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Stratégies de développement : des raisons d'espérer ?

Damien Heurtevent, Professeur agrégé de sciences économiques et sociales

La " désillusion " des experts du développement est à la hauteur des espoirs placés dans les solutions marchandes depuis les années 1980. Après les résultats décevants de deux décennies d'intervention publique, elle consacre l'échec global d'un demi-siècle de stratégies de développement économique. Le désenchantement qui en résulte est propice au renouvellement de la réflexion théorique. Les grands modèles qui ont structuré l'économie du développement ont laissé la place à une réflexion sur les principes de définition et de mise en oeuvre des politiques avec, comme pierre angulaire, la question du rôle des institutions. Dans la pratique, les institutions internationales semblent s'engager dans la même voie.
Il serait pourtant audacieux de voir dans la thématique de la " bonne gouvernance " une rupture radicale, témoignant d'une réelle prise de conscience des limites du " Consensus de Washington ".

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'insertion dans le marché mondial, pour sortir du piège du sous-développement, est perçue comme source de dépendance et d'instabilité. Pour paraphraser une affirmation célèbre, le marché " fait davantage partie du problème que de la solution ". L'État, malgré les débats qui entourent les modalités de son intervention, est alors placé au coeur de stratégies de développement volontaristes généralement orientées vers le marché intérieur (encadré 1).

Texte associé : Les stratégies de développement dans les années 1950 et 1960 (encadré 1)

Mais faute d'avoir généré des effets d'entraînement suffisants, la plupart des pays en développement (PED) qui ont appliqué ces stratégies voient leurs importations augmenter plus vite que leurs exportations et leur déficit externe se creuser. Jusqu'aux années 1970, les rivalités de la guerre froide (soutien à ces pays pour endiguer ou contenir le communisme...) et l'économie d'endettement international (recyclage des pétrodollars...) desserrent la contrainte d'équilibre des paiements extérieurs. Faute d'incitation ou par manque de prudence, les déséquilibres externes, devenus structurels, gonflent la dette de la plupart des États du Tiers-Monde. La crise de la dette, partie du Mexique en 1982, marque une rupture fondamentale dans la plupart des PED. De très nombreux États s'avèrent brutalement incapables d'assurer le service de leur dette lorsque la hausse des taux d'intérêt, le renchérissement du dollar, la restriction des crédits internationaux, la détérioration persistante des termes de l'échange et le ralentissement économique au Nord accroissent subitement la charge de la dette d'une part et compriment les exportations d'autre part.

La mise en oeuvre de plans d'ajustement structurels (PAS) dans la grande majorité des PED se traduit alors par une forte normalisation des stratégies de développement par le biais de l'application, de la généralisation et de l'extension progressive des clauses de " conditionnalité ". Outre la stabilisation à court terme, le retour à la croissance doit être assuré par le biais de réformes structurelles majeures. Les défaillances institutionnelles apparaissent bien plus graves que les défaillances du marché. L'État est jugé largement responsable de l'échec des stratégies précédentes et il est préconisé de le neutraliser. Le développement passe alors prioritairement par la libéralisation commerciale et financière. Menées de concert par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ces politiques, baptisées à la suite de James Williamson, le " Consensus de Washington ", sont devenues depuis le début des années 1980, par choix ou par défaut, le cadre stratégique de développement de la plupart des pays du Sud (encadré 2).

Des essais mitigés

Globalement, ces deux grandes stratégies de développement, intervention de l'État et libéralisation commerciale et financière, ne semblent pas avoir tenu leurs promesses. Certes, entre 1960 et 2000, la croissance annuelle moyenne du produit par tête des pays en développement a été de 2,3 %, taux historiquement élevé, supérieur à ceux du Royaume-Uni du XIXe siècle (1,8 % entre 1820 et 1870) et des États-Unis du début du XXe siècle (1,7 % entre 1900 et 1950). Mais cette croissance est demeurée inférieure à celle des pays développés, si bien qu'aucun rattrapage significatif n'a eu lieu (graphique 1).

Graphique : Produit par habitant (1995) (graphique 1)

Cet examen rapide rejoint les résultats des multiples études économétriques quant à l'évolution des inégalités au niveau mondial. Au-delà des problèmes particulièrement épineux de mesure de ces inégalités, si l'on écarte la Chine et son rattrapage accéléré, il ne semble pas exister de tendance significative à la réduction des inégalités au niveau international (graphique 2) [1].

Graphique : Évolution des inégalités depuis 1960 (graphique 2)

L'effet du tournant stratégique du début des années 1980 est à première vue ambigu : positif pour l'Asie du Sud (Chine et Inde notamment), négatif pour l'Amérique latine et l'Afrique. Mais il est difficile d'en déduire directement un indicateur de réussite comparée des deux grandes stratégies successives dès lors que tous les pays n'ont pas connu un virage de la même ampleur. L'enseignement principal en la matière est sans doute que les pays dont le virage a été le plus brutal, c'est-à-dire ceux qui ont appliqué avec le plus d'orthodoxie les deux modèles successifs, s'en sortent le moins bien. L'Amérique latine et l'Afrique ont mis en oeuvre les consignes de Washington de façon beaucoup plus approfondie et systématique que l'Asie, dont les politiques hétérodoxes ont permis de maintenir une croissance régulière sur l'ensemble des quarante années (Asie du Sud-Est), ou sur les vingt dernières (Chine,Inde) [2] [a].

La grande désillusion

Après un demi-siècle d'expériences de développement, un constat s'impose : il n'existe pas de recette toute prête pour le développement, les grands modèles à prétention universelle ayant largement échoué. L'échec du modèle de Washington découle avant tout de son application inconsidérée quel que soit le contexte économique, social et politique des pays. Ce faisant, les institutions internationales n'ont fait que substituer une nouvelle " religion du marché " à la religion de l'État qui était au coeur des stratégies précédentes. Beaucoup soulignent aujourd'hui les dangers d'une telle attitude idéologique qui consiste à confondre le modèle et la réalité en transformant des énoncés à la validité partielle et conditionnelle en certitudes scientifiques universelles [3].

Inversement, les stratégies qui ont permis à certains pays d'élever durablement leur niveau de vie et de productivité sont très diverses. L'industrialisation par substitution aux importations (ISI) (encadré 1) a globalement bien fonctionné au Brésil, au Mexique et en Turquie. Le modèle asiatique orienté vers l'extérieur (encadré 1) a été un succès, combiné à un protectionnisme sélectif en Corée et à Taiwan, à une plus large ouverture à Singapour et à Hong-Kong. La politique industrielle au coeur du modèle asiatique est passée par le contrôle du crédit en Corée, par des incitations fiscales à Taiwan. Hong-Kong semble être le seul exemple de réussite sans réelle politique industrielle et intervention de l'État. Enfin, l'île Maurice et la Chine ont fondé leurs stratégies de développement sur des politiques différenciées, encourageant le développement de secteurs nouveaux tout en protégeant les activités traditionnelles. Mais l'intervention de l'État mauricien, qui est passée essentiellement par la protection douanière, a été moins directe et dirigiste qu'en Chine.

Texte associé : Le "Consensus de Washington" (encadré 2)

Dès lors, il n'est pas étonnant qu'il soit difficile d'établir des liens systématiques et robustes entre certaines mesures de politique économique et des indicateurs de performance économique. Les principales mesures du" Consensus de Washington ", pourtant toujours au coeur des politiques de développement, n'échappent pas à cette difficulté. Les liens entre ouverture commerciale et croissance semblent plus complexes que ne l'envi-sagent les théories traditionnelles du commerce international [4]. De même, la promotion des IDE fait aujourd'hui débat, surtout depuis la crise argentine [5]. En l'absence d'effets d'entraînement avérés sur le tissu productif local, les incitations fiscales ou douanières concédées aux entreprises étrangères correspondent à un transfert de revenus des contribuables pauvres du Sud vers les actionnaires du Nord. Or, selon un recensement récent de la littérature économique sur la question, il n'existe guère de preuve empirique attestant de tels effets d'entraînement. Il existerait même un lien plutôt négatif entre IDE et productivité des entreprises locales [6].

La " grande désillusion " tient à la prise de conscience qu'il n'existe pas de modèle de développement unique valable toujours et partout. Mais ce désenchantement peut être salutaire. Car s'il n'existe pas un modèle de développement, ce n'est pas parce que celui-ci est impossible, mais bien parce qu'il en existe plusieurs. Dans ce cadre, la réflexion théorique sur les stratégies de développement se déplace du fond vers la forme de la politique économique. Elle se concentre moins sur les grandes orientations stratégiques, renvoyées au contexte local spécifique à chaque pays et à chaque stade de son développement, mais plus sur la façon de définir et de mettre en oeuvre ces politiques. Elle accorde dès lors une place centrale à la question des institutions.

L'accumulation contre la rente

D'un strict point de vue économique, le développement constitue un processus dynamique d'accumulation du capital qui permet l'élévation durable et progressive de la productivité. Celle-ci nécessite le détournement de ressources directement productives, que ce soit pour produire des biens d'équipement ou des infrastructures (capital technique), ou pour former les travailleurs (capital humain).

Il s'agit donc de dégager un surplus (excédent du produit sur la part nécessaire à la reproduction des conditions de production) et de l'utiliser pour lancer un processus d'accumulation. Le développement pose donc un problème de financement à court terme et à long terme.

À court terme, il est relativement aisé de trouver les ressources pour financer le décollage. Un pays en voie de développement dispose toujours de ressources naturelles et humaines sous-exploitées qu'il peut valoriser soit par le biais d'une mobilisation interne, soit sur le marché mondial et dégager ainsi un surplus qu'il peut ensuite réinvestir. À défaut, ou en complément, il peut faire appel aux capitaux étrangers, que ce soit sous la forme d'une aide internationale (emprunt à taux bonifié le plus souvent) ou d'une entrée d'IDE, attirés par la forte rentabilité du capital dans des économies où ce facteur est rare et les ressources abondantes.

Initier un processus de croissance n'est donc pas difficile. Il est d'ailleurs révélateur que presque tous les pays aient connu, à un moment ou à un autre, une phase d'accélération de leur croissance économique [2] [a]. Pourtant ces phases n'ont pas toutes laissé une trace dans les manuels d'économie du développement. Il faut en effet garantir le financement à long terme du processus d'accumulation pour éviter que le décollage ne soit qu'un feu de paille. C'est la manière dont on utilise le surplus qui est alors cruciale et qui suppose la mise en place d'une stratégie de développement. Celle-ci a pour objectif de faire sortir le pays du piège du sous-développement, caractérisé par une défaillance généralisée de la coordination des comportements individuels.

Pour être rentables, les investissements doivent être réalisés conjointement dans diverses activités connexes. Faute de coordination, chaque investisseur fait face à des coûts fixes importants. L'investisseur isolé ne peut s'appuyer ni sur les activités en amont (approvisionnement, biens d'équipement...), ni sur celles en aval (contrainte de débouché). Il ne peut guère compter sur des infrastructures encore largement absentes ou défaillantes. S'il fait le pari que d'autres investissements seront réalisés, il faut encore qu'il assume le risque inhérent à l'opération. Les défaillances du système financier sont alors un lourd handicap. Ces investissements génèreraient pourtant de fortes externalités (révélation de l'information sur les opportunités de profit, formation de la main d'oeuvre, élargissement du marché, infrastructures...) et, partant, de puissants effets d'entraînement au coeur de processus d'accumulation auto-entretenus. Mais comme ces externalités ne sont pas récupérables, elles n'entrent guère dans le calcul privé de l'investisseur et l'économie stagne dans un équilibre de sous-emploi.

Les défaillances de marché à l'origine du piège du sous-développement rendent donc nécessaire l'intervention de l'État. Mais celle-ci porte en elle-même le risque de nouvelles défaillances si les subventions sont détournées de leur objectif incitatif, ou si elles se révèlent inefficaces à débloquer les goulets d'étranglement.

État et marché ont face à eux un même ennemi : les comportements de recherche de rentes. Dans des économies désarticulées, manquant d'infrastructures et faiblement concurrentielles, les innovations sont extrêmement risquées et de surcroît non protégées. Il est plus rentable et plus sûr d'utiliser ses ressources pour exploiter et protéger les niches existantes que d'innover. Lorsque l'État intervient, il est tentant de chercher à détourner ses actions pour obtenir des transferts de revenus sans réelle nouvelle contribution à la production.

Quelle que soit la place accordée à l'État et au marché pour coordonner les individus, une stratégie de développe-ment doit chercher à juguler les comportements vicieux exploitant des rentes de situation sans effet d'entraînement (comportements rentiers) et à favoriser les comportements vertueux générateurs de fortes externalités positives (comportements d'accumulation).

S'adapter au contexte

La diversité des stratégies gagnantes montre que cette fonction générale est compatible avec de multiples formes institutionnelles. Malheureusement, l'expérience a aussi montré que, dans l'ensemble, les solutions voyagent mal.

La comparaison entre les transitions chinoise et russe à l'économie de marché offre une bonne illustration de la supériorité des réformes inventées localement sur les stratégies importées. La première a reposé sur l'invention d'institutions de transition particulièrement efficaces qui ont permis d'introduire les mécanismes de marché à la marge et de diversifier progressivement le régime de propriété. Les pertes en terme d'efficacité supposée du marché ont été largement compensées par la plus grande sécurité des droits créés en s'appuyant sur les traditions culturelles et les institutions existantes [7]. À l'inverse, les thérapies de choc des institutions internationales n'ont pas permis en Russie l'émergence naturelle d'institutions de marché efficaces. En 1990, le PIB de la Chine représente 60 % de celui de la Russie. Dix ans plus tard, c'est l'inverse. La pauvreté a considérablement augmenté en Russie et considérablement diminué en Chine [3].

L'enjeu pour les stratèges nationaux est donc de trouver le bon arrangement institutionnel, celui qui est le plus adapté au contexte du pays. Le problème vient de ce qu'il existe une grande incertitude entourant ce que peut être cet arrangement. Les institutions mises en place sont alors efficaces si elles parviennent à révéler les informations pertinentes. Il semble important dans ce domaine de coordonner largement acteurs privés et publics.

L'expérience algérienne centralisée et dirigiste a largement échoué sur ce problème de l'information. L'absence de contrôle de toute rentabilité financière des projets que ce soit ex ante ouex post est à l'origine d'un gaspillage à grande échelle [8]. À l'opposé, le succès coréen a reposé sur la mise en place d'une planification appuyée sur le secteur privé structuré autour de grandes entreprises (les chaëbols). La nationalisation du secteur financier a permis d'orienter les investissements d'un secteur privé largement respecté par ailleurs. La société coréenne de promotion des exportations (Kotra) fournissant services administratifs et d'information aux investisseurs privés est un autre exemple de cette coordination public-privé [9].

Par ailleurs, pour répondre aux évolutions du contexte accompagnant le processus de développement, les stratégies se doivent d'être réactives. Pour cette raison, les modèles qui ont fonctionné entrent mal dans les grilles des grands modèles de développement. Plutôt que d'opposer les orientations stratégiques, il convient en effet de penser en termes de phases ou de séquences de développement. En Corée, la promotion des exportations des années 1960 succède à une politique de protection des industries nationales, menée durant les années 1950, avant d'être réorientée vers l'industrie lourde et une industrialisation par l'amont dans les années 1970. Les deux décennies suivantes sont marquées par une politique de libéralisation qui est remise en cause après la crise de 1997. Le développement est alors réorienté vers le marché domestique. L'État, toujours présent, a accompagné ces évolutions, la planification instituée dans les années 1960 étant progressivement desserrée jusqu'à la suppression de l'Economic Planning Board en 1994 [9]. La Chine, quant à elle, a fondé son développement sur des vagues successives d'investissements ciblés et sur une ouverture progressive sur le marché mondial. À une première phase (1983-1990) visant l'industrialisation des campagnes et doncle marché intérieur, a succédéune deuxième phase (1990-1997) s'appuyant sur les régions côtières et les IDE de Taiwan, Hong-Kong et des Chinois d'outre-mer s'orientant vers le marché international, avant une troisième phase organisée autour des IDE de l'Occident, attirés par le développement du marché chinois lui-même [7].

L'expérience donne des indications quant aux séquences optimales de réforme. La libéralisation du secteur réel national devrait précéder celle du secteur financier national. La libé-ralisation extérieure ne devrait arri-ver qu'après, en commençant par lecommerce avant les capitaux [10].

La stratégie de développement apparaît dans ce cadre de nature largement expérimentale. Elle prend la forme d'un processus essais-erreurs nécessitant des ajustements permanents. L'objectif n'est pas tant de minimiser les erreurs que de limiter les coûts afférents à l'occurrence d'échecs inévitables [encadré 3].

Texte associé : Une politique industrielle pour le XXIe siècle (encadré 3)

Inciter et contrôler

Une fois définie, la politique doit encore être mise en oeuvre. Si la nécessité d'une intervention de l'État pour orienter le développement semble largement attestée, elle n'est pas garante par elle-même de réussite. Et les échecs en sa présence sont largement aussi nombreux que les succès.

Pour être efficace, l'intervention de l'État suppose un équilibre entre incitation et contrôle. En Amérique latine et en Afrique, la permanence d'un déséquilibre entre incitation et discipline est au coeur de l'échec des stratégies de développement, qui s'est traduit par la mise en place d'économies fonctionnant davantage selon une logique rentière que selon une logique d'accumulation.

La mise en place du modèle interventionniste d'industrialisation par substitution aux importations, dans la plupart des pays d'Amérique latine et d'Afrique, s'est accompagnée de fortes incitations pour les acteurs économiques (taux d'intérêt bonifiés, protections douanières, subventions, monopoles publics...), tandis que les conditions de financement international incitaient fortement les États à s'endetter (afflux de capitaux privés et publics, taux d'intérêt réel bas).

Mais peu d'États ont su imposer un contrôle efficace des bénéficiaires de ces subventions directes ou indirectes. À l'abri de la concurrence internationale, les entreprises nationales (surtout si elles jouissaient d'un monopole intérieur) n'étaient guère incitées à améliorer leur efficacité. De même, en l'absence de réforme agraire, les propriétaires latino-américains ont davantage profité de la hausse des prix agricoles que cherché à dégager des gains de productivité pour augmenter l'offre.

Inversement, la mise en oeuvre des PAS impose une discipline forte pour les acteurs locaux, qui doivent supporter des taux d'intérêt élevés liés aux politiques de rigueur et d'attrait des capitaux étrangers et affronter la concurrence internationale. Mais, avec le recul de l'État, les incitations ont disparu et nombre de pays se retrouvent à nouveau piégés par les blocages traditionnels du développement. Symétriquement, les capitaux étrangers bénéficient de fortes incitations sans réelles contraintes.

Les PAS devaient assurer la transition des économies de rente africaines en économies de marché. Mais faute d'un État efficace, la libéralisation et la privatisation ont généralement transformé des rentes liées au contrôle étatique en rentes de monopoles privés [10] et [3]. La transition a été l'occasion de tous les déséquilibres et de tous les enrichissements sans cause [8]. Elle s'est traduit par des pillages (privatisation à bas prix, vente des actifs) et des gaspillages (déclassement des actifs, abandon en bloc des investissements passés).

À l'inverse, les stratégies gagnantes sont celles qui ont su à la fois inciter et contrôler, en maniant comme en Asie la carotte et le bâton [2] [a]. La Corée est de ce point de vue un exemple éloquent. L'État coréen a su mettre en place de puissants et divers mécanismes incitatifs allant de l'octroi de crédits à taux bonifiés par des banques nationalisées, aux incitations fiscales en passant par des facilités d'importation et une protection douanière. Cela a permis de privilégier certaines activités jugées prioritaires pour le développement et notamment celles liées à l'exportation. Mais l'État coréen s'est aussi doté de moyen pour contrôler efficacement la bonne utilisation de ces ressources publiques. La performance extérieure a servi d'indicateur de productivité pour sanctionner les entreprises inefficaces profitant des aides de l'État. Dans les années 1970, l'État décide de l'ouverture en bourse des chaëbols pour éviter une concentration trop élevée [9].

Dans un autre contexte, le modèle de développement du Chili, dans l'ensemble libéral, a mieux fonctionné que celui des États voisins, parce qu'il comportait des mesures de contrôle des capitaux à court terme. De même, la sortie de la crise de 1997 a été facilitée en Malaisie par l'instauration d'un contrôle des capitaux et s'est avérée plus rapide que dans les autres pays de la région [3].

Dans ces différentes expériences, les formes de contrôle choisies sont diverses mais répondent à la même volonté de limiter les comportements de rente, qu'ils soient le fait d'agents privés ou publics. Plus que la nature des incitations, c'est la qualité des institutions chargées d'en contrôler la bonne utilisation qui semble primordiale. Dans une étude récente réalisée pour l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), Dani Rodrik définit quelques principes généraux pour une politique industrielle efficace. Celle-ci passe par des mesures ciblées assorties d'objectifs définis ex ante. Le contrôle doit pouvoir s'appuyer sur des indicateurs clairement observables assortis de clauses de retrait de l'aide publique en cas de non-respect des objectifs dans un délai raisonnable et fixé à l'avance. Les institutions mises en place doivent, par ailleurs, être transparentes et les compétences clairement définies pour limiter au maximum le risque de corruption et de collusion (encadré 3).

Des raisons d'espérer ?

Les évolutions actuelles de la pensée et de la pratique du développement par les institutions internationales offrent une image ambiguë. Si elles intègrent désormais largement la nécessaire réflexion sur la qualité des institutions, elles ne semblent pas remettre en cause le caractère universel des mesures au coeur du " Consensus de Washington ". Cela revient à penser que ce n'est pas le contenu des " bonnes " politiques qui est à revoir mais leur mise en oeuvre. Dans ce cadre, la réflexion s'organise autour de la question centrale de la " bonne gouvernance " et porte davantage sur l'aval (application) que sur l'amont (définition et révision) des politiques.

L'échec des politiques préconisées par le FMI a débouché sur un certain changement du discours et des objectifs laissant plus de place aux réformes structurelles centrées sur l'éducation, la santé ou les infrastructures publiques. A la fin des années 1990, les réformes, dites de " seconde génération " ont ainsi intégré, à côté des dix mesures traditionnelles identifiées par James Williamson [encadré 2], de nouvelles mesures à l'origine de ce que certains ont appelé le " Second Consensus de Washington " ou " l'Après-Consensus de Washington ".

L'analyse de ces réformes, dites de seconde génération atteste en fait d'évolutions assez ambiguës. D'un côté, certaines mesures s'inscrivent dans une logique de renforcement des politiques libérales : extension de la libéralisation financière à tous les capitaux, adhésion à la discipline de l'OMC, indépendance des banques centrales et lutte contre l'inflation... De l'autre, on trouve des mesures plus institutionnelles visant la " bonne gouvernance ", dès lors que les défaillances de marché se multiplient en l'absence d'un cadre institutionnel minimal : lutte contre la corruption, transparence des comptabilités privées, mise sur pied de systèmes judiciaires solides autour d'une législation surles faillites garantissant les droits des créanciers [2] [a].

Enfin, des programmes spécifiques de réduction de la pauvreté ont été introduits, ce qui marque une ouverture par rapport à " l'économie des retombées " pratiquée jusqu'alors, selon laquelle la croissance était une condition suffisante de réduction de la pauvreté.

Il serait pourtant audacieux d'y voir une véritable remise en cause du modèle de Washington. En effet, ces mesures relèvent davantage d'aménagements à la marge relatifs à la mise en oeuvre des politiques de libéralisation dont la logique d'ensemble demeure inchangée.

Dans son rapport annuel consacré en 2005 au " Climat de l'investissement ", la Banque mondiale rejoint cette approche en terme de " bonne gouvernance ". Ce faisant, malgré les intentions affichées, elle fait preuve de la même dissymétrie dans le traitement des défaillances du marché et de l'État. En effet, dans ce rapport, l'État n'est réputé influer sur la croissance économique que par l'intermédiaire du " climat des affaires " (coût et risque des investissements, conditions de la concurrence) et la prise en charge de biens publics traditionnels. Les mesures transversales concernant l'état de droit, le régime de propriété, les infrastructures, l'éducation, sont préférées aux mesures de politique industrielle assimilées à des " interventions sélectives " considérées comme globalement inefficaces.

Le rapport de la Banque mondiale insiste toutefois sur la nécessité d'établir un consensus social et politique pour garantir la crédibilité de l'action publique. L'action publique doit veiller à limiter les comportements de recherche de rente. Enfin, la Banque insiste sur la nécessité d'une adaptation des politiques aux capacités institutionnelles locales [Banque mondiale, Rapport 2005].

Cette nouvelle approche se traduit de façon concrète dans les programmes mis en place depuis 1999 par la Banque mondiale et le FMI. Les nouvelles stratégies de réduction de la pauvreté et de soutien de la croissance sont censées avoir pour origine les États concernés eux-mêmes avant approbation par les bailleurs internationaux. La rédaction des Poverty Reduction Strategy Papers doit, par ailleurs, répondre à trois nouvelles exigences à souligner. D'abord, la définition et le suivi des plans doivent être réalisés localement sur une base participative la plus large possible (la plupart des ministres et pas uniquement celui des Finances, les pouvoirs locaux et la société civile, dont les ONG). Ensuite, les programmes doivent définir des objectifs précis et se donner les moyens d'une évaluation régulière. Enfin, il est préconisé une approche multidimensionnelle des facteurs de la pauvreté et des blocages.

Pour l'instant, la portée de ces changements est difficile à évaluer. Faute de sources statistiques fiables, les bilans internes du FMI et de la Banque mondiale se contentent de répertorier les " bons " exemples dans l'intention de constituer une base de données mutualisées, et jugent l'ensemble très encourageant. De leur côté, les bilans externes réalisés par les ONG sont largement moins enthousiastes et dénoncent parfois un simple habillage masquant la permanence des politiques de stabilisation et de libéralisation [11].

Il est vrai qu'en l'absence d'une remise en question plus générale des certitudes sur le contenu des stratégies de développement, ces initiatives risquent fort de ressembler à la quadrature du cercle et la nécessaire réflexion institutionnelle sur la définition et la mise en oeuvre des stratégies de développement de rester lettre morte. Tandis que les politiques préconisées limitent les rentrées fiscales, les transferts de capitaux vont dans le mauvais sens ou sont notoirement insuffisants pour financer le développement. Dans ce contexte, il semble particulièrement difficile de renforcer les capacités des États à garantir d'une part un bon " climat des affaires " et d'autre part l'accès des plus pauvres aux services publics fondamentaux. Ces deux axes d'intervention de l'État sont pourtant les piliers de la nouvelle stratégie de la Banque mondiale [Banque mondiale, Rapports 2004 et 2005].

    Bibliographie

    [1] Bensidoun Isabelle, Les inégalités dans le monde, " Écoflash ", Scéren/Cndp, mars 2005, no 195.
    [2] Rodrik Dani, a)Rodrik Dani, " Growth Strategies ", octobre 2004 ; b)Rodrik Dani, " Industrial Policy for the Twenty-First Century ", septembre 2004.
    http://ksghome.harvard.edu/~drodrik/papers.html
    [3] Stiglitz Joseph, " La Grande Désillusion ", Paris : Fayard, 2003.
    [4] Bensidoun Isabelle, Chevallier Agnès, Gaulier Guillaume, Repenser l'ouverture du Sud, " La lettre du CEPII ", octobre 2001, no 205.
    [5] Coordonnier Christophe, Santiso Javier, IDE et développement : le retour du débat, " Problèmes d'Amérique latine ", 2004, no 53.
    [6] Hanson Gordon, Should Countries Promote Foreign Direct Investment ? United Conference on Trade and Development, " G-24 Discussion Paper Series ", février 2001, no 9.
    [7] Arvantis Rigas, Miege Pierre, Wei Zhao, Regards sur l'émergence d'une économie de marché, " Problèmes économiques ", mars 2004, no 2846, p. 12-18.
    [8] Liassine Mohammed, De l'indépendance aux années 80, les stratégies de développement de l'Algérie, " Problèmes économiques ", février 2004, no 2844, p. 24-32.
    [9] Ilpyong J. Kim, Uk Heon Hong, La Corée du Sud : quarante ans d'interventionnisme de l'État, " Problèmes économiques ", janvier 2001, no 2696.
    [10] Hugon Philippe, " L'Économie de l'Afrique ", Paris  : La Découverte, 2003,coll " Repères ", n° 117.
    [11] Levinsohn, Jim, The World Bank's Poverty Reduction Strategy Paper Approach : Good Marketing or Good Policy ? United Conference on Trade and Development," G-24 Discussion Paper Series ", avril 2003, no 21
    [12] Fontaine Jean-Marc, " Mécanismes et politiques du développement. Du Big Push à l'ajustement structurel ", Paris : éd. Cujas, 1994.
    [13] Assidon Elsa, " Les Théories économiques du développement ", Paris : La Découverte, 2002, coll. " Repères ", n° 108.
    [14] What Washington Means by Policy Reforms, in Williamson J., " Latin American Adjustment : How Much Has Happened ", Washington DC : Institute for International Economics, 1990, p. 7-20.

Ecoflash, n°203 (12/2005)

Ecoflash - Stratégies de développement