dans les industries concurrencées tant que le " déversement " des emplois vers de nouveaux secteurs ne s'est pas fait. L'inadéquation des qualifications et / ou le manque d'innovations ralentissent l'ajustement. Les coûts sont souvent concentrés sur des régions géographiques et des catégories professionnelles alors que les bénéfices sont plus diffus. Le coût social d'un tel processus ne peut être ignoré.

L'Europe, dotée d'une main-d'oeuvre très qualifiée, d'infrastructures de qualité, de réseaux commerciaux efficaces, est en mesure de tirer parti des opportunités créées par la mondialisation, en particulier l'ouverture de marchés à croissance rapide. Elle doit trouver le moyen de réallouer rapidement ses ressources vers des activités innovantes, en absorbant les chocs créés par la mondialisation. (La mise en place du Fonds européen d'ajustement à la mondialisation va dans ce sens.) Un compromis social, dans lequel les gains de productivité et de termes de l'échange sont en partie utilisésde manière à conjuguer flexibilité et sécurité, reste à construire.

    Bibliographie

    [1] Benassy-Quéré A., Schwellnus C., Ünal-Kesenci D., Échanges internationaux : services compris, " Lettre du CEPII ", avril 2006, n° 255.
    [2] Gaulier G., Lemoine F., Unal-Kesenci D., Chine : atelier du monde, marché pour l'Europe, " Lettre du CEPII ", mai 2005, n° 245.
    [3] http://www.cepii.fr/francgraph/bdd/chelem/indicateurs/indicspeit.htm
    [4] Gaulier G., Jean S., Unal-Kesenci D., " Regionalism and the Regionalisation of International Trade ", document de travail du CEPII, n° 2004-16.
    [5] Boulhol H., Fontagné L., " Desindustrialisation and the Fear of Relocations in the Industry ", document de travail du CEPII, n° 2006-7.
    [6] Aubert P., Sillard P., " Délocalisations et réductions d'effectif dans le cas de la France ", document de travail de l'Insee, G 2005-03.
    [7] Berger S., " Made in monde ", Paris, Seuil, 2006.

Ecoflash, n°209 (06/2006)

Ecoflash - Le commerce extérieur de l'Union européenne