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Les délocalisations

Jean-Marie Cardebat, Maître de conférences, Université Montesquieu-Bordeaux IV

Les délocalisations représentent une des plus importantes incompréhensions entre le grand public et les économistes : cause majeure du chômage pour les uns, impact négligeable sur l'emploi pour les autres ; comment expliquer cette opposition de vue ? Au centre de la réponse se trouve la définition précise du phénomène, dont les acceptions sont parfois fluctuantes, et son replacement dans le débat plus vaste sur les mutations de l'emploi liées à la mondialisation. Et si les dé-localisations ne posent pas aujourd'hui de problèmes d'emplois autres que régionaux, elles pourraient bien s'avérer nettement plus préoccupantes à l'avenir).

Pour les populations des pays industrialisés, les délocalisations représentent le point focal des effets négatifs de la mondialisation. Elles sont en effet synonymes de désindustrialisation, fermeture d'usines, plans sociaux, chômage, etc. Au-delà de cet aspect, les délocalisations révèlent surtout brutalement aux travailleurs du Nord, bien informés sur les écarts de coûts salariaux entre eux et leurs pendants des pays émergents, qu'ils ne sont pas isolés, mais au contraire en directe concurrence avec les travailleurs du monde entier. Les techniques de production, de communication et de transport sont telles que chacun est aujourd'hui conscient de la dissociation possible et aisée entre sites de production et de consommation.

Même si le phénomène de délocalisation n'a rien de neuf - il est en fait très ancien -, la peur qu'il engendre prend une dimension nouvelle. Pour autant, le principe de la délocalisation n'a pas changé. Il s'agit toujours de l'expression des avantages comparatifs des territoires. Que ceux-ci impliquent plus de délocalisations ou plus de commerce international ne change rien et ne traduisent jamais que la mondialisation croissante des économies nationales.

De quoi parle-t-on exactement ?

Une majorité d'économistes s'accorde à n'affecter aux délocalisations qu'un rôle marginal, voire négligeable, dans les pertes d'emplois industriels des nations développées. Comment expliquer un tel décalage entre cette vision d'experts et celle du grand public ? Sans doute qu'une partie de la réponse vient de la délimitation du phénomène lui-même.

Pour simplifier disons que deux types de définitions cohabitent. De celles qui respectent la lettre à celles qui respectent l'esprit. En effet, si l'on prend le terme de délocalisation à la lettre on y trouve l'idée de " transferts " de facteurs de production d'une économie nationale vers l'étranger. C'est l'image classique et brutale de l'usine démontée et transférée à l'étranger. Cette notion recoupe donc celle d'investissement direct à l'étranger (IDE). Mais si une délocalisation se solde systématiquement par un IDE, l'inverse n'est pas vrai : un IDE ne correspond pas toujours à une délocalisation et s'effectue généralement ex-nihilo (i.e. sans transferts de facteurs).

Selon la Direction des relations économiques extérieures (DREE), seuls 4 % du stock d'IDE français à l'étranger correspondent à des investissements industriels dans les pays en développement (PED) et seraient donc susceptibles de représenter effectivement des délocalisations d'activité. Ce chiffre passe à 11 % lorsque l'on considère l'ensemble des IDE français situés dans les PED, car les délocalisations concernent de plus en plus les services [1].

Si l'on s'intéresse aux flux - et non plus aux stocks - d'IDE mondiaux s'orientant vers les PED (graphique 1), deux constats s'imposent. Contrairement à ce qui se passait dans les années 80, ces flux n'ont cessé de croître sur les deux premiers tiers de la décennie 90, tant en part qu'en volume. En part, toutefois, ils déclinent à la fin de cette décennie car les IDE vers les pays développés explosent parallèlement au mouvement de méga fusions/acquisitions et au développement de la bulle sur les NTIC (Nouvelles technologies de l'information et de la communication). Mais en volume ils ont continué à s'intensifier. Leur chute depuis 2000 est atténuée par rapport aux baisses massives d'IDE vers les pays développés et essentiellement vers les États-Unis. On constate d'ailleurs que leur part augmente à nouveau entre 2000 et 2003 pour représenter plus de 35 % du total. Ces IDE sont concentrés sur une dizaine de pays émergents et notamment sur la Chine. En 2003, sur 172 milliards de dollars reçus par les PED, 56,3 % se dirigeaient vers l'Asie du Sud et de l'Est (dont plus de la moitié pour la Chine), 28,9 % vers l'Amérique latine et 12,2 % vers les PECO. Les chiffres concernant les flux sont donc nettement plus élevés que ceux concernant les stocks. Pour autant, ces données agrégées ne renseignent pas sur les motivations profondes des IDE : volonté de délocaliser ou d'accéder aux marchés émergents à forte croissance ?

Graphique : Flux d'IDE entrant dans les PED ( dont PECO)

En outre, cette définition, basée sur l'idée de transfert de facteurs de production, permet-elle de capter le phénomène croissant de désindustrialisation dans les économies développées ? Pas entièrement. Pour cela il est préférable d'élargir le concept de transfert à celui de " substitution " d'une production étrangère à une production nationale. L'idée étant que la firme peut cesser une production sur le territoire national et la remplacer par des importations. La firme choisit donc de ne plus " faire " elle-même dans son pays, mais de " faire faire " à l'étranger. Il s'agit en quelque sorte de l'internationalisation de la très classique alternative : faire ou faire faire. Le terme anglo-saxon d'outsourcing est en cela très signifiant avec cette idée d'approvisionnement, d'externalisation, à l'étranger (on parle d'offshoring lorsque l'on s'approvisionne dans une filiale à l'étranger plutôt qu'auprès d'un sous-traitant étranger) [1]. Bien entendu, rien n'oblige la firme à fermer son unité de production sur le territoire national - rien ne l'interdit non plus - mais cela peut s'effectuer bien plus progressivement et positivement. L'usine du pays d'origine peut voir son rôle évoluer, certes perdre certaines productions, mais aussi en gagner d'autres.

Avec cette idée de substitution, souvent associée au principe de sous-traitance, la délocalisation paraît donc moins brutale mais aussi beaucoup plus diffuse et généralisée. Par suite elle est également bien plus difficile à mesurer. Tout au plus peut-on regarder l'évolution des importations de biens intermédiaires, qui correspondent à des échanges interentreprises et dont une partie correspond à de l'outsourcing/offshoring. On remarque une explosion de ces importations durant les deux dernières décennies, avec notamment un poids croissant des pays émergents dans cette évolution depuis dix ans, comme en France par exemple (graphique 2). Les importations en provenance de ces pays étant les plus susceptibles de correspondre à des délocalisations pures ou à de la sous-traitance étrangère, surtout lorsque l'on sait que le poids de ces pays est croissant dans trois secteurs : composants électroniques, fils et tissus, ouvrages en bois. Mais à l'instar des IDE dans le cas précédent, les importations de biens intermédiaires débordent du phénomène de délocalisation au sens de la sous-traitance ou de l'outsourcing et doivent être évoquées avec prudence.

Graphique : Part des biens intermédiaires dans les importations françaises

Vrai ou faux problème pour l'emploi ?

Dans l'imaginaire collectif français, à l'instar des autres nations développées, les délocalisations sont perçues comme une cause majeure du chômage. Plus précisément, une enquête CSA révèle que pour 88 % des Français elles représentent un phénomène grave ; et durable pour 70 %, alors que 35 % se sentent directement menacés [2]. La plupart des économistes démentent cette vision à plusieurs niveaux.

Le phénomène de délocalisation étant limité, il ne peut détruire des emplois que de façon limitée aussi. Rappelons néanmoins que dans les secteurs faiblement capitalistiques et donc intensifs en main-d'oeuvre (textile, etc.), un million d'euros d'IDE à l'étranger peut avoir un contenu en emploi nettement supérieur à ce même million dans un secteur hautement capitalistique (énergie, etc.). Cependant, des études convergentes pour l'Europe et les États-Unis estiment que seuls 1 à 2 % des destructions d'emplois industriels seraient imputables aux délocalisations. Selon la Datar on ne peut d'ailleurs pas parler de désindustrialisation concernant la France [3]. Le poids de l'industrie étant sensiblement le même depuis vingt ans, soit autour de 20 % du PIB.

Ensuite, on peut penser que l'impact des délocalisations est limité car elles permettent de sauvegarder des emplois nationaux complémentaires aux productions délocalisées et condamnées sinon. Ainsi, en prenant l'exemple du textile/habillement, la délocalisation de la production d'une entreprise au bord de la faillite à cause de la concurrence asiatique peut lui permettre d'échapper au dépôt de bilan et de conserver, voire pérenniser, des emplois dans la création, la vente et le marketing, la logistique (le sourcing), l'assistance et le secrétariat, bref toutes les activités entourant la production stricto sensu. Plus généralement, les groupes qui délocalisent une partie de leurs activités à l'étranger n'enregistrent pas systématiquement de pertes nettes d'emplois sur le territoire national. Les sites de production nationaux peuvent évoluer vers d'autres types d'activités ou de production. De ce point de vue, l'exemple de la délocalisation de l'usine de Rennes du groupe multinational ST Microelectronics est particulièrement révélateur. Ce site fabriquait des semi-conducteurs en plaque de 6 pouces. Il a été délocalisé à Singapour (pour une économie par plaque estimée à 20 % environ). Or, non seulement le groupe est largement bénéficiaire (y compris en France) mais l'emploi de ce groupe en France a augmenté de 41 % sur les cinq dernières années et va vraisemblablement s'accroître encore. En particulier le site de Crolles ne cesse de croître du fait d'une technologie plus innovante permettant la production de plaques de 12 pouces. Ce type de délocalisation illustre bien la théorie du cycle du produit qui analyse la délocalisation vers les pays émergents des productions obsolètes ou banalisées et leur remplacement par des productions plus innovantes. Donc délocalisation et pertes nettes d'emplois à l'échelle même d'une entreprise ne sont pas forcément associées.

Enfin, même si cela est difficilement quantifiable, les délocalisations génèrent des emplois nouveaux. Deux types d'activités sont principalement concernés. D'une part, le sourcing, à savoir tout ce qui a trait à l'approvisionnement des firmes et leur gestion des flux internationaux de produits primaires et intermédiaires comme finis et, d'autre part, le conseil aux entreprises. L'aide à la délocalisation (à l'outsourcing ou l'offshoring pour utiliser les termes ad hoc) a littéralement explosé dans les années 90 et 2000, devenant pour les cabinets conseils une activité extrêmement lucrative. En 2003, elle représentait 17,4 % de leur activité totale de conseil dans l'Union européenne, en hausse constante depuis une décennie, dans un marché de près de 50 milliards d'euros embauchant 310 000 consultants [4].

En ajoutant ces emplois créés à ceux sauvegardés - sans même évoquer les emplois créés par l'installation de firmes étrangères sur le territoire national -, on peut donc penser que l'impact net des délocalisations sur l'emploi est réduit. Au moins en termes relatifs, lorsque l'on sait que chaque jour ouvrable en France, 10 000 emplois sont détruits [5]. Au plan macroéconomique, le problème des délocalisations semble donc marginal. En revanche, le phénomène est préoccupant au plan mésoéconomique et spatial.

Car les délocalisations posent un vrai problème local. Elles sont souvent concentrées aux niveaux géographique et sectoriel, donc sur des bassins d'emplois bien précis (la chaussure dans l'Ouest et notamment à Cholet par exemple, ou encore le textile/habillement dans le Nord...). Elles posent en cela de véritables problèmes territoriaux en termes d'emplois et de spécialisation. L'impact social est d'autant plus mal vécu que le déroulement des délocalisations est fréquemment séquentiel et touche une série d'entreprises. On parle parfois de cascades de délocalisations. La nouvelle économie géographique décrit parfaitement cet engrenage. Au point de départ se trouve une première firme (le leader) qui va délocaliser sur la base d'un arbitrage entre les avantages comparatifs de différents territoires donnés. Ces avantages lui apportent un gain mais aussi des coûts liés à l'arrivée sur un nouvel espace non forcément adapté à son activité. Si les gains l'emportent, la firme se crée un avantage concurrentiel sur ses concurrentes restées dans le territoire d'origine. Elle sera par conséquent imitée. Les premières firmes suiveuses subiront également un coût d'installation et d'adaptation au nouveau territoire, mais moindre que le leader. Au fur et à mesure que les firmes viennent s'agglomérer sur la nouvelle zone, des externalités positives, des économies d'échelle externes apparaissent, avec la création d'une infrastructure adéquate dédiée à l'activité bien précise, l'émergence d'un bassin d'emplois spécialisés, etc. En définitive, le jeu stratégique complexe auquel se livrent les firmes conduit toujours au même résultat : le leader, à savoir la firme qui délocalise en premier, est toujours suivie par les autres firmes du secteur, les followers, qui délocalisent à leur tour dans le but d'annuler leur désavantage concurrentiel vis-à-vis du leader. Plus les followers retardent leur délocalisation, plus ils supportent de coûts [6]. L'engrenage des délocalisations s'accélère du coup entre le début et la fin du processus parce que l'incitation à délocaliser s'accentue à travers la hausse des coûts d'une non-délocalisation et l'accroissement des gains à délocaliser liés aux externalités positives d'agglomération. Il y a donc un principe de vase communiquant qui se met en place rapidement avec le basculement accéléré d'un bassin d'entreprises d'une zone vers une autre.

Une excellente illustration de ce phénomène d'accélération des délocalisations lié aux phénomènes d'agglo-mération est donnée par la ville de Bangalore en Inde. En quelques années, elle s'est imposée comme un leader mondial du logiciel conçu à la demande. Elle capte à elle seule, au premier semestre 2004, 15 % du marché mondial et accueille des entreprises du monde entier (92 nouvelles installations sur les cinq premiers mois de 2004) qui jouissent d'une main-d'oeuvre très qualifiée grâce à la proximité des 42 écoles d'ingénieur de la ville (d'après le journal indien The Week de novembre 2004). L'agglomération est telle d'ailleurs que l'infrastructure de la ville semble quasi saturée. Ce qui profite à d'autres villes indiennes comme Madras notamment.

Les délocalisations comme partie d'un tout indivisible

La question du rôle direct des délocalisations sur l'emploi est-elle la bonne question ? N'est-elle pas trop étroite ? Sans doute. Déjà, parce qu'il convient d'envisager les délocalisations au sens large et d'en adopter une définition " dans l'esprit ", qui inclut le phénomène de sous-traitance à l'étranger. Ensuite, parce que les délocalisations font partie intégrante d'un tout : elles ne peuvent pas être considérées isolément du phénomène de mondialisation de l'économie [7] et [8]. Car les délocalisations sont une des nombreuses réactions ou stratégies des firmes face à la mondialisation. Dans ces conditions, tenter d'isoler le seul rôle des délocalisations dans les problèmes d'emploi est une gageure. Leurs effets se mêlent étroitement à ceux de l'innovation et des politiques de différenciation notamment [7].

En particulier, la politique de différenciation horizontale signifie concrètement que la firme va tenter d'offrir une plus grande diversité de produits que les concurrents, d'accélérer leur renouvellement, ou encore de personnaliser le service qui les entoure. La firme a donc un impératif besoin d'être réactive, d'être flexible.

Pour répondre à cet impératif, les enquêtes montrent généralement qu'elle peut introduire des innovations techniques. La firme peut également atteindre un résultat assez proche à travers la délocalisation, qui n'apparaît plus alors simplement comme une stratégie de réduction des coûts [7]. En particulier, la maîtrise de l'approvisionnement international (le sourcing), le tissage d'un réseau de sous-traitants ou de filiales, permet de répondre à l'impératif de flexibilité si cette fragmentation des processus productifs est bien menée.

Les conséquences inégalitaires de cette stratégie sont alors assez intuitives : on assiste à une réallocationdu travail sur les activités de gestion du changement (le sourcing bien sûr), les activités situées en amont (création/conception) et en aval (commercialisation) du processus productif stricto sensu (graphique 3). Les besoins d'emploi des firmes vont alors se tourner vers ceux qui maîtrisent l'immatériel, des travailleurs qualifiés flexibles, aptes à effectuer plusieurs tâches. Ce modèle de la firme flexible s'oppose au taylorisme.

Graphique : Évolution de l'emploi total en France par grandes fonctions entre 1982 et 1999

Pour la France, on montre à partir de l'enquête de l'Insee sur la structure des emplois français entre 1984 et 1995, que la moitié de l'augmentation de la demande de travail qualifié peut être imputée à une réallocation du travail de l'activité traditionnelle de production vers les activités de création et de gestion du changement [7].

Il est sans doute vain de chercher le nombre net d'emplois détruits par les délocalisations. Nombre vraisemblablement limité. Et il paraît bien plus pertinent de s'interroger sur la réallocation du travail et la montée des inégalités entre catégories de travailleurs - qualifiés versus non qualifiés - imputables à ce phénomène.

Des raisons de s'inquiéter ?

Comme elles impliquent une mutation de la demande de travail, les délocalisations devraient s'intensifier dans au moins deux directions.

Quantitative tout d'abord. Si l'on en juge par l'importance des dynamiques d'agglomération aujourd'hui, on peut craindre qu'un certain nombre de secteurs voient leurs productions franchement basculer dans des zones émergentes. Au premier rang de ces zones se trouvent la Chine et les Pays d'Europe centrale et orientale (PECO). Ainsi, pour ces derniers, leur proximité géographique et culturelle, leur niveau moyen de qualification et donc de productivité comparés à leurs coûts salariaux, leur fiscalité, leur ouverture commerciale et leur stabilité politique liées à leur nouvelle appartenance à l'Union européenne, donnent à penser que ces pays sont extrêmement attractifs pour les industriels ouest européens. Le secteur automobile offre un exemple révélateur d'un basculement des dynamiques d'agglomération de l'Ouest vers l'Est. L'évolution des spécialisations entre les deux flancs de l'Europe pourrait bien être un enjeu majeur de l'élargissement à terme, même si en 2003 les flux d'investissements directs vers l'Est se sont taris [1].

Par ailleurs, la Chine devrait également capter une part croissante des productions manufacturières à l'avenir. Si le basculement est déjà largement entamé, pour ne pas dire plus, dans les secteurs traditionnels (jouets, composants électroniques, etc.), il pourrait bien s'intensifier dans des secteurs à plus fort contenu technologique compte tenu du rattrapage systématique de ce pays et de son formidable réservoir de main-d'oeuvre. En outre, concernant la zone euro, la Chine bénéficie d'une monnaie sous-évaluée chroniquement. Dans le contexte actuel de baisse - a priori durable - du dollar, l'arrimage du yuan à cette monnaie renforce encore la compétitivité-prix chinoise. De façon générale, un euro durablement surévalué nuira forcément au commerce de la zone euro et renforcera l'incitation à la délocalisation.

Qualitative ensuite. Il serait naïf de croire que le secteur des services est protégé contre les délocalisations, quand bien même ils utilisent une main-d'oeuvre qualifiée. La situation américaine est de ce point de vue éclairante. Aux États-Unis, les activités de service se délocalisent nettement plus qu'en Europe. Par exemple, on estime que 20 % des budgets informatiques américains sont délocalisés aujourd'hui contre 5 % en Europe [9]. Le cabinet conseil AT Kearney estime que la masse salariale américaine délocalisée pourrait passer de 4 milliards de dollars en 2000 à 65 milliards en 2010 [9]. Or, il y a fort à parier que l'Europe ne tardera guère à suivre les mêmes tendances. Mais à terme c'est la quasi-totalité des services de gestion encore internalisés par les entreprises qui pourraient être délocalisés. L'exemple de Philips qui installera en 2005 à Lodz (Pologne) un centre de plus de 500 personnes regroupant ses principales activités d'assistance aux filiales en gestion et finance, intéresse beaucoup d'autres grands groupes européens et sera très certainement rapidement suivi. Ce processus d'offshoring dans les services est largement décrit par le dernier rapport sur l'investissement mondial des Nations unies [1]. Il s'agit d'une tendance de fond.

Concernant ces délocalisations d'emplois qualifiés, la France paraît en position délicate. À cause d'une spécialisation intermédiaire et d'une capacité de R & D insuffisante, la France commence à être distancée dans les secteurs hautement technologiques (nanotechnologie, biotechnologie...). Cela pourrait bien entraîner le déplacement d'unités de recherche ou de centres de R & D à l'étranger et une fuite des cerveaux. En noircissant le trait, on a l'image d'un pays attaqué à la fois par le haut et le bas. Le phénomène de délocalisation pourrait bien s'avérer demain nettement plus préoccupant qu'il ne l'est aujourd'hui.

Quelles politiques mener ?

Mais quelles réponses politiques apporter ? Évacuons d'abord les vraies mauvaises mesures. Notamment celles dissuadant l'investissement direct à l'étranger par la taxation des mouvements de capitaux. Car ce serait oublier que la majorité de ces investissements permettent avant tout d'accéder aux marchés étrangers et sont générateurs d'emplois pour l'économie d'origine. Rappelons que les IDE sortants de France génèrent plus d'exportations que d'importations, car nous exportons davantage vers nos filiales à l'étranger (pour vendre à l'étranger) que nos filiales à l'étranger n'exportent des biens produits localement vers les maisons mères françaises. Les IDE sortants français traduisent donc plus une volonté d'accès aux marchés étrangers qu'une volonté d'aller produire à l'étranger pour réimporter ensuite les biens en France [10]. Rappelons également qu'il n'est jamais efficace, optimal, de tenter de contrecarrer l'expression naturelle d'avantages comparatifs entre les pays. En outre, cela priverait des firmes de choix stratégiques vitaux pour leur survie et fausserait le jeu de la concurrence en notre défaveur.

Évacuons ensuite les fausses bonnes mesures. Au premier rang desquelles figurent les baisses de charges sociales, pourtant plébiscitées par les Français comme moyen de lutte contre les délocalisations [2]. En effet, même si une telle option peut être bénéfique pour l'économie - c'est un autre débat -, elle semblerait bien dérisoire pour lutter contre les délocalisations : quel serait l'impact d'une baisse du coût du travail de quelques points lorsqu'on le compare à des coûts salariaux cinq à trente fois moins élevés ?

Mais quelles seraient alors les mesures efficaces ? Puisque ce qui intéresse une firme n'est pas le seul coût salarial, mais le couple coût/productivité du travail. À la limite, peu importe de payer dix fois plus un travailleur s'il est dix fois plus efficace. Il est donc primordial d'améliorer la productivité au Nord. Il y a alors deux pistes à explorer.

Au niveau du travailleur : accroître ses compétences donc sa qualification. Plus il sera qualifié, plus il sera flexible et apte à absorber les rapides évolutions technologiques, organisationnelles, etc. Il y a ici un enjeu de formation initiale, mais aussi un enjeu primordial de formation permanente et professionnelle.

Au niveau de la firme : lui offrir les conditions optimales d'activité afin qu'elle puisse bénéficier au maximum d'économies d'échelle externes. En cela le récent rapport de la Datar est intéressant [3]. Il propose d'organiser des territoires en réseau pour mieux coordonner les activités des différents acteurs (entreprises, universités, autres institutions publiques - ANPE par exemple - ou création de groupements d'employeurs, etc.) et d'offrir une infrastructure dédiée. Car l'infrastructure est bien entendu un avantage comparatif clef des pays industrialisés. Notons que cette politique a une dimension régionale forte dans sa définition comme dans son application.

Pour un pays comme la France, il convient également d'infléchir sa spécialisation vers le haut. Sa position de plus en plus intermédiaire est dangereuse à terme : coincée entre des pays à bas salaires qui la rattrapent et des pays innovants qui la distancent. La seule issue est donc de recoller aux pays de tête. Le problème est d'ailleurs assez largement européen (même si les Anglais et les Allemands semblent en avance sur la France). Cela passe notamment par l'action publique en faveur de la recherche. Par exemple, à travers une politique de grands contrats publics à l'échelle européenne comme le propose en France le récent rapport du Conseil d'analyse économique [11]. Il semble évident et urgent aujourd'hui que l'UE, à l'instar des États-Unis, doive renouer avec une politique industrielle volontaire plutôt que de rester figer sur des principes exclusifs de concurrence.

    Bibliographie

    [1] Nations unies, " World Investment Report ", Genève, 2004.
    [2] Délocalisations, la grande peur française, " L'Expansion ", novembre 2004, n° 691.
    [3] Datar, " La France, puissance industrielle ", Étude prospective de la Datar, 2004.
    [4] FEACO (Fédération européenne des associations de conseil en management)," Rapport FEACO 2003 ", Bruxelles, 2004.
    [5] Cahuc P., Zylberberg A., " Le chômage, fatalité ou nécessité ? ", Paris, Flammarion, 2004.
    [6] Mayer T., Mucchielli J.-L., Choix stratégiques de localisation, effets d'agglomération et emploi : une application aux investissements japonais en Europe, in J. de Melo et P. Guillaumont (éd.), " Commerce Nord-Sud, migration et délocalisation : conséquences pour les salaires et l'emploi ", Paris, Economica, 1997.
    [7] Cardebat J.-M., " La mondialisation et l'emploi ", Paris, La Découverte, 2002,coll. Repères, no 343.
    [8] Sachwald F., Délocalisation : une destruction créatrice ?, " Sociétal ", 2e trimestre 2004, n° 44.
    [9] Grignon F., " Délocalisation : pour un néocolbertisme européen ", Rapport d'information au Sénat, juin 2004.
    [10] Fontagne L., Pajot M., How foreign direct investment affects international trade and competitiveness : an empirical assessment, " Document de travail du CEPII ", décembre 1997, n° 97-17.

Ecoflash, n°194 (01/2005)

Ecoflash - Les délocalisations