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Les travailleurs non qualifiés

Yannick l'Horty, Professeur d'économie, Université d'Évry-Val-d'Essonne

Les travailleurs non qualifiés constituent aujourd'hui l'une des cibles principales des politiques de l'emploi avec le développement des dispositifs d'exonération de cotisations sociales sur les bas salaires. Ils sont devenus également une catégorie de référence dans les débats économiques sur le chômage ou les inégalités. Pour autant, les contours du travail non qualifié restent mal définis. Si les conventions collectives font référence depuis longtemps au niveau de qualification des ouvriers, ce n'est pas le cas pour les employés qui constituent aujourd'hui la grande majorité des travailleurs non qualifiés. La construction sociale du travail non qualifié pose de redoutables problèmes de mesure aux statisticiens.

Les discussions sur la qualification des travailleurs constituent une entrée fructueuse pour positionner les apports respectifs de l'économie et de la sociologie du travail. Pour les économistes, la qualification des travailleurs n'est traditionnellement pas un objet d'étude central alors qu'elle a joué un rôle fondateur dans la sociologie française du travail, autour des travaux de Pierre Naville. Les travailleurs non qualifiés constituent une catégorie sociale dont les contours ont été historiquement un enjeu majeur de conflits et de négociations entre partenaires sociaux. Le recul du nombre des ouvriers et la montée des employés qui accompagnent le mouvement de tertiarisation des économies rendent plus floue la ligne de séparation entre le travail qualifié et non qualifié, dans la mesure où la qualification n'est pas une référence commune des conventions collectives dans les branches de services. La construction sociale du travail qualifié n'a probablement jamais été aussi précaire qu'aujourd'hui et c'est pourtant le moment choisi par les économistes pour redécouvrir la qualification.

Une catégorie centrale dans les explications du chômage

Il faut attendre les années soixante pour que la qualité du travail joue un rôle de premier plan au travers de la théorie du capital humain, puis au début des années soixante-dix avec les approches en terme de segmentation des marchés du travail. Depuis la fin des années quatre-vingt, l'hétérogénéité des qualifications est analysée pour elle-même. Dans l'explication des inégalités croissantes de revenus aux États-Unis et de la progression du chômage en Europe, les interactions entre les différentes qualifications de la main-d'oeuvre vont jouer un rôle majeur.

En Europe, l'attention croissante portée aux travailleurs peu qualifiés est liée à la montée puis à la persistance du chômage à des niveaux élevés. Jusqu'à la fin des années quatre-vingt, des lectures purement macroéconomiques du sous-emploi étaient données, combinant des chocs de demande et d'offre à un niveau très agrégé. Ces explications du chômage en général ne rendaient pas compte de la très inégale répartition du sous-emploi. En pratique, le chômage frappe prioritairement les travailleurs sans qualification, tout particulièrement en France (le taux de chômage des non-diplômés est en 2004 le double, 15 % contre 7,4 %, de celui des diplômés de l'enseignement supérieur) et la montée du chômage a coïncidé avec une dispersion accrue entre les qualifications. Il paraît donc essentiel de considérer l'hétérogénéité des travailleurs si l'on souhaite analyser les causes du chômage. En d'autres termes, expliquer la montée et la persistance du chômage à un niveau élevé suppose d'expliquer aussi les causes du désaccord croissant entre les structures par qualifications de l'offre et de la demande de travail.

De là à penser que l'inadéquation entre qualifications offertes et demandées pouvait elle-même fournir une explication au chômage agrégé, il n'y avait qu'un petit pas. Pour autant, les preuves empiriques manquaient. Les travaux sur des données européennes des économistes britanniques de la London School of Economics, Charles Bean, Richard Layard et David Nickell, n'indiquaient, jusqu'à la fin des années quatre-vingt, aucune part de responsabilité de l'inadéquation des qualifications dans la montée du chômage. Le changement de perspective a eu lieu au début des années quatre-vingt-dix, avec les premières estimations de l'économiste belge Henri Sneessens. Pour cet auteur, plus des deux tiers de la montée du chômage en France relèvent de l'inadéquation structurelle des qualifications offertes et demandées. La structure des qualifications est ainsi devenue un détour obligé de l'explication du chômage français et européen.

... et des inégalités

Outre-Atlantique et outre-Manche, c'est davantage la montée des inégalités de revenus qui est à l'origine de l'irruption de la qualification dans les débats économiques. Les écarts de salaire entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés n'ont pas cessé de s'accroître depuis le début des années soixante-dix. Un grand nombre de travaux empiriques ont recherché les facteurs structurels susceptibles de jouer de manière régulière et continue au détriment des travailleurs peu qualifiés. Deux candidats principaux ont été retenus. Le premier réside dans la concurrence internationale des pays à bas salaires qui s'est intensifiée au cours des dernières décennies et irait de pair avec une diminution de la production de biens à fort contenu en main-d'oeuvre peu qualifiée dans les pays industrialisés. Il en résulterait une réduction des rémunérations relatives des travailleurs peu qualifiés dans les pays du Nord. Dans les études empiriques cet effet paraît néanmoins assez faible au niveau macro-économique, même s'il peut être considérable au niveau de certains secteurs d'activité. L'autre hypothèse est celle d'un progrès technique biaisé en faveur des travailleurs qualifiés. Les nouvelles technologies de l'information, avec en particulier la diffusion des micro-ordinateurs, sont moins accessibles aux travailleurs peu qualifiés. Il en résulte un biais technologique en faveur des travailleurs qualifiés qui bénéficient d'une prime salariale, soit parce que leur niveau de productivité s'élève du fait de l'usage de ces nouvelles technologies, soit du fait d'un biais de sélection initial (dans l'entreprise, on attribue le nouvel ordinateur au cadre performant en priorité).

Pour de nombreux économistes, la persistance du chômage des travailleurs peu qualifiés en Europe continentale, et la montée des inégalités au Royaume-Uni et aux États-Unis sont des traductions différentes d'un même problème. Dans tous les pays industrialisés, la concurrence croissante des pays à bas salaires, dans un contexte de mondialisation des échanges, et le progrès technique biaisé, constituent un choc de demande de travail des non-qualifiés négatif. Un choc de ce type produit une baisse du niveau de l'emploi et de la rémunération relative des non-qualifiés, c'est-à-dire plus de chômage et plus d'inégalités. En théorie, l'impact sur le chômage est d'ailleurs d'autant plus élevé que les effets sur les inégalités de salaires sont faibles. Si les inégalités sont bloquées par l'existence d'un salaire minimum, l'effet des chocs de demande sur le chômage sera maximal. Certes, ces chocs de demande de travail sont compensés en partie par les mouvements de l'offre de qualifications liés aux progrès des systèmes éducatifs qui élèvent, chaque année, le niveau de formation moyen. Mais les mouvements de l'offre sont dominés par ceux de la demande. Le schéma 1 résume ces enchaînements. Les courbes d'offre et de demande sont déplacées vers la gauche avec un déplacement plus ample des courbes de demande, ce qui déprime le salaire relatif des peu qualifiés et leur emploi relatif.

Effets sur l'emploi et les rémunérations des chocs négatifs de demande de travail peu qualifié lorsqu'ils sont plus modérés que les chocs d'offre négatifs (schéma 1)

Lecture : en abscisse, l'emploi relatif des travailleurs non qualifiés ; en ordonnée les salaires relatifs. Si la baisse de la demande de travail (progrès technique biaisé, concurrence des pays à bas salaires) est plus importante que la baisse de l'offre de travail (progrès du système éducatif), il y aura à la fois montée du chômage des peu qualifiés et des inégalités de salaire.

En présence d'un salaire minimum, l'effet sur l'emploi est maximal et l'impact sur les inégalités salariales est nul (schéma 2).

Effets des chocs négatifs de demande de travail peu qualifié, en présence d'un salaire minimum (schéma2)

Lecture : la présence d'un salaire minimum empêche les inégalités salariales de se creuser. L'effet sur l'emploi et le chômage est alors maximal.

Au total, la montée du chômage des travailleurs non qualifiés s'expliquerait par le fait que les chocs d'offre de travail négatifs causés par les progrès de l'éducation seraient insuffisants pour compenser le choc de demande négatif lié à la diffusion des nouvelles technologies de l'information et de la communication et à la concurrence des pays à bas salaire. Le progrès technique, la mondialisation et les progrès de l'éducation auraient pour effets combinés de réduire l'emploi peu qualifié et d'augmenter les inégalités de salaires.

Une cible privilégiée des politiques de l'emploi

Le changement des préoccupations des économistes coïncide avec le développement de politiques publiques différenciées par niveau de qualification. Puisqu'il n'est pas possible de cibler une politique directement sur les travailleurs non qualifiés qui ne forment pas une catégorie mobilisable par l'administration publique, les actions vont plutôt être différenciées par niveau de salaire. On met donc en oeuvre des mesures ciblées sur les bas salaires à défaut de pouvoir les cibler sur les non-qualifiés. Les bas salaires et les travailleurs peu qualifiés ne constituaient pas, jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, un public de la politique de l'emploi, qui était plutôt concentrée sur les jeunes, les chômeurs de longue durée ou les travailleurs âgés.

Pour lutter spécifiquement contre le chômage des travailleurs non qualifiés, le choix politique a été de privilégier les dispositifs d'exonération de cotisations sociales. Les allègements de cotisations sociales sur les bas salaires vont ainsi se développer en Europe depuis le début des années quatre-vingt-dix. C'est le cas aux Pays-Bas et en Belgique où des dispositifs mis en place dans les années quatre-vingt ont été considérablement renforcés. C'est aussi le cas en France où les allègements de charges sur les bas salaires constituent aujourd'hui l'un des premiers postes des dépenses pour l'emploi, avec un budget total de 15,5 milliards d'euros. Depuis le Conseil européen d'Essen, en décembre 1994, ces stratégies ont été retenues comme l'une des priorités européennes pour l'emploi.

Le graphique 1 présente l'ensemble des dispositifs qui ont été mis en oeuvre en France. Le premier mécanisme a été introduit en juillet 1993 sous la forme d'une exonération intégrale de la part employeur des cotisations familiales, pour des salaires inférieurs à 1,1 Smic et d'une exonération de moitié entre 1,1 et 1,2 Smic (soit respectivement des baisses de 5,4 % et 2,7 % relativement au salaire brut). Ces seuils devaient être progressivement relevés dans un calendrier fixé par la loi quinquennale relative au travail, à l'emploi et à la formation professionnelle de décembre 1993. Ils ont effectivement été portés à 1,2 Smic et 1,3 Smic en janvier 1995. Une réduction dégressive des cotisations maladie jusqu'à 1,2 fois le Smic a ensuite été instaurée en septembre 1995. Les deux dispositifs ont fusionné le 1er octobre 1996 en un allègement dégressif jusqu'à 1,33 fois le Smic. L'allègement est de 12,5 % du coût du travail au niveau du Smic et coûtait près de quarante milliards de francs chaque année. En janvier 1998, le seuil a été réduit à 1,3 fois le Smic. À compter de l'année 2000, les entreprises passant à 35 heures ont bénéficié dans le cadre du dispositif dit Aubry II, d'une réduction dégressive pour des salaires dans la limite de 1,7 fois le Smic. Pour les entreprises qui ne sont pas passées aux 35 heures, ce sont les mesures d'exonération antérieures qui s'appliquent. En janvier 2003, les dispositifs vont fusionner dans le cadre de l'harmonisation des salaires minimum et en juillet 2005 le seuil de salaires est porté de 1,7 à 1,6 Smic.

Les différents dispositifs d'allègements de cotisations sociales sur les bas salaires (graphique1 )

Source : Gafsi I., L'Horty Y., Mihoubi F., Réformer les exonérations de cotisations sociales, " Revue française d'économie", 2005.

Au travers d'un grand nombre de dispositifs, le montant des exonérations au niveau du salaire minimum a été augmenté, la fenêtre de l'exonération a été ouverte à des seuils de salaires de plus en plus élevés et la forme des exonérations a été lissée, de mesures en palier jusqu'à des mesures linéairement dégressives. L'impact sur le coût du travail est devenu de plus en plus important au niveau du salaire minimum et il a concerné de plus en plus de salariés et à des niveaux de rémunération de plus en plus élevés. Aujourd'hui, la baisse du taux de cotisation atteint 26 % au niveau du Smic et décroît ensuite jusqu'à 1,6 Smic. Près de deux salariés sur trois sont concernés.

Les effets des exonérations de cotisations sociales

Ces dispositifs introduisent de la progressivité dans le prélèvement social qui est, en l'absence d'exonération, plutôt constant ou dégressif à partir d'un certain niveau de salaire. Le poids des cotisations sociales devient plus élevé pour la main-d'oeuvre qualifiée que pour la main-d'oeuvre non qualifiée.

Les effets sur l'emploi d'une progressivité renforcée des prélèvements obligatoires sont jugés positifs pour plusieurs raisons. Tout d'abord, à niveau de production donné, la baisse du coût favorise l'emploi de travailleurs peu qualifiés au détriment des travailleurs qualifiés et de l'investissement. Ensuite, à combinaison donnée de facteurs, la baisse du coût de production est répercutée dans les prix ce qui augmente la demande et est favorable à l'emploi de tous les facteurs. Ces deux premiers effets, que l'on nomme effets de substitution et effets de volume, déterminent la sensibilité de la demande de travail à son coût. Un troisième mécanisme est l'effet d'assiette qui détermine l'ampleur de la baisse du coût lorsque l'enveloppe budgétaire des exonérations est donnée. Ce dernier canal est à lui seul suffisant pour préférer un prélèvement social progressif à un prélèvement proportionnel si l'objectif est de maximiser le nombre d'emplois. En effet, même lorsque la demande de travail est peu sensible au coût du travail, des prélèvements sociaux moins élevés sur les bas salaires que sur les hauts salaires favorisent la quantité d'emplois.

De nombreux travaux appliqués ont proposé des estimations de ces différents mécanismes afin d'évaluer les effets sur l'emploi des exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires. La plupart de ces travaux montrent que la réduction du coût du travail est potentiellement un instrument très efficace pour soutenir l'emploi peu qualifié. L'une des dernières évaluations réalisées indique que l'élasticité de la demande de travail peu qualifié à son coût serait, tout compte fait, proche de l'unité (une baisse du coût relatif de 1 % conduit à une hausse de l'emploi relatif de 1 %) [7]. Ce résultat s'expliquerait par un niveau élevé de l'élasticité de substitution entre qualifications (de l'ordre de 2,5), beaucoup plus que par les effets de volume. Dans une étude antérieure, les effets de volume associés aux baisses de cotisations sociales auraient été surestimés alors que les effets de substitution auraient été en revanche sous-estimés [4]. Les exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires produiraient ainsi un effet beaucoup plus important sur la structure de l'emploi par qualification que sur le niveau de l'emploi agrégé.

Pour autant, les baisses de cotisations sociales telles qu'elles ont été mises en oeuvre en France auraient eu des effets modérés sur l'emploi. Une première raison est que les emplois non qualifiés ne correspondent pas parfaitement aux emplois à bas salaires qui ne correspondent pas eux-mêmes de façon stricte aux bénéficiaires des exonérations. Une part non négligeable des emplois qualifiés est rémunérée au voisinage du salaire minimum et de façon symétrique de nombreux emplois peu qualifiés ne sont pas concernés par les mesures d'exonération. Considérer que les trois populations sont identiques, comme l'ont fait de nombreuses études, induit des biais importants. Une deuxième raison est qu'il y a loin d'une baisse de cotisations à une baisse du coût du travail. Ainsi, d'après l'étude déjà citée, l'effet potentiel d'une baisse de cotisations sur le coût du travail est divisé par deux [7]. D'une part, la baisse des prix de vente liée aux allègements de cotisations renchérit le coût du travail réel. D'autre part, la baisse des prélèvements sociaux encourage les hausses de salaire. Alors que les exonérations de cotisations sociales en vigueur jusqu'en 1997 auraient dû baisser le coût du travail peu qualifié de 5,35 points, le coût réel n'a baissé que de 1,9 point, car les salaires ont augmenté de 2,2 points et les prix de valeur ajoutée ont baissé de 1,2 point.

Au total, le nombre d'emplois peu qualifiés sauvegardés ou créés ne dépasserait pas 150 000 pour les exonérations en vigueur jusqu'en 1997 pour un effort budgétaire trois fois moins important que celui d'aujourd'hui. Surtout, l'effet sur l'emploi qualifié aurait été négatif. Les exonérations augmentent le coût réel des qualifiés, à la fois en termes relatifs et absolus, ce qui conduit à un effet négatif sur l'emploi lorsque les effets de substitution dominent largement les effets volume. Il est probable que les multiples réaménagements des exonérations, l'absence de garanties sur leur pérennité et les élargissements successifs de la fenêtre d'exonération n'auront guère contribué à renforcer leur efficacité.

Rupture de tendance

Si les travailleurs non qualifiés sont devenus une catégorie de référence dans les débats économiques et surtout l'une des cibles privilégiées de la politique de l'emploi, on souhaiterait pouvoir en circonscrire les limites de façon précise. Mais les contours de l'emploi peu qualifié ne se confondent pas strictement avec ceux des emplois à bas salaires, quels que soient les seuils des dispositifs d'exonération successifs. Au-delà du salaire, la qualification peut renvoyer aux aptitudes de la personne, à son expérience et à sa formation, ou aux caractéristiques du poste de travail de l'emploi qu'elle occupe. C'est pourquoi la définition de la qualification est une tâche compliquée, en partie arbitraire ou conventionnelle (encadré). Plusieurs nomenclatures de l'emploi non qualifié ont d'ailleurs été produites par les statisticiens. Si l'on mobilise les définitions proposées par les statisticiens (encadré) pour dénombrer l'emploi peu qualifié en France, on constate des niveaux très différents selon les trois approches (graphique 2). Les effectifs non qualifiés sont plus faibles avec la définition de Chardon [3] ; ils sont très proches avec la définition de Bisault, Destival et Goux [1] et celle de Burnod et Chenu [2]. L'évolution est en revanche peu sensible à la convention retenue pour définir la qualification. Il y a dans tous les cas une rupture de tendance dans l'évolution de l'emploi peu qualifié, avec un retournement qui intervient entre 1993 et 1995.

Une catégorie socialement construite et statistiquement artificielle

La qualification est une notion qualitative que l'on ne peut résumer sur la base d'une mesure simple et invariante dans le temps et dans l'espace. Il s'agit d'un composé d'expérience, de formation et d'aptitudes propres à la personne tout en mobilisant des éléments du poste de travail (la qualification de l'emploi n'est pas toujours celle de celui qui l'occupe). Cette difficulté peut être surmontée lorsqu'il existe une définition collectivement admise de ce qu'est un emploi qualifié. C'est le cas par exemple pour les ouvriers de certaines branches d'activité dans lesquelles les conventions collectives définissent les emplois qualifiés et non qualifiés. Mais ce n'est pas le cas des employés dans la grande majorité des branches. Comme les non-qualifiés rassemblent de moins en moins d'ouvriers et de plus en plus d'employés, il est de plus en plus difficile de les définir.

Il est significatif que l'origine de la notion de qualification soit localisée dans les moments forts de la négociation collective, après la première loi de 1919 sur les conventions collectives et surtout après celle du 24 juin 1936 qui est à l'origine du régime moderne des conventions collectives [8]. Après 1945, les arrêtés Parodi qui organisent un contrôle strict des salaires afin de limiter l'inflation, vont utiliser une nomenclature hiérarchisée de métiers et d'emplois inspirée des conventions collectives de 1936. Dans ces arrêtés de portée nationale, deux critères définissent la qualification de l'ouvrier : la possession d'un métier et le temps de formation ou d'apprentissage nécessaire pour l'acquérir, avec des références explicites au CAP, diplôme détenu alors par une petite minorité des ouvriers. On y distingue les ouvriers qualifiés (catégorie III), des ouvriers spécialisés (catégorie II) et des manoeuvres (catégorie I). Après le retour à la libre négociation des salaires, en 1950 et jusqu'en 1970, la plupart des conventions collectives utiliseront des nomenclatures strictes avec des niveaux d'emplois, appelées grilles Parodi qui feront toujours référence à la qualification des ouvriers.

Les catégories Parodi ont été reprises dans les recensements et dans les enquêtes statistiques. Les statisticiens utilisent en effet les classifications qui sont nées dans les conventions collectives. En 1982, le terme de non-qualifié est utilisé officiellement dans la nouvelle nomenclature des catégories socio-professionnelles [5]. Mais les statisticiens ne peuvent pas s'appuyer sur des conventions collectives pour définir la qualification des employés. Plus exactement, les conventions collectives qui s'appliquent dans les branches où des employés travaillent, ne font pas ou peu référence à la qualification. La qualification semble d'ailleurs disparaître du discours managérial, qui utilise plus volontiers l'approche par les compétences. Les statisticiens doivent donc construire de façon artificielle une distinction aussi structurante que celle opposant les ouvriers qualifiés aux manoeuvres ou aux ouvriers spécialisés. Or, si les non-qualifiés étaient majoritairement ouvriers, industriels et masculins dans les années cinquante, ils sont aujourd'hui employés, tertiaires et féminins.

Les différentes définitions statistiques de l'emploi non qualifié vont par conséquent mobiliser des conventions particulières pour classer les employés. La définition proposée par Bisault, Destival et Goux [1] accorde une large place au diplôme du travailleur. Celle de Chardon [3] valorise davantage les prérequis du poste de travail en terme de formation. L'approche retenue par Burnod et Chenu [2] fait jouer au salaire un rôle primordial.

    Bibliographie

    [1] Bisault L., Destival V., Goux D., Emploi et chômage des "non-qualifiés" en France, "Économie et Statistique", 1994, n° 273.
    [2] Burnod G., Chenu A., Employés qualifiés et non qualifiés : une proposition d'aménagement de la nomenclature des catégories socio-professionnelles, "Travail et Emploi", 2001, n° 86.
    [3] Chardon O., Les transformations de l'emploi non qualifié depuis vingt ans, "Insee Première", 2001, n o 796.
    [5] Desrosières A., Thévenot L., "Les catégories socio-professionnelles", Paris, La Découverte, 2002, collection Repères, no 62.
    [8] Tallard M., Conventions collectives et hiérarchies des qualifications in "Le travail non qualifié, permanences et défis" op. cit.

Évolution de l'emploi peu qualifié (graphique 2)

en milliers

Lecture : Chaque courbe représente le nombre d'emplois peu qualifiés selon l'une des trois définitions statistiques : Chardon [3] en trait plein ; Burnod et Chenu [2] en larges pointillés et Bisault, Destival et Goux [1] en pointillés fins.

Champ : Emplois salariés du secteur privé. Source : Gafsi, L'Horty et Mihoubi [6].

[1] Bisault L., Destival V., Goux D., Emploi et chômage des "non-qualifiés" en France, "Économie et Statistique", 1994, n° 273.
[2] Burnod G., Chenu A., Employés qualifiés et non qualifiés : une proposition d'aménagement de la nomenclature des catégories socio-professionnelles, "Travail et Emploi", 2001, n° 86.
[3] Chardon O., Les transformations de l'emploi non qualifié depuis vingt ans, "Insee Première", 2001, n o 796.
[6] Gafsi I., L'Horty Y., Mihoubi F., Réformer les exonérations de cotisations sociales, " Revue française d'économie", 2005.

Source :

Pour expliquer ce retournement de tendance, les travaux appliqués mettent en avant les effets des allègements de cotisations sociales sur les bas salaires, à partir de 1993, et les allègements de cotisations sur l'emploi à temps partiel, à partir de 1992. On constate d'ailleurs que le retournement de la part des emplois peu qualifiés précède celui des effectifs peu qualifiés. La série en effectifs connaît une rupture de tendance au milieu des années quatre-vingt-dix, alors que la rupture dans la part de l'emploi peu qualifié dans l'emploi total semble intervenir plus tôt. Le fait que la part se stabilise puis remonte avant le niveau est cohérent avec l'idée que l'effet de substitution domine l'effet de volume dans les mécanismes en oeuvre. Les baisses de cotisations sociales sur les bas salaires auraient ainsi stoppé, puis inversé la tendance longue au recul de l'emploi peu qualifié en France. Ces politiques restent pourtant controversées. Puisque les dispositifs mis en oeuvre depuis 1993 ont fait l'objet de multiples réformes, de nombreux mécanismes différents se sont succédé. Ce manque de pérennité a certainement contribué à limiter leur efficacité. Les résultats sur l'emploi peu qualifié ont ainsi été atteints au prix d'un coût qui paraît excessif. Aujourd'hui, les dispositifs d'allègement débordent largement l'emploi peu qualifié. Deux salariés sur trois sont concernés, ce qui induit un manque à gagner considérable pour les comptes sociaux et finalement pour l'État qui compense cette perte de ressource. Un recentrage des dispositifs sur les bas salaires permettrait à la fois de mieux cibler l'emploi peu qualifié, d'améliorer les finances publiques et de rendre les exonérations plus efficaces à budget donné.

    Bibliographie

    [1] Bisault L., Destival V., Goux D., Emploi et chômage des " non-qualifiés " en France, " Économie et Statistique ", 1994, n° 273.
    [2] Burnod G., Chenu A., Employés qualifiés et non qualifiés : une proposition d'aménagement de la nomenclature des catégories socio-professionnelles, " Travail et Emploi ", 2001, n° 86.
    [3] Chardon O., Les transformations de l'emploi non qualifié depuis vingt ans, " Insee Première ", 2001, n o 796.
    [4] Crépon B., Desplatz R., Une nouvelle évaluation des effets des allègements de charges sociales sur les bas salaires, " Économie et Statistique ", 2001, no 348.
    [5] Desrosières A., Thévenot L., " Les catégories socio-professionnelles ", Paris, La Découverte, 2002, collection Repères, no 62.
    [6] Gafsi I., L'Horty Y., Mihoubi F., Réformer les exonérations de cotisations sociales, "  Revue française d'économie ", 2005.
    [7] Gafsi I., L'Horty Y., Mihoubi F., Allègement du coût du travail et emploi peu qualifié : une réévaluation in " Le travail non qualifié, permanences et défis ", Méda D. etVennat F. (dir.), Paris, La Découverte, 2004, collection Recherches.
    [8] Tallard M., Conventions collectives et hiérarchies des qualifications in " Le travail non qualifié, permanences et défis " op. cit.

Ecoflash, n°200 (09/2005)

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