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Le commerce extérieur de la France

Nicolas Péridy, Maître de conférences à l'université de Nantes

Depuis quelques années, la dégradation du solde commercial de la France est importante. La forte appréciation de l'euro, mais aussi la hausse du prix du pétrole et des autres matières premières, pèsent sur la compétitivité des entreprises françaises. Le positionnement géographique des échanges devient défavorable, avec une dégradation du solde marquée avec l'Allemagne, le Benelux et l'Asie. L'accélération de la concentration sectorielle des exportations, dans un contexte de concurrence internationale accrue, rend également les secteurs exportateurs plus dépendants de la conjoncture internationale. Enfin, contrairement à l'Allemagne, il semble que la France ait moins compressé ses coûts salariaux, d'où un écart croissant de compétitivité-coût entre les deux pays.

Ces dix dernières années, les échanges extérieurs de la France s'inscrivent dans un environnement conjoncturel international très fluctuant. En effet, la période 1996-2000 se caractérise tout d'abord par un fort dynamisme de l'économie mondiale. L'année 2000 est particulièrement faste avec4 % de croissance du PIB mondial etun record de 12 % de croissance des échanges internationaux. En revanche, la conjoncture internationale se retourne brutalement en 2001, avec une baisse en volume des échanges mondiaux, dans un contexte de ralentissement généralisé de la croissance. Si 2002 marque une légère reprise, il faut attendre 2003, et surtout 2004, pour retrouver des taux de croissance du PIB et des échanges mondiaux à nouveau élevés.

Mais l'environnement international est aussi caractérisé par un processus de libéralisation des échanges très contrasté sur la période : ainsi, après la vague de libéralisation liée au cycle d'Uruguay (1994), les négociations commerciales internationales ont eu tendance à piétiner, notamment à Seattle (1999) ou Cancun (2003). L'accord in extremis obtenu à Hong-Kong (2005) parvient tout juste à sauver le cycle de Doha du naufrage mais le compromis signé reste très modeste quant à son contenu : en particulier, malgré l'accord agricole concernant l'élimination des subventions aux exportations d'ici à 2013, les négociations concernant les droits de douane industriels et les services n'ont abouti qu'à une simple feuille de route. Malgré cette pause dans le processus de libéralisation des échanges, les effets du cycle d'Uruguay se font toujours sentir, notamment dans le secteur du textile et de l'habillement, avec la suppression progressive des quotas achevée le 1er janvier 2005. Par ailleurs, la récente entrée de nouveaux pays dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), en particulier la Chine, donne une impulsion nouvelle au commerce mondial, mais crée aussi des tensions liées aux différences de coûts salariaux.

Un solde redevenu fortement déficitaire

L'évolution des échanges de la France suit relativement bien celle des échanges mondiaux : croissance généralement soutenue entre 1997 et 2000, suivie d'une pause de 2001 à 2003, avant une reprise à partir de 2004 (graphique 1). D'une manière générale, la hausse des échanges reste nettement supérieure à celle du PIB. Ceci se traduit par un taux d'internationalisation en hausse de 20 % sur la période, ce qui renforce l'insertion de la France dans l'économie mondiale (encadré et graphique 1).

Graphique : Évolution des échanges extérieurs de la France (graphique 1)

Texte associé : Les indicateurs utilisés

Par ailleurs, la hausse des importations devient beaucoup plus élevée que celle des exportations dans les années récentes. Ainsi, après un excédent record de plus de 20 milliards d'euros en 1997, le solde des échanges de la France s'est très nettement dégradé par la suite, avec un niveau proche de l'équilibre sur la période 2000-2003, puis un déficit marqué à partir de 2004 (graphique 2). En particulier, avec déjà plus de 20 milliards d'euros de déficit sur les dix premiers mois de 2005, il faut remonter au début des années 1980 pour retrouver un solde aussi déficitaire. En conséquence, le taux de couverture a également eu tendance à s'éroder, passant de 1,08 en 1997 à 0,93 en 2005. De même, la contribution des échanges extérieurs à la croissance du PIB a fortement chuté ces dernières années, passant de + 0,1 % en 2001 à - 0,9 % en 2004. En fait, si les exportations ont représenté le principal moteur de la croissance à la fin des années 1990, cette contribution est devenue très faible à partir de 2003.

Graphique : Solde commercial et taux de couverture (graphique 2)

L'impact du prix du pétrole et des matières premières

L'une des causes souvent avancée pour expliquer la hausse récente des importations est la hausse du prix du pétrole et des autres matières premières. Le graphique 3 montre un premier mouvement de hausse en 1999 et 2000, qui reste cependant limité. Mais à partir du début 2003, la hausse des prix est continue et d'une ampleur exceptionnelle puisque le cours du Brent est multiplié par 2,5 en 30 mois. Même si l'appréciation de l'euro en 2004 a eu tendance à amortir la hausse des prix du pétrole exprimés en monnaie européenne, la stabilisation de l'euro par rapport au dollar en 2005 ne joue plus cet effet d'amortisseur.

Graphique : Évolution du prix du pétrole et des autres matières premières importées (graphique 3)

Depuis le début 2003, le prix des autres matières premières importées a augmenté de près de 40 %. Cette hausse est principalement imputable aux prix des minerais de fer (+ 120 %), du caoutchouc naturel (+ 110 %), ainsi que des métaux non ferreux (+ 60 %).

Les causes de ces hausses de prix sont bien connues : elle résultent d'une tension sur les capacités de production (notamment pétrolières), tension due à la forte croissance de la demande mondiale, en particulier celle de la Chine. Ce phénomène est ensuite amplifié par des mouvements spéculatifs, qui anticipent une hausse insuffisante de l'offre dans l'avenir.

La hausse récente du prix de l'énergie et des matières premières a deux conséquences lourdes sur les échanges.

Tout d'abord, elle se répercute sur le prix des importations, non seulement sur les produits énergétiques mais aussi sur les biens intermédiaires (métallurgie, produits minéraux, caoutchouc-plastiques). Cette valorisation des importations dégrade mécaniquement la balance commerciale de ces secteurs (graphique 4). Par exemple, le solde énergétique a chuté de 12 milliards d'euros entre la période 1996-1998 et 2002-2004, passant en moyenne annuelle de 14 à 26 milliards d'euros de déficit. Au premier semestre 2005, la facture énergétique s'élève déjà à plus de 17 milliards d'euros, en nette progression par rapport au premier semestre 2004.

Graphique : Solde commercial par groupes de produits (graphique 4)

La seconde conséquence est liée à la hausse des coûts de production, qui se répercute sur le prix des exportations (énergie, biens intermédiaires, automobile), ce qui pèse sur la compétitivité des entreprises françaises.

Une concentration sectorielle accrue

L'évolution récente des échanges est aussi marquée par l'accélération de leur concentration sectorielle. La France, en effet, renforce ses excédents dans les trois secteurs initialement les plus excédentaires (graphique 4) : la construction navale et aéronautique, l'industrie automobile et la pharmacie-cosmétique.

Cette tendance est confirmée par une analyse plus fine des avantages comparatifs révélés : ainsi, les cinq plus forts avantages comparatifs se sont accentués sur la même période (tableau 1 et encadré). Il s'agit de l'aéronautique, des boissons, de l'automobile, des produits de toilette (cosmétique) et des produits pharmaceutiques. Dans le même temps, certains secteurs exportateurs plus secondaires, comme l'électricité, les moteurs ou les composants électroniques voient leurs avantages comparatifs diminuer, ce qui tend à renforcer la concentration sur les cinq secteurs principaux. Ces derniers sont sans aucun doute des secteurs phares et porteurs de l'industrie française. Toutefois, le renforcement des avantages comparatifs rend la balance commerciale française de plus en plus dépendante de ces secteurs. Par exemple, toute crise dans le secteur aérien, en pénalisant les exportations françaises dans l'aéronautique, pénalise de ce fait l'ensemble de la balance commerciale. De même, l'industrie automobile est très sensible à l'évolution de la croissance mondiale dans un marché de plus en plus concurrencé, notamment par les pays d'Europe de l'Est et certains pays d'Asie, comme la Corée-du-Sud.

Tableau : Evolution des avantages comparatifs révélés (tableau 1)

La concentration sectorielle se renforce également au niveau des importations, avec, hormis l'énergie, trois secteurs de plus en plus déficitaires : les produits d'équipement du foyer, la confection et les industries électriques et électroniques (graphique 4). L'analyse de l'évolution des désavantages comparatifs sur la période complète ces résultats : ceux-ci se sont renforcés dans les secteurs ayant déjà les plus forts désavantages. Il s'agit essentiellement des secteurs liés à l'énergie (pétrole brut, produits pétroliers raffinés et gaz naturel), du matériel informatique, des produits du textile et du cuir ainsi que de l'industrie du bois et du papier (tableau 1). Dans le même temps, il n'y a pas de secteurs ayant connu un retournement de tendance (du désavantage vers l'avantage comparatif). Ce résultat laisse penser qu'il n'existe pas véritablement de secteurs industriels émergents en termes d'avantages comparatifs, secteurs qui pourraient venir compléter ou renforcer les pôles de compétitivité existants.

Un positionnement géographique défavorable

Du point de vue de la répartition géographique des échanges, la position commerciale de la France se détériore avec ses principaux partenaires européens, notamment l'Allemagne et le Benelux : ainsi, après un excédent cumulé de plus de 2 milliards d'euros en 1997 avec ces pays, le déficit atteint plus de 13 milliards d'euros en 2004 (tableau 2) et la tendance s'amplifie au premier semestre 2005 (12 milliards de déficit). Cette évolution pèse lourdement sur l'ensemble du solde commercial de la France avec le reste de l'UE, malgré une hausse des excédents avec l'Espagne et le Royaume-Uni, liée à une demande très soutenue dans ces deux pays.

Tableau : Répartition géographique du solde commercial de la France (tableau 2)

D'ailleurs, la dégradation géographique du solde commercial français ne se limite pas à la zone euro, mais concerne aussi les pays hors OCDE, essentiellement la Chine, la Russie, le Japon et les pays de l'ASEAN (Singapour, Malaisie, Thaïlande, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Myanmar, Cambodge, Laos), comme l'atteste le tableau 2. Par exemple, l'évolution du déficit commercial avec la Chine est particulièrement frappante, passant de moins de 3 milliards d'euros en 1997 à plus de 11 milliards en 2004. Cette évolution est, bien sûr, due au processus d'insertion de la Chine dans l'économie mondiale, ainsi qu'aux différences de coûts de production dans de nombreux secteurs, notamment la confection, l'équipement du foyer et l'électronique. Mais dans le même temps, la France peine à se positionner avec autant de vigueur à l'exportation vers l'Asie, et ce malgré une très forte demande. Ceci creuse inexorablement le déficit commercial vers cette zone.

Au total, la forte concentration sectorielle des échanges français, doublée d'une dégradation du positionnement géographique avec la zone euro, est un facteur assez défavorable aux échanges. Sur la même période, l'Allemagne a réussi à maintenir un commerce extérieur plus dynamique. Elle est, en effet, plus diversifiée sectoriellement (équipement électrique, équipement mécanique, machines spécialisées, chimie, automobile, quincaillerie, moteurs, articles en plastique, matériel BTP, machines-outils, etc.). Au total, l'Allemagne dispose de 16 secteurs avec un indicateur d'avantage comparatif révélé supérieur à 1, contre seulement 10 en France. Elle est aussi mieux positionnée géographiquement : contrairement à la France, l'Allemagne dispose en effet d'excédents confortables dans des zones riches ou en forte croissance comme par exemple l'UE, l'ALENA, l'Australie, Hong-Kong ainsi que le Moyen-Orient.

Une baisse de la compétitivité

Dans les années 1990, la France bénéficie d'une amélioration sensible de la compétitivité de ses industries. Ce qui d'ailleurs contribue beaucoup aux excédents records de la balance commerciale. Cette bonne performance peut être attribuée à plusieurs facteurs : la politique de désinflation compétitive engagée au milieu des années 1980, la modération des prix de l'énergie, la relative faiblesse du franc puis de l'euro par rapport aux devises étrangères, et enfin les forts gains de productivité réalisés dans l'industrie.

Mais la tendance semble s'inverser durablement depuis le début des années 2000. La compétitivité-prix et la compétitivité-coût se retournent en effet de manière importante à partir de 2002 (graphique 5 et encadré). Ceci s'explique principalement par la très forte appréciation de l'euro, qui atteint des niveaux records en 2004 et qui reste à un niveau élevé au premier semestre 2005. Cette appréciation nominale n'étant pas suffisamment compensée par un différentiel de prix favorable dans la zone euro par rapport aux principaux partenaires commerciaux, le taux de change effectif réel s'apprécie également à partir de 2001, quoique dans une moindre mesure. Cette évolution, doublée de la hausse récente du prix de l'énergie, pèse fortement sur la compétitivité des firmes françaises sur les marchés étrangers. La modération des marges bénéficiaires ainsi que des coûts salariaux joue certes un rôle d'amortisseur, mais n'est pas suffisante pour enrayer les pertes récentes de compétitivité en France, contrairement à la situation allemande.

Graphique : Indicateurs de concurrence et de compétitivité

Ces tensions sur la compétitivité interviennent dans un contexte de concurrence internationale accrue, comme l'atteste l'indicateur d'intensité de la concurrence étrangère, qui enregistre une hausse continue depuis 2000, accélérée à partir de 2004 (graphique 5 et encadré). Les secteurs les plus touchés sont les biens intermédiaires et l'automobile.

Au total, les pertes de compétitivité entraînent une baisse des parts de marché de la France depuis 2002 (encadré). Ces dernières années, la croissance réelle des exportations est en effet très inférieure à la hausse de la demande mondiale adressée à la France (encadré). Ce résultat est confirmé par le calcul direct des parts de marché de la France dans la zone OCDE, qui passent, en volume, de 8,2 % au début 2002 à 7,3 % au premier semestre 2005 (graphique 6).

Graphique : Indicateurs de parts de marché (graphique 6)

La stabilisation, voire le recul de l'euro s'il se confirme, devrait à moyen terme contribuer à enrayer cette évolution défavorable. Toutefois, compte tenu de l'impact retardé des effets de compétitivité et de hausse du prix de l'énergie sur les échanges (notamment les exportations), on peut s'attendre à court terme à une accélération de la dégradation du solde extérieur français. Les chiffres publiés pour octobre 2005 vont d'ailleurs dans ce sens, avec un déficit record de 2,5 milliards d'euros, ce qui porte à plus de 20 milliards d'euros le déficit cumulé sur l'année.

Cette évolution contraste singulièrement avec la situation en Allemagne. En effet, même si l'économie allemande souffre d'une atonie de la consommation qui pèse sur la croissance, elle affiche un solde extérieur dynamique, malgré les mêmes contraintes que la France en matière d'appréciation de l'euro ou de prix de l'énergie. En effet, contrairement à la France, ce pays a réussi à maintenir ses parts de marché ces dernières années à environ 15 %. L'Allemagne devient d'ailleurs en 2004 le premier exportateur mondial devant les États-Unis, avec un excédent record de 156 milliards d'euros, suivi d'un nouvel excédent record en 2005. Sa plus grande diversification sectorielle, son meilleur positionnement géographique et son image de qualité représentent des atouts indéniables par rapport à la situation française. Mais de plus, l'Allemagne a mieux réussi à compresser ses coûts de production (notamment ses coûts salariaux) que la France, ce qui représente un avantage considérable dans un contexte de concurrence mondiale de plus en plus vive.

    Bibliographie

  • Insee, " Comptes nationaux annuels. base 2000 ".
  • Douanes, " Les chiffres du commerce extérieur ", analyse semestrielle, 2005.
  • Insee, " Insee Conjoncture ", Informations rapides, 2005. n° 183 et n° 257.
  • CEPII, " Banque de données CHELEM ", 2004.
  • Le commerce extérieur de la France, " Les Notes bleues de Bercy ", annuel.
  • Insee, " Insee Conjoncture ", Tableau de bord hebdomadaire, 2005, n° 33.
  • Sénat, " Projet de loi de finance pour 2005 : rapport général ", n° 74.
  • OCDE, " Principaux indicateurs économiques ", septembre 2005.
  • OCDE, " Perspectives économiques ", 2005, n° 77.

Ecoflash, n°205 (02/2006)

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