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Productivité du travail :la double inflexion des années 90

Gérard Tasso, MaÎtre de conférences Université Paris VII- Denis Diderot

Depuis une dizaine d'années, à l'inverse de la période 1973/1995, le taux de croissance moyen de la productivité du travail aux États-Unis dépasse d'à peu près un point celui des grands pays d'Europe occidentale. C'est, entre autres, à partir de ce constat que se développe la thèse du retard de l'Europe, un retard que l'on impute généralement au poids trop faible des NTIC dans l'économie européenne. S'agit-il vraiment d'un retard ? N'est-ce pas d'abord l'héritage d'une période où l'Europe - notamment la France - cherchait à imiter un modèle extensif de l'emploi, fondé sur de faibles gains de productivité, qui prévalait alors aux États-Unis ? Paradoxalement, c'est au moment même (le milieu des années 1990) où l'Europe y parvient, que les gains de productivité rebondissent aux États-Unis. Depuis, la question des gains de productivité est devenue un enjeu majeur de la compétition mondiale.

Aux États-Unis, entre le choc pétrolier de 1973 et 1990, le taux de croissance annuel moyen de la productivité du travail est particulièrement faible, à peine 1 % pour celui de la productivité par employé évaluée sur l'ensemble de l'économie, encore moins pour le seul tertiaire.

Les chiffres relatifs à la productivité doivent être maniés avec prudence, surtout quand ils concernent le tertiaire [Écoflash n° 186]. Dans le secteur hospitalier, par exemple, doit-on comptabiliser sa production sur la base du nombre d'actes prescrits et de lits occupés ou plutôt sur la base du résultat final, à savoir l'amélioration de l'état sanitaire de la population ? Autre problème, dans les secteurs où la valeur ajoutée se compose presque entièrement du coût du travail, comme les services non marchands ou certains services marchands destinés aux ménages :l'évolution de la productivité du travail révèle-t-elle autre chose que le rythme de l'évolution du salaire par tête ?

Malgré tous les problèmes de mesure existant, le ralentissement du rythme de la productivité du travail, enregistré à cette époque aux États-Unis, est si net qu'il recouvre une certaine réalité, derrière laquelle se profilent les contours d'un modèle d'emploi atypique, au sein des pays de l'OCDE, qui prévaudra jusqu'au milieu des années 1990. À une croissance donnée du PIB, l'évolution de l'emploi est meilleure là où l'évolution de la productivité du travail est la plus faible. Relativement à la croissance européenne et japonaise, la croissance américaine est riche en emploi (elle est qualifiée parfois d'extensive). Quand on compare les performances d'emploi en terme de créations nettes d'emplois, celles des États-Unis sont infiniment supérieures à celles du reste du monde occidental : le taux de croissance annuel moyen du volume d'emploi global y est de 2 %, soit près de deux millions d'emplois créés nets chaque année.

Le modèle américain des années 1970 et 1980

Outre un degré précoce de tertiarisation de l'économie, certaines conditions semblent réunies dans la société américaine pour permettre cette quasi-absence de gains de productivité. Le recul considérable de l'influence des syndicats et des conventions collectives, dans un contexte de récession et de montée du chômage au début des années 1980, débouche sur une évolution très médiocre de la rémunération des salariés non qualifiés. La flexibilité du travail joue aussi son rôle. L'exposition généralisée et uniforme des salariés américains au risque du chômage, comme la rapidité de l'ajustement du nombre de salariés par les entreprises, en cas de retournement de la conjoncture, facilite ce type d'évolution salariale. Cette dernière autorise alors les entreprises à ralentir la tendance à la substitution capital-travail et à ne pas choisir automatiquement les combinaisons productives les plus capitalistiques. La société américaine semble tolérer, plus facilement que d'autres, cette situation salariale et son pendant, le creusement des inégalités de revenus. En effet, il semble admis que dans un pays, où il n'existe pas de protection sociale développée, le plus important est de réunir toutes les conditions pour que l'économie puisse créer suffisamment d'emplois pour absorber les flux élevés d'entrée dans la population active, quitte à sacrifier gains de productivité et salaires.

Ainsi, vont se multiplier, dans les années 1980 notamment, les créations de " petits boulots ", c'est-à-dire des activités précaires, épisodiques, à temps partiel et mal rémunérées dans des secteurs d'activité considérés comme marginaux (gardiennage, restauration rapide, services rendus aux particuliers...), secteurs où la productivité du travail peut difficilement progresser vite. Les écarts importants de revenus - entre riches et pauvres - et leur accentuation constituent un formidable creuset pour le développement de ces emplois : ils permettent aux ménages les plus favorisés de trouver un intérêt à l'embauche de travailleurs peu " productivistes " (pour ces ménages, il faut que le temps gagné en se débarrassant de certaines corvées puisse leur procurer des rentrées monétaires - nettes d'impôt - bien supérieures à ce que leur coûte le " petit boulot ").

On ne saurait réduire, bien sûr, l'ensemble des créations d'emploi intervenues aux États-Unis à cette époque à ces seuls petits boulots. Certaines branches tertiaires comme le commerce (à chiffre d'affaires donné, ce secteur est infiniment plus riche en emploi qu'en France), l'hôtellerie-restauration, où les activités financières ont créé massivement des postes de travail qui très souvent ne s'apparentent pas à ce type d'emploi.

De plus, une part - modeste - des emplois créés l'a été dans l'industrie, suivant une logique très différente. Les entreprises industrielles, à la différence de celles du tertiaire, sont exposées à la concurrence internationale. Puisqu'elles sont soumises à des impératifs de compétitivité-prix, elles ne peuvent se permettre un pareil ralentissement de la productivité du travail, qui viendrait peser dans l'évolution de leurs coûts : l'évolution de la productivité dans l'industrie américaine est restée alors très proche de celle de l'industrie européenne.

Enrichir la croissance européenne en emploi

En Europe, à l'inverse du modèle américain, c'est l'emploi qui est sacrifié aux gains de productivité et au maintien du niveau de vie de ceux qui conservent leur emploi.

Entre le choc de 1973 et 1987 (à la veille de la reprise de la fin des années 1980), le taux de croissance annuel moyen du PIB d'un pays comme la France dépasse, en effet, à peine celui de la productivité par employé. Dans ces conditions, la progression du niveau de l'emploi global ne peut être que médiocre : 2 % cumulée sur toute la période, soit la progression d'une seule année aux États-Unis ! En Allemagne, l'évolution de l'emploi est encore plus défavorable. [1]

Pour l'OCDE, cette " eurosclérose " s'explique avant tout par le rythme rapide de l'évolution du coût du travail (salaires + cotisations sociales), qui a eu tendance à se maintenir, après le choc de 1973, en dépit du ralentissement des gains de productivité. Ce serait particulièrement le cas de la France, où l'évolution salariale trop rigide, jusqu'au tournant de la rigueur de 1983, aurait obligé les entreprises françaises à s'automatiser de façon systématique (l'exemple des pompes à essence est souvent cité), à privilégier des combinaisons productives capitalistiques, les plus économes possibles en travail. Les travailleurs les moins qualifiés auraient ainsi été exclus massivement du marché du travail, d'où la formation du chômage de masse.

Texte associé : La comparaison, entre pays, des niveaux de productivité (encadré 1)

Dès 1986, le gouvernement français manifeste sa volonté " d'importer " le modèle américain pour tenter d'améliorer la situation, mais il faudra attendre le début des années 1990 pour que des mesures significatives, susceptibles d'inverser la tendance, soient adoptées.

Ces mesures visent à alléger le coût du travail non qualifié dans le but d'en stimuler la demande émanant des entreprises. On identifie les emplois non qualifiés par le niveau de salaire offert et puisque les experts considèrent que seule la création d'emplois non qualifiés a une chance de réagir à une baisse du coût du travail, les dispositifs sont concentrés sur les emplois rémunérés autour du SMIC. Depuis, ces dispositifs de baisse des cotisations patronales ont été régulièrement reconduits et amplifiés : les taux de cotisations sociales patronales sont, au plus fort du dispositif, allégés de 26 points sur un total de 30 points, ce qui représente 20 % de l'ensemble du coût du travail pour un smicard. Ils concernent de plus en plus de salariés, puisqu'ls sont progressivement étendus aux salariés gagnant jusqu'à 1,8 fois le SMIC. En 2000, ils sont couplés avec les dispositifs de prise en charge publique du surcoût occasionné par la RTT pour les entreprises.

Cette baisse du coût du travail doit inciter les entreprises à ralentir le rythme des gains de productivité (une productivité moins dynamique, si elle est compensée par de la modération salariale, ne remet pas en cause la stabilité des coûts salariaux unitaires) et faciliter l'embauche de salariés trop peu productivistes pour pouvoir l'être sans ce genre de mesures. On " enrichit " ainsi la croissance pour obtenir, à une croissance donnée du PIB, une évolution de l'emploi plus favorable.

Ces mesures ont eu un impact évident puisque les gains de productivité se ralentissent de façon significative : jusque dans les années 1980, la productivité horaire en France augmentait sur la base d'un taux de croissance annuel moyen proche de 2,5 % par an. Dès la première moitié des années 1990, ce rythme s'abaisse pour évoluer dans une fourchette comprise entre 1,5 % et 2 % (et même en deçà de cette fourchette à la fin des années 1990). Comme la durée moyenne du travail se réduit à partir de 1998, l'évolution de la productivité du travail, considérée par employé, se ralentit encore plus : elle semble maintenant calée sur un rythme de 1 % (tableaux 1 et 2). Grâce à ce ralentissement de la productivité, la reprise économique des années 1998/2000 débouche sur une progression de l'emploi global deux fois supérieure à celle des années 1988-1990, alors que la croissance du PIB, cumulée sur les trois années, est la même lors des deux reprises. Entre 1997 et 2001, l'économie française crée, en termes nets, 1,8 millions d'emplois dont 40 % s'expliquent par l'enrichissement de la croissance (pour moitié par la politique de l'emploi, pour moitié par la RTT).

Tableau : Evolution de la productivité par employé (tableau 1)

Tableau : Evolution de la productivité horaire du travail (tableau 2)

Tableau : Niveau de la productivité horaire du travail, observée et structurelle en 2002 (tableau 3)

La lecture des documents officiels des années 1990 [2] est tout à fait parlante : chaque fois que l'on enregistre un nouveau ralentissement du rythme de la productivité du travail par salarié, cela est perçu comme une prouesse supplémentaire dans la mise en oeuvre de cette stratégie qui permet d'abaisser le seuil de la croissance à partir duquel l'économie parvient à créer de l'emploi.

La volonté des gouvernements français d'augmenter la flexibilité sur le marché du travail répond à des objectifs similaires à ceux de la stratégie d'enrichissement. Les quelques mesures adoptées pour assouplir la réglementation du travail, pour annualiser la comptabilisation du temps de travail, pour déplacer le lieu de la négociation salariale... visent surtout à mieux rationaliser l'utilisation du travail de façon à ralentir l'évolution de son coût. Les mesures " flexibilistes " vont dans le même sens que les dispositifs précédents d'allégement des cotisations sociales : faciliter, entreprise par entreprise, le freinage du rythme de la productivité du travail. En France quelques experts s'interrogent quant à la pertinence de cette stratégie : effets négatifs sur la qualité des emplois créés, conséquences à long terme sur la place, dans la compétition mondiale, d'une économie qui retarde l'incorporation d'innovations dans les processus de production, perméabilité plus forte de l'économie à l'inflation qui aboutit à relever le niveau du chômage " structurel " compatible avec le maintien d'une inflation faible. Ces interrogations ne parviennent pas, à cette époque, à remettre en cause cette stratégie d'enrichissement de la croissance.

Ce phénomène touche, tout au long des années 1990, l'ensemble de l'Union européenne. Le mouvement y est un peu plus tardif qu'en France, mais dans certains pays comme l'Italie ou l'Espagne, il est encore plus net, sans la moindre loi de RTT : le rythme de la productivité du travail par employé s'abaisse, entre les années 1990/1995 et les années 1995/2003, de 2 % à 1 % en Allemagne, de 2,5 % à 0,5 % en Italie (tableaux1 et 2).

Texte associé : Tous les gains de productivité ne se valent pas

La productivité américaine s'accélère depuis 1995

Alors que l'Union européenne enregistre, tout au long de la décennie 1990, un ralentissement de plus d'un point des gains de productivité horaire, aux États-Unis le mouvement est strictement inverse. Le rythme moyen (de la productivité horaire) s'y accroît de presque un point entre la période 1990-1995 et la période 1995/2002 (tableau 2) [3].

Dans un premier temps, plusieurs études doutent de l'ampleur du sursaut : en effet, le montant des gains de productivité dépend d'abord de la croissance en volume de la production (le numérateur). Pour évaluer celle-ci, il faut " déflater " la croissance en valeur de la production par le bon indicateur de l'inflation. Or l'estimation de ce dernier n'est pas chose aisée, surtout quand il s'agit de comptabiliser la production provenant de secteurs innovants comme l'informatique. L'estimation de l'évolution des prix dans ce secteur est subordonnée à l'appréciation, forcément subjective, de l'effet-qualité des nouveaux ordinateurs.

Mais, dès la fin des années 1990, en dépit des problèmes de mesure, la réalité d'un sursaut des gains de productivité aux États-Unis n'est plus contestée. Ce sursaut est présenté comme le produit d'une nouvelle révolution technologique, qui se concrétise par l'avènement et l'essor rapide de nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Depuis peu, cependant, quelques études nuancent la causalité précédente en proposant des explications moins structurelles : le besoin, par exemple, pour les entreprises américaines, d'amortir l'accélération du coût du travail, consécutif à la forte croissance dans les années 2000 des cotisations employeurs relatives aux dépenses de santé.

Les nouvelles technologies exercent d'abord un effet direct sur les gains de productivité par leur rôle dans les secteurs producteurs de ces NTIC. L'augmentation régulière de la puissance des microprocesseurs constitue le facteur le plus connu de ces gains de productivité. L'augmentation du poids dans l'économie des secteurs producteurs, avec l'arrivée de nouvelles entreprises innovantes, ne fait qu'amplifier la tendance. La baisse des prix de ces biens, permise par les gains de productivité réalisés dans les secteurs producteurs, facilite leur diffusion auprès des autres secteurs (commerce, activités financières, services aux entreprises et aux particuliers...), ce qui génère de nouveaux gains de productivité. Les entreprises de ces secteurs, lorsqu'elles investissent en NTIC, rendent la combinaison productive plus capitalistique (ou elles substituent du capital TIC à du capital non TIC). L'organisation du travail est améliorée et cela se répercute dans le rythme moyen des gains de productivité aux États-Unis.

La nouvelle stratégie européenne

La prise de conscience en Europe de ce rebond des gains de productivité aux États-Unis suscite l'interrogation sur la pertinence de la stratégie adoptée au cours de la décennie précédente, au moment où elle commence seulement à porter ses fruits, perceptibles, en France par exemple, avec les chiffres d'emploi historiquement élevés des années 1998/2000.

La plupart des experts émettent le même diagnostic, sans la moindre nuance : l'Europe est en train de prendre du retard, essentiellement à cause du poids insuffisant des NTIC et des dépenses de recherche-développement. C'est oublier un peu rapidement qu'une stratégie délibérée de ralentissement de la productivité a été développée durablement !

G. Cette [4] nuance ce point de vue en estimant que les politiques de l'emploi peuvent expliquer, pour la France, une petite moitié du ralentissement de la substitution du capital hors TIC au travail. Mais le reste résulterait bien de facteurs structurels, du poids insuffisant des NTIC et surtout du manque de flexibilité sur les marchés du travail et des biens, qui gêne la réactivité de l'économie française et donc ralentit la diffusion des NTIC.

L'accélération inattendue de la productivité américaine met bien sûr les Européens en porte-à-faux : l'ancienne stratégie américaine de " bridage " des gains de productivité peut difficilement constituer encore le modèle à suivre. Au Sommet de Lisbonne en 2000, une nouvelle stratégie est définie, consistant à devenir les champions de la productivité afin que l'Europe devienne " l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde ". Pour y arriver, des réformes " structurelles " et un relèvement significatif du poids des dépenses de recherche et d'éducation sont préconisées (depuis, les dépenses publiques afférentes à ces postes sont désignées comme " dépenses favorables à la croissance économique ", à l'inverse des autres probablement).

Sans que cela soit annoncé explicitement dans " l'agenda de Lisbonne ", une nouvelle vision de la relation entre les gains de productivité et l'évolution de l'emploi s'est bel et bien imposée à ce moment là. On considère désormais que les gains de productivité ne jouent plus fatalement contre l'emploi, comme le suggérait la relation comptable : croissance du PIB/gains de productivité = évolution de l'emploi. La vision qui s'appuyait sur cette relation avait en effet le tort de prendre la croissance pour une donnée exogène, sur laquelle on ne pouvait avoir de prise. Maintenant, on affirme [6] que les gains de productivité peuvent rétroagir positivement sur la croissance, suivant la séquence " orthodoxe " suivante : l'accélération des gains de productivité permet de ralentir l'évolution des coûts salariaux unitaires et éloigne ainsi le danger de tensions inflationnistes. L'économie n'a plus alors " besoin du même Nairu " qu'auparavant pour empêcher l'inflation de repartir (le Nairu correspond au volume de chômage structurellement nécessaire à une économie donnée pour éviter qu'elle ne soit confrontée à l'inflation). L'accélération des gains de productivité occasionnerait une baisse du " chômage structurel ", en fait un relèvement du niveau d'emploi dit d'équilibre et donc l'amélioration des conditions de long terme de la croissance, la croissance dite potentielle. La productivité ne joue plus contre l'emploi parce que la progression de la productivité parvient, entre temps, à dynamiser la croissance du PIB.

Mais le sentier de croissance ne peut être relevé que pour répondre à un surcroît de débouchés. D'où pourraient-ils venir ? On peut d'abord penser à une origine interne : l'amélioration des gains de productivité permettrait logiquement un rythme un peu plus dynamique des évolutions salariales, venant alimenter la demande intérieure. Mais la part des gains de productivité qui profite aux salaires est limitée par le souci de ne pas remettre en cause l'amélioration de la compétitivité (problème actuel de l'Allemagne dont la croissance est bloquée par l'anémie de la demande intérieure, et ce malgré une très bonne tenue de ses positions à l'export). Cela explique que pour la littérature qui s'est développée autour de " l'agenda de Lisbonne ", la piste des débouchés extérieurs semble privilégiée. Le sursaut espéré des gains de productivité doit rendre l'économie européenne plus compétitive au sein de l'économie mondiale. Il lui donnerait de meilleures chances de croissance (sous-entendu, en grignotant des parts de marché au détriment d'autres pays, puisque la demande mondiale n'est malheureusement pas infinie) et ainsi de meilleures performances d'emploi.

Cette logique reprend en fait un aspect central du modèle japonais des années 1970 et 1980, caractérisé par des gains de productivité qui ne se retournaient pas contre l'emploi (comme en Europe à l'époque), car nettement plus élevés que partout ailleurs. L'amélioration constante de la compétitivité-prix de ses exportations, qui en résultait, permettait en effet au Japon de conquérir des parts de marchés mondiaux et de bénéficier d'un rythme très élevé de croissance et de création d'emploi.

Mais pareil modèle n'est pas généralisable à plusieurs pays à la fois, par définition. Il n'a pu " fonctionner " au Japon, durant les années 1970/1980, que parce que les États-Unis et l'Europe ont perdu des parts du marché mondial.

La réussite de cette stratégie de Lisbonne, en admettant que les Européens se donnent les moyens de sa mise en oeuvre, suppose l'amélioration des positions européennes sur les marchés mondiaux (entre 1995 et 2002, l'Union européenne aurait à peu près maintenu sa part du marché mondial [10]), ce qui permettrait alors à la croissance européenne de rattraper la croissance de l'économie mondiale, en dépit de la relative anémie des demandes intérieures... Un pari qui n'est pas gagné d'avance !

    Bibliographie

    [1] Marchand O. : " Plein emploi, l'improbable retour ", Paris, Gallimard, 2002,coll. Folio actuel. Le monde actuel, n o 94.
    [2] Insee, " Bilan économique et social de la France ", Paris, La Documentation française, 1997.
    [3] Cette G., Strauss-Kahn M.O., Productivité horaire et PIB par tête aux États-Unis et en France, " Bulletin de la Banque de France ", décembre 2003.
    [4] Cette G., Productivité : les États-Unis distancent l'Europe, " Futuribles ", juillet-août 2004.
    [5] Artus P., Cette G., " Productivité et croissance ", Paris, La Documentation française, 2004, Rapport du Conseil d'analyse économique, n o 48.
    [6] Pisani-Ferry J., " Plein-emploi ", Paris, La Documentation française, 2000, Rapport du Conseil d'analyse économique, n o 30.
    [7] Sapir A. et alii : " An agenda for a Growing Europe ", Rapport présenté à la Commission européenne de juillet 2003 (non publié en français).
    www.euractiv.com./ndbtext/innovation/sapirreport.pdf
    [8] Aghion P., Pisani-Ferry J., Réponse à nos procureurs (en défense du rapport Sapir), " Revue de l'OFCE ", janvier 2004.
    [9] Cette G., Kocoglu Y., Mairesse J., Productivité et croissance in " Croissance et innovation ", Paris, La Documentation française, 2004,coll. Les Cahiers français, n° 323.
    [10] Cheptea A. et alii, Marché mondial : positions acquises et performances, " Lettre du Cepii ", février 2004.

Ecoflash, n°198 (05/2005)

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