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La microfinance, une finance au secours des pauvres ?

Yves Jégourel, Maître de conférences Université Montesquieu - Bordeaux IV

La microfinance suscite un engouement sans précédent dans les pays industrialisés comme dans les pays en développement et reçoit le soutien de grandes institutions internationales : les Nations unies, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Elle vise à combattre la pandémie de pauvreté, à laquelle nul pays de la communauté internationale ne semble pouvoir se soustraire, par la diffusion de services bancaires variés aux personnes pauvres qui, auparavant, en étaient privées. En dépit d'une diversité d'expériences, le bilan de la microfinance est assurément positif mais l'évolution programmée vers une plus grande intégration de ce secteur dans le paysage bancaire traditionnel comporte des zones d'ombre sur lesquelles il convient d'être vigilant.

Plus d'un milliard de personnes vivent de nos jours avec moins de un dollar par jour. En 2001, plus de 46 % des habitants de l'Afrique subsaharienne et 31 % des habitants de l'Asie du Sud vivaient selon la Banque mondiale en dessous de ce seuil. Les pays industrialisés n'échappent pas non plus à la réalité de la pauvreté : en France, en dépit d'une baisse du taux de pauvreté monétaire (encadré), les titulaires du Rmi ont vu leur nombre augmenter de plus de 9 % en 2004. Face à l'urgence qu'une telle situation impose, la communauté internationale s'est engagée à diminuer de moitié la pauvreté dans le monde d'ici à 2015, conformément aux objectifs dits du millénaire. Face à l'âpreté du combat à mener et aux échecs relatifs des politiques traditionnelles de lutte contre la pauvreté tant nationales qu'internationales, décideurs politiques, institutions internationales et acteurs sociaux s'accordent sur la nécessité de trouver aujourd'hui de nouvelles solutions. Parmi celles-ci, la microfinance. Le terme pourrait en apparence surprendre, choquer même... Comment imaginer en effet que la finance, connue pour ses nombreuses dérives spéculatives et souvent peu soucieuse des préoccupations de la sphère réelle, puisse aider des personnes pauvres coupées, temporairement ou non, de la vie économique ? Tel est pourtant le cas car la microfinance, en réalité bien éloignée des hautes sphères de la finance que chacun connaît, s'attaque à un des aspects parfois méconnu de la pauvreté : l'exclusion bancaire. 80 % de la population mondiale n'a, aujourd'hui encore, pas accès au crédit et ne peut donc, en conséquence, s'endetter pour créer sa propre activité. Voie prometteuse pour certains [7], véritable révolution pour d'autres [8], la microfinance s'impose de plus en plus comme un moyen approprié pour lutter contre la pauvreté, tant dans les pays industrialisés que dans les pays dits du Sud.

Texte associé : Différentes conceptions de la pauvreté

Le premier sommet du microcrédit qui s'est tenu en 1997 sous l'égide des Nations unies a consacré l'effort de la communauté internationale à promouvoir ce secteur d'activité afin qu'en 2005, année déclarée de la microfinance dans le monde, 100 millions de ménages pauvres puissent en bénéficier. La toute récente création par l'État du Fonds de cohésion sociale en faveur du microcrédit, doté de 73 millions d'euros, démontre la volonté des pouvoirs publics français de s'inscrire dans cette dynamique mondiale.

Les enjeuxde la microfinance

La microfinance est un domaine de la finance dont les frontières sont complexes à délimiter tant les réalités qu'elle recoupe sont variées. On observe en effet, d'un pays à un autre, une extrême diversité au sein des acteurs tant du côté de l'offre (les institutions de microfinance - IMF - pouvant être essentiellement, une banque ou un établissement financier spécialisé, une ONG, une association intermédiaire en opération bancaire, comme l'Association pour le droit à l'initiative économique - Adie - acteur essentiel de la microfinance en France, ou enfin une institution financière mutualiste) que du côté de la demande, c'est-à-dire des pauvres. La microfinance est à l'image de la pauvreté qu'elle combat : différente selon les pays, et notamment entre les pays industrialisés et les pays dits du Sud, mais de dimension mondiale.

Cette diversité des IMF, provenant essentiellement de l'hétérogénéité dans les degrés de maturité des secteurs bancaires et des divergences dans les systèmes réglementaires d'encadrement des activités d'épargne et de crédit [1], conduit à privilégier deux définitions non exclusives de la microfinance, l'une basée sur les services offerts par ce secteur d'activité, l'autre se référant à son ambition fondamentale. La microfinance est, en premier lieu, une finance à très petite échelle, pour de faibles montants. Dans cette logique, l'activité de microcrédit, partie essentielle de la microfinance, peut se définir comme l'octroi de prêts de faibles montants en vue essentiellement de la création d'une microentreprise. Cette définition, bien que pertinente pour comprendre l'apposition du préfixe " micro " et la distance existant entre finance traditionnelle et microfinance, ne permet cependant pas d'établir une frontière nette entre la microfinance et le reste de la sphère financière. En privilégiant une dimension quantitative de ce domaine d'activité, elle le prive d'une de ses caractéristiques fondamentales : la lutte contre l'exclusion bancaire et la pauvreté.

La microfinance se définit, en effet, comme le secteur d'activité dont l'ambition est soit d'offrir aux personnes pauvres les services financiers que le secteur bancaire traditionnel leur refuse, lorsque celui-ci existe (comme c'est le cas dans les pays industrialisés) soit de se substituer à un système bancaire inexistant ou défaillant dans les pays en développement. Qu'y a-t-il cependant de réellement nouveau dans cela ? Les services financiers aux personnes pauvres, tels les prêts sur gages ou l'usure, n'ont-ils pas de tout temps existé ? Certes, mais les acteurs de la microfinance, à la différence des ces derniers, ne se désintéressent pas de l'usage que l'emprunteur fait des sommes qui lui sont allouées. Bien au contraire : la viabilité économique et financière du projet à l'origine de la demande de prêt est en effet une des conditions de l'octroi de celui-ci puisqu'en l'absence de garantie en capital, elle est la condition sine qua non du remboursement de l'emprunt. L'activité de microcrédit n'est en outre pas la seule activité des IMF.

Celles-ci encouragent en effet l'épargne (microépargne) et peuvent offrir aux personnes pauvres des systèmes de microassurance leur permettant dans les pays du Sud par exemple, de se protéger soit d'une baisse de leur revenu agricole que des aléas climatiques pourraient leur imposer, soit d'un risque de maladie. C'est ainsi qu'en Ouganda par exemple, la Foundation for International Community Assistance s'est engagée dans des séminaires de sensibilisation au drame du sida.

Plus fondamentalement, la microfinance vise à lutter contre la pauvreté en développant ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler l'empowerment ou l'acquisition d'aptitudes, c'est-à-dire la capacité d'une personne ou d'un groupe social à prendre du pouvoir [10]. Que ce soit par l'acquisition d'un nouveau statut social lié à une création d'entreprise, par l'apprentissage, dans les pays les moins avancés, des règles élémentaires de comptabilité ou même par une meilleure connaissance des règles démocratiques ou sanitaires, la plupart des IMF tentent de briser par des moyens financiers et non financiers les cercles vicieux de la pauvreté. Elles participent en ce sens au renouveau de l'analyse de la pauvreté initiée par Amartya Sen, le prix Nobel d'économie en 1998 (encadré).

Certaines IMF, enfin, dépassent largement leur vocation financière pour offrir à leurs clients des services beaucoup plus vastes. La Grameen Bank au Bangladesh, pionnière dans le domaine du microcrédit, a ainsi diversifié son activité en créant la GrameenPhone permettant aux habitants de villages ruraux de s'endetter pour acheter un téléphone portable et de rembourser leur prêt en mettant leur appareil à la disposition des autres, comme téléphone public. D'autres, à l'instar de la Banque de l'agriculture et du développement rural (Agribank) au Vietnam, ont mis en place des programmes de services bancaires mobiles permettant d'aller au-devant des personnes pauvres vivant dans des zones géographiques enclavées.

Cette volonté de lutter contre la pauvreté ne fait cependant pas des IMF des organismes purement philanthropiques. Les institutions de microfinance visent à lutter contre la pauvreté afin que la justice sociale se réalise tout en s'assurant de la viabilité opérationnelle, financière ou institutionnelle de leurs actions. Celles-ci ne peuvent donc être gratuites. Il s'agit d'offrir des services financiers aux personnes défavorisées et de facturer ces services - dans le respect des capacités financières de ces personnes - afin que la pérennité de cette offre ne soit pas menacée.

Comment prêter aux pauvres ?

Une question se pose immédiatement : comment concilier deux objectifs (justice sociale et viabilité financière) a priori incompatibles ? En d'autres termes, comment prêter à des personnes pauvres, les aider à vaincre cette pauvreté tout en s'assurant d'une relative autonomie financière de l'organisme prêteur ? Toutes banques et institutions assimilées à un organisme de prêt doivent, en effet, faire face aux conséquences de l'asymétrie d'information existant entre lui et le demandeur de prêt : ce dernier, par nature, connaît mieux la nature risquée du projet d'investissement qu'il souhaite entreprendre grâce aux fonds qui lui sont prêtés. Dans la mesure où un projet risqué se voit imposer un taux d'intérêt élevé, signe d'une rémunération plus grande pour la banque en réponse à ce risque accru, un investisseur peut volontairement sous-estimer la nature risquée de ce projet afin de bénéficier d'un taux d'intérêt modéré. L'activité de prêt est d'autant plus risquée qu'elle repose sur une fonction de transformation de la banque : celle-ci utilise en effet des dépôts le plus souvent liquides (et donc mobilisables à tout moment) provenant des épargnants pour prêter à long terme pour des créations d'entreprises ou des projets immobiliers. Face à un retrait massif des fonds des épargnants, la banque peut en théorie se retrouver à tout moment en situation d'illiquidité. La banque commerciale ne semble en conséquence guère pouvoir prêter à des personnes aux revenus faibles ou instables, souvent exclues socialement et ne pouvant offrir de caution matérielle renégociable.

Comment les IMF ont-elles alors pu réussir là où les banques commerciales traditionnelles se sont avérées incompétentes ? C'est ici que la révolution de la microfinance se dévoile : en comprenant la personne en situation de pauvreté et en lui offrant des services financiers adaptés à ses besoins. Quatre éléments expliquent la supériorité des IMF sur le secteur bancaire traditionnel : les microcrédits sont accordés sur la base de procédures simples et rapides et le plus souvent sans demande de garanties matérielles ; à la différence de l'aide humanitaire ou d'une action sociale traditionnelle, les taux d'intérêt pratiqués par les institutions de microfinance ne sont pas nuls et sont souvent plus élevés que ceux proposés par le secteur bancaire traditionnel mais néanmoins inférieurs aux taux d'usure usuellement pratiqués ; une proximité géographique et relationnelle importante avec le client pauvre : l'asymétrie d'information inhérente à toute relation prêteur-emprunteur s'en trouve en conséquence réduite [6] ; une incitation forte à rembourser de la part de l'emprunteur. Ce dernier point s'explique aisément. L'emprunteur ne dispose en premier lieu d'aucune autre alternative que le recours à des usuriers : ne pas rembourser son microcrédit le priverait en conséquence de toute source de financement. L'octroi d'un prêt n'est, en outre, accordé le plus souvent qu'à court terme, par tranches et pour des montants progressifs : pour obtenir l'intégralité de son prêt l'emprunteur devra, en conséquence, prouver sa capacité à rembourser de petits montants pour en obtenir de plus importants. La forte incitation à rembourser l'emprunt tient de plus à des techniques de prêts spécifiques à la microfinance et liées à des observations de terrain. Les premières expériences de microfinance ont ainsi montré qu'il était plus intéressant de prêter, au sein d'un ménage, à une femme plutôt qu'à un homme [3]. Dans les pays en développement, les femmes se sont en effet avérées être plus rigoureuses que les hommes dans la gestion du budget du ménage et donc dans le remboursement du prêt contracté. Les IMF enfin, à la différence des banques traditionnelles, n'accordent pas uniquement des prêts sur la base de procédures individuelles mais pratiquent aussi ce qu'il est convenu d'appeler des prêts de groupe. Elles substituent ainsi à une caution matérielle inexistante ou inadaptée, une caution morale.

Le prêt de groupe

Le principe général du prêt de groupe est simple : avant de pouvoir solliciter un prêt, divers emprunteurs doivent se constituer en un groupe solidaire assurant collectivement le remboursement du prêt contracté en cas de défaillance d'un des membres de ce groupe. Le groupe, constitué volontairement, doit offrir une homogénéité géographique (un même village, des personnes voisines), sectorielle (une même activité professionnelle) ou une homogénéité de genre : les Self Help Groups sont ainsi en Inde des groupes solidaires formés de vingt à trente femmes exclusivement.

Face au groupe solidaire, le risque supporté par l'organisme prêteur est réduit grâce à la multiplicité des ressources financières si l'un des clients s'avère insolvable (d'autres membres du groupe pourront payer pour lui), mais aussi grâce à la pression morale que le groupe exercera sur le membre en difficulté financière : en cas de non-remboursement, l'offre de prêt est annulée pour l'intégralité du groupe. Il y a donc une incitation forte pour chaque individu à honorer sa dette sous peine d'être sanctionné par le groupe et, réciproquement, pour le groupe à aider tout membre en situation difficile.

Une diversité de techniques de prêts de groupe existe de par le monde. Trois modèles généraux peuvent être néanmoins distingués.

Le premier modèle de distribution de microcrédit de groupe, la Coopérative d'épargne et de crédit (Coopec), est issu du modèle historique développé à la fin du XIXe siècle en Rhénanie par Friedrich Raiffes en et est aujourd'hui largement utilisé dans les programmes de microfinance en Afrique. Dans un tel système, l'octroi de crédit est conditionné par l'existence d'une épargne préalable des groupes solidaires. La gestion de la Coopec est en théorie assurée par ses sociétaires. Le crédit aux caisses villageoises, deuxième modèle de microcrédit et lui aussi utilisé en Afrique, n'a pas la rigidité des Coopec, dans la mesure où les ressources permettant les opérations de crédit proviennent à la fois de l'épargne collectée et de lignes de crédit externes. Le groupe, sous l'autorité d'une association villageoise et constitué de trente à cinquante membres, reçoit de l'IMF (une banque nationale le plus souvent) la totalité du prêt et se charge de le repartir entre ses membres fédérés en sous-groupes [6]. Enfin, dans les prêts aux groupes solidaires expérimentés à l'origine par Muhammad Yunus, professeur d'économie à l'université de Chittagong (Bangladesh), l'épargne, bien qu'encouragée, n'est en revanche pas un préalable au crédit [10]. Les groupes solidaires sont en outre de taille plus modeste : entre trois et sept personnes. L'octroi du prêt est individuel mais c'est à nouveau la caution du groupe solidaire qui permet l'opération de crédit. Ce dernier modèle s'est largement diffusé de par le monde en s'adaptant au contexte local. Il a notamment inspiré la création de l'Adie en France.

Cette association jouit aujourd'hui d'une dérogation au Code monétaire et financier lui permettant d'emprunter auprès des banques pour prêter aux titulaires de minima sociaux (à la différence d'une association traditionnelle ne pouvant prêter qu'à hauteur de ses fonds propres). Grâce aux microcrédits ainsi accordés, et à sa politique d'accompagnement de projet, elle peut aider des personnes en situation précaire à créer leur microentreprise [8]. D'autres institutions intervenant dans la sphère de la microfinance, telles France active, France initiative réseau ou la Nouvelle économie fraternelle, participent à ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler la finance solidaire.

Des résultats encourageants

Le premier - et le plus éclatant - succès remporté par les IMF est de nature à la fois économique et idéologique. Elles ont en effet pu montrer par leurs actions que des personnes pauvres, largement délaissées par le secteur bancaire traditionnel, étaient contre toute attente des clients rentables et dont le profil que l'on croyait présenter plus de risque qu'un emprunteur moyen, pouvait être largement corrigé à la fois par la mise en place de mécanismes incitatifs adaptés en matière de remboursement et par une politique forte d'accompagnement de projet. Le taux de remboursement des emprunts est, à titre d'exemple, proche de 97 % pour la Grameen Bank et de 94 % pour l'Adie. Beaucoup d'IMF de pays en développement (et notamment celles de l'Amérique latine) ont, en outre, pu montrer une plus grande résistance aux crises financières qui ont récemment ébranlé le système monétaire international : la Bank Rakyat Indonesia, acteur essentiel de la microfinance en Indonésie et forte de plus de 26 millions de clients a ainsi pu surmonter la crise asiatique de 1997 qui sinistra nombre de secteurs bancaires de l'Asie du Sud -Est [5].

Le deuxième succès des IMF est de nature institutionnelle : jadis expérimentaux, les modèles de microfinance ont essaimé de par le monde et bénéficient du soutien des plus grandes institutions financières internationales, telles la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI), de nombreux gouvernements et d'associations de bailleurs de fonds tels le Consultative Group to Assist the Poor (CGAP). On compte aujourd'hui plus de 7 000 IMF dans le monde pour environ 80 millions de clients. La Grameen Bank touchait en 2004 3,7 millions d'emprunteurs et offrait des services à plus de 48 000 villages (contre " seulement " 37 000 en 1997), soit près de 68 % de la totalité des villages du Bangladesh. Il existe en Amérique latine plus de 200 IMF représentant plus d'1,5 million de clients pour un encours de crédit de 875 millions de dollars. Au sein de celles-ci, Bancosol, première banque à statut privé présentait en juin 2004 un encours de crédit de 100 millions de dollars et servait environ 47 000 clients. En France, l'Adie a, depuis sa création, contribué à la création de plus de 27 000 entreprises présentant des taux de pérennité légèrement supérieurs à la moyenne nationale. Plus de 33 000 emplois ont ainsi pu être créés. Au sein des clients de l'Adie, 54 % des clients sont titulaires du Rmi. Bien que ce thème demeure controversé [4], la microfinance semble enfin favoriser, dans les pays en développement et notamment au Bangladesh et en Inde, l'empowerment des femmes, principales récipiendaires des crédits octroyés par les IMF : 96 % des prêts de la Grameen Bank sont accordés à des femmes.

Les pauvres : un marché prometteur ?

L'abondance de chiffres et la couverture médiatique croissante ne doivent cependant pas faire oublier que la microfinance est un secteur particulièrement hétérogène tant au niveau de ses acteurs, nous l'avons vu, mais aussi de ses résultats. En dépit des nombreuses victoires remportées par le secteur d'activité, de nombreuses zones d'ombre subsistent.

La première d'entre elles tient à l'orientation institutionnelle que devront prendre les IMF. Celles-ci vivent sur un équilibre instable : investir le champ social en luttant contre l'exclusion par l'aide à la création d'entreprise, tout en développant leur viabilité financière. Parfois entravées dans leur capacité de collecte de l'épargne et dans le taux d'intérêt qu'elles peuvent pratiquer sur les opérations de microcrédit, parfois victimes d'erreurs stratégiques ou de gestion, nombreuses sont les IMF qui peinent à atteindre leur autonomie financière et voient, de ce fait, leur existence dépendre de leurs bailleurs de fonds.

L'arrivée de banques commerciales existantes sur le marché de la microfinance (à l'instar de la microfinance en Amérique latine où 29 % des fonds octroyés aux microentreprises proviennent de banques commerciales [2]) ou la mutation des IMF vers une structure bancaire traditionnelle, telle Bancosol en Bolivie, seraient alors pour beaucoup (et notamment le FMI [5]) une évolution intéressante et quasi naturelle. Il est vrai que le succès de la microfinance attire dans ce secteur nombre d'institutions n'ayant guère les moyens de mettre en place les techniques de gestion que nécessite ce type d'activités financières [4], ce qui crée par nature un risque de système. La professionnalisation et la rationalisation du secteur apparaissent alors indispensables.

Pour nombre d'experts cependant, cette professionnalisation, lorsqu'elle favorise un renforcement de la vocation commerciale des IMF, condition supposée de leur viabilité financière, pourrait favoriser une dérive vis-à-vis de leur vocation sociale. La concurrence accrue sur le marché des pauvres entre IMF devenues banques commerciales pourrait conduire à une saturation du marché comme c'est aujourd'hui le cas en Bolivie, à une moindre vigilance dans l'octroi de crédits et favoriser de ce fait simultanément le surendettement des personnes pauvres et la diminution de la qualité des encours de crédit des IMF. Lorsque cette dernière conduit à une faillite de l'IMF, les conséquences sociales apparaissent dramatiques.

L'intérêt de la microfinance traditionnelle tient en outre à la dimension humaine forte existant au sein d'un groupe d'emprunteurs et entre prêteur et emprunteur, permettant ainsi de réduire l'asymétrie d'information à laquelle toute banque est soumise. Cette dimension pourrait devenir dans un environnement concurrentiel marqué, particulièrement coûteuse et de ce fait être progressivement négligée. La dimension humaine accompagnant la création et le développement de microactivités est d'autant plus importante lorsque l'on sait que la pauvreté n'est ni un phénomène permanent ni transitoire mais un phénomène récurrent. Le véritable enjeu social de la lutte contre la pauvreté n'est donc pas seulement de sortir de la précarité toute personne qui la subit mais de lui offrir des garanties lui permettant d'y échapper définitivement. Un échec à maintenir durablement ces objectifs sociaux ne menacerait paradoxalement pas l'avenir de la microfinance mais la priverait de ses ambitions originelles.

Une solution partielle

La microfinance, forte de ses réussites, doit être encouragée. Elle reste néanmoins un outil de développement et ne peut prétendre vaincre toutes les formes de pauvreté. Il est aujourd'hui avéré que la microfinance ne permet pas de venir en aide aux plus pauvres parmi les pauvres. Une étude menée par le CGAP [2] sur sept IMF opérant dans quatre pays a notamment pu montrer qu'aux Philippines, en Ouganda et en Bolivie, les programmes de microfinance ne permettaient pas d'atteindre les personnes indigentes ou très pauvres. Seules les personnes dont les revenus oscillent autour du seuil de pauvreté pouvaient réellement en bénéficier. La pauvreté est, en effet, un phénomène particulièrement complexe ne se nourrissant pas uniquement d'une insuffisance de ressources monétaires. Elle est pour beaucoup le fruit d'une détresse professionnelle, sociale, psychologique, considérablement éloignée de l'envie d'entreprendre. En outre, elle se conjugue souvent dans les pays industrialisés et dans certains pays en développement (l'Inde notamment) avec une exclusion sociale rendant plus complexe la création d'une microactivité.

La microfinance, pour positive qu'elle soit, n'est donc qu'une solution partielle à un problème particulièrement complexe et ne peut être érigée en modèle de développement. Elle ne doit en aucun cas être un substitut aux actions publiques de développement et ne peut affranchir les pouvoirs publics et les grandes institutions internationales d'une réflexion permanente sur les origines de la pauvreté et les moyens d'y remédier.

Dans un contexte de maîtrise des dépenses publiques et d'accroissement de la concurrence internationale sur nombre de produits, une politique ambitieuse contre la pauvreté nationale et internationale ne peut se faire sans coût : il s'agira en particulier d'augmenter et de rationaliser l'aide publique au développement (APD) en faveur des pays pauvres et endettés (PPTE), de repenser l'accès aux marchés agricoles des pays industrialisés pour les pays en développement, dont beaucoup dépendent de leurs exportations de produits agricoles et de s'interroger sur le processus de formation des prix de ces produits sur des marchés financiers souvent dominés par des pressions spéculatives. Il s'agira aussi de s'interroger plus en avant sur les conséquences sociales dans les pays industrialisés d'une plus grande flexibilité du marché du travail et de la précarité accrue de l'emploi dont l'augmentation du temps partiel subi est une des manifestations. Il conviendra enfin de renforcer dans ces mêmes pays les politiques des transferts sociaux dont on sait qu'ils sont un facteur essentiel pour lutter contre la pauvreté.

    Bibliographie

    [1] Agence française de développement, " Précis de réglementation de la microfinance ", disponible sur le site de l'Afd :
    http://www.afd.fr
    [2] Centre Auguste et Léon Walras, " Exclusion et liens financiers : l'exclusion bancaire des particuliers : rapport du Centre Walras 2004 ", Paris, Economica, 2005.
    [3] Hofmann Elisabeth, Marius-Gnanou Kamala, L'approche genre dans la lutte contre la pauvreté : l'exemple de la microfinance, in Dubois Jean-Louis et Lachaud Jean-Pierre, " Pauvreté et développement socialement durable ", Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2003.
    [4] Forestier Pierre, Les nouveaux enjeux de la microfinance, " Techniques financières et développement ", mai 2005.
    [5] Littlefield Elisabeth, Rosenberg Richard, Le microfinancement et les pauvres, " Finances et développement ", 2005, vol. 41, n° 2.
    [6] Mayoukou Celestin, Microbanque locale et intermédiation mediatisée par les groupes solidaires : le cas des banques villageoises d'Afrique de l'Ouest, " Les Cahiers de l'association Tiers Monde ", 2002, n° 17.
    [7] Morduch James, The Microfinance Promise, " Journal of Economic Litterature ", 1999, vol. 37.
    [8] Nowak Maria, " On ne prête pas qu'aux riches : la révolution du microcrédit ", Paris, Lattès, 2005.
    [9] Sen Amartya, " Un nouveau modèle économique, développement, justice liberté ", Paris, Odile Jacob, 2000.
    [10] Yunus Muhammad, " Vers un monde sans pauvreté ", Paris, Lattès, 1997.

Ecoflash, n°201 (10/2005)

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