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Comment vaincre le chômage en France ?

Éric Heyer, Directeur adjoint à l'OFCE, professeur associé à l'Universitéde la Méditerranée, CEDERS

Les aléas de la conjoncture frappent l'Hexagone comme ils touchent les États-Unis, mais les phases de baisse du chômage sont toujours plus brèves et moins intenses que celles où il augmente. Si ce constat vaut également pour l'ensemble de la zone euro, il est particulièrement marqué en France où le taux de chômage reste élevé relativement à la moyenne européenne. Si des inégalités existent dans la structure du chômage en France en défaveur principalement des femmes, des jeunes et des non-qualifiés, leur dénonciation au travers du seul indicateur d'écart de taux de chômage surestime le phénomène. Y a-t-il là une fatalité du chômage en France, une impuissance des politiques économiques ? Une plus grande flexibilité est-elle l'unique réponse au chômage de masse ? Ou ce dernier n'est-il que le résultat de choix de politique économique peu judicieux ?

En France, afin d'éviter des périodes de chômage, mieux vaut être un homme, qualifié, âgé de 30 ans qu'une femme de moins de 25 ans sans qualification. Par ailleurs, si le taux de chômage est plus élevé en France que dans la moyenne des pays européens, le pourcentage de chômeurs indemnisés l'est également. Voilà en substance ce qui ressort d'une analyse rapide de la structure du chômage en France (tableau 1). Si ces inégalités face au chômage existent, il convient cependant de nuancer quelque peu leur ampleur et d'apprécier leurs tendances.

Tableau : Principales caractéristiques du chômage en 2006 en moyenne annuelle (tableau 1)

Inégalité des sexes : un diagnostic à nuancer

En France, l'inégalité des sexes face au chômage est souvent invoquée pour symboliser les difficultés que rencontrent les femmes sur le marché du travail, en particulier pour trouver un emploi lorsqu'elles décident d'être actives.

Cependant, l'inégalité apparaît plus nuancée que ne le véhiculent les discours stéréotypés [5]. À cet égard, l'analyse de l'écart de taux de chômage entre les femmes et les hommes nous fournit une perspective particulière sur l'inégalité par sexe face au chômage. De celle-ci se distingue très clairement trois phases : la première, de la fin des années 1960 au début des années 1980, au cours de laquelle l'écart croît rapidement passant de 2,5 points pour culminer au-delà de5 points. Une deuxième phase de stabilisation de cet écart au cours de la décennie 1980. Enfin, une troisième marquée par un reflux à un rythme plus ou moins rapide selon l'environnement conjoncturel, atteignant 1,8 point début 2006, son niveau le plus faible depuis près de trente ans.

Ainsi donc si l'inégalité est élevée et persistante, elle évolue dans le temps : d'abord au détriment des femmes, puis en leur faveur. Ce diagnostic se confirme lorsque l'on analyse non plus l'écart mais le rapport des taux de chômage. Ce dernier indicateur met en évidence une convergence tendancielle de la situation des deux sexes face au chômage et confirme l'idée selon laquelle si l'inégalité persiste, sa résorption est réelle.

Cette résorption de l'inégalité entre hommes et femmes est particulièrement marquée chez les jeunes de moins de25 ans. Pour les plus âgés, la différence entre sexes apparaît faible et stable dans le temps. Certains facteurs exogènes comme les préretraites ou les dispenses de recherche d'emploi ont davantage bénéficié aux hommes insinuant que si l'inégalité dans cette tranche d'âge existe, elle semble plutôt au détriment des hommes [5].

Chômage des jeunes : une inégalité déformée par la mesure

En France, près d'un jeune actif sur cinq cherche un emploi, contre moins de un sur dix, toutes classes d'âge confondues. Comment expliquer cette situation et la lutte contre le chômage doit-elle en conséquence être principalement orientée vers les jeunes ? La situation est en fait plus complexe [9]. Cette classe d'âge fait face à deux types de problèmes. Le premier réside dans la recherche du premier emploi qui, selon l'enquête " Génération 2001 " du Cereq, a lieu en moyenne à 21 ans, dure en moyenne six mois et remonterait mécaniquement le taux de chômage des jeunes de 5,5 % par rapport à celui des adultes. Le taux de chômage est, au bout de trois ans de vie active, de 16,6 % alors que le taux de chômage des jeunes dans leur ensemble était alors de 21,5 %. Le reste de l'écart s'explique par le processus d'insertion par lequel passent les jeunes. Ils traversent plus fréquemment des phases de recherche d'emploi relativement courtes et peinent à décrocher un emploi stable en contrat à durée indéterminée (CDI) [10]. Seuls 36 % de la génération 2001 accèdent directement à un CDI, contre 33 % qui passent par des formes particulières d'emplois (CDD, intérim, contrats aidés...). Étant globalement moins insérés dans l'emploi protégé, les jeunes sont les premiers touchés en cas de dégradation de la conjoncture. Ainsi, le taux de chômage des jeunes a augmenté de 4,2 points entre 2001 et 2005 contre 1,1 point pour le chômage dans son ensemble.

S'il s'agit de la classe d'âge la plus touchée par le chômage, les épisodes de chômage des jeunes sont en revanche plus courts que ceux connus par leurs aînés (4,5 mois en moyenne contre 7,5 mois pour les 25-49 ans). La mobilité des jeunes est plus importante sur le marché du travail car ils alternent en début de vie active périodes de chômage et périodes d'emplois temporaires, ces dernières étant plus fréquentes chez les jeunes [2]. En 2002, 16,8 % des chômeurs de moins de 24 ans avaient une ancienneté de plus d'un an, contre 57,9 % pour les chômeurs de plus de 55 ans.

Les jeunes Français seraient-ils particulièrement touchés par le chômage ? Si le fort taux de chômage des jeunes Français s'explique par les éléments précédents, il semble aussi élevé relativement à la moyenne des autres pays européens (22,6 % contre 17,5 % en 2006). L'allongement de la durée des études ne laisse en fait qu'un tiers des jeunes sur le marché du travail en France contre environ la moitié chez nos partenaires. La part des jeunes au chômage est de 8,6 %, ce qui est proche de la moyenne européenne qui est de 7,9 %. Pour les jeunes Français, la politique de l'emploi ne devrait donc pas être centrée sur le chômage, mais sur l'exclusion du marché du travail lui-même, soit par rétention dans le système éducatif, soit par des situations de non-emploi chronique.

L'inégalité qualifié/non qualifié tend à se corriger

Les non-qualifiés sont particulièrement touchés par le chômage. À la fin des années 1980, ces catégories ont représenté jusqu'à 42 % des chômeurs et leur taux de chômage dépassait les 20 %.

Pour lutter contre ce type de chômage, les gouvernements successifs ont mené une politique d'exonération de charges sociales. Ayant identifié le coût du travail comme un élément important pesant sur l'emploi de ces catégories, une succession de mesures d'allègement de ce coût ont vu le jour en France. Le succès d'une telle politique est conditionné par la force du lien entre le coût du travail et l'emploi. Au sein de ces mesures, il est possible de distinguer les réductions de cotisations sur les bas salaires et les réductions visant certaines catégories sociales spécifiques (travailleurs âgés, jeunes, etc.). En suivant Le Bihan [8], on peut penser que les secondes opèrent largement au travers d'une redistribution de l'emploi entre catégories de travailleurs et classes d'âge, mais qu'on ne doit pas en espérer une modification de la combinaison productive et une baisse du taux de chômage global.

Le coût total de ces mesures d'allègements de cotisations sociales a progressé au cours des années, passant de 6,4 milliards d'euros en 1996 à 17,1 milliards d'euros en 2004 soit 1,1 % du PIB. Les cotisations sociales à la charge des employeurs représentent aujourd'hui 20,2 % du salaire brut au niveau du Smic et 46,2 % à partir de 1,6 Smic. De ce fait, le coût du travail au niveau des bas salaires (salaire brut égal au premier décile) représente 43 % du coût du travail au niveau du salaire moyen, ratio identique à celui observé aux États-Unis [9].

Cette politique aurait permis de créer environ 170 000 emplois entre 1994 et 1999 [6], redressant la part de l'emploi non qualifié qui était en chute au cours des années 1980. En 2004, les non-qualifiés représentaient moins d'un tiers des chômeurs (30,6 %) et leur taux de chômage était de 15,4 %.

La faible activité des seniors

La situation des seniors vaut également d'être nuancée. Certes, le taux de chômage de cette classe d'âge est plus faible que celui des autres (5,8 % pour les 55-64 ans contre 8,5 % pour les 25-54 ans et 22,6 % pour les 15-24 ans en 2006) et n'est pas plus haut que la moyenne européenne, mais leur retrait du marché du travail est plus définitif : leurs chances de retour à l'emploi sont plus faibles et la durée moyenne du chômage plus longue (12,9 mois pour les plus de 50 ans contre 8,2 pour les 25-49 ans). Or, les modes de sortie du chômage de longue durée se caractérisent principalement par leur orientation vers l'inactivité plus que vers l'emploi. Pour les chômeurs ayant une ancienneté supérieure à un an, la durée moyenne du chômage dépend plus des dispositifs institutionnels de retrait d'activité (pré-retraites, dispenses de recherche d'emploi (DRE...) que de l'amélioration de la conjoncture. En raison de ces forts retraits d'activité, la part des chômeurs de longue durée est plus faible en France qu'au niveau européen (41,6 % contre 42,4 %).

Ces dispositifs institutionnels de retrait d'activité combinés à un âge légal de départ à la retraite relativement jeune (60 ans dans le privé), conduisent à un âge moyen de retrait du marché du travail particulièrement bas en France (58,7 ans) par rapport à la moyenne européenne (61,4 ans). Ils permettent également d'expliquer le faible taux d'emploi des seniors (40,7 % pour les 55-64 ans), à la fois en comparaison à d'autres tranches d'âge (62,6 % pour les 15-64 ans) ou en comparaison aux autres pays européens (44,5 % pour la moyenne européenne).

La situation des seniors n'est donc pas aussi enviable que ne le laisse à penser leur taux de chômage : son faible niveau résulte davantage de dispositifs d'incitation à la sortie d'activité qu'à des entrées sur le marché du travail et leur durée au chômage est plus longue que la moyenne.

En conséquence, si des inégalités existent dans la structure du chômage en France en défaveur principalement des femmes, des jeunes et des non-qualifiés, leur dénonciation au travers du seul indicateur d'écart de taux de chômage surestime le phénomène.

Pour un meilleur " timing "de la politique de l'emploi

La politique de l'emploi, et notamment le recours aux emplois aidés dans le secteur non marchand, est un volet important du pilotage conjoncturel. Si les emplois aidés ne doivent pas être pérennes, leur utilisation ponctuelle en période de ralentissement de l'activité est impérative pour atteindre le plein emploi. Or, l'orientation de la politique de l'emploi menée entre 2002 et 2005 s'est avérée contre-productive : tablant sur une reprise en 2002, le gouvernement Raffarin a choisi de réduire significativement ce type d'intervention, en réorientant la politique de l'emploi du secteur non marchand vers le secteur marchand (non-renouvellement des emplois-jeunes, réduction des CES, création des contrats jeune en entreprise). Les aides à l'emploi marchand s'étant avérées insuffisantes, cette politique a globalement amplifié de 0,5 point la montée du taux de chômage au cours de cette période.

En 2005, avec le plan Borloo et les mesures du plan d'urgence pour l'emploi, la politique de l'emploi a changé de cap. Étant donné cette réorientation et en tenant compte des baisses d'effectifs en CES et en emploi jeune, la politique de l'emploi a contribué à la baisse du taux de chômage pour 0,2 point en 2006. Mais là encore le timing n'apparaît pas adéquat : compte tenu de la progression modérée de la population active, la reprise de l'activité aurait permis à elle seule au chômage de décroître en 2006 (tableau 2).

Tableau : Emploi et chômage : variations, en fin d'année (tableau 2)

Car, en dépit de problèmes statistiques qui laissent planer un doute sur l'ampleur de la baisse du chômage telle qu'elle est annoncée par l'Insee depuis la mi-2005, la situation du marché du travail s'est améliorée en 2006. Les créations d'emplois ont été plus nombreuses dans le secteur marchand (+ 166 000 en 2006, après + 112 000 en 2005) ce qui a permis au taux de chômage de passer en dessous de la barre des 9 %, niveau jamais atteint depuis la fin de l'année 2000. Et à l'instar de 2000, le franchissement de ce seuil sans tension inflationniste remet à l'ordre du jour la question du plein emploi et de la non-fatalité du chômage. Mais ce qui caractérise la période récente, c'est que la baisse du chômage se produit dans un contexte de croissance molle de l'activité (2,2 % en moyenne annuelle en 2006) et de créations d'emplois modestes (269 000). À titre de comparaison, la baisse de même ampleur du taux de chômage observée en début d'année 2001 a été obtenue alors que l'activité progressait à un rythme annuel de 3,9 % et les créations d'emplois avoisinant les 500 000 (graphique).

Un rapide examen du lien entre les variations de l'emploi et du chômage fournit un élément d'explication de ce phénomène : celui-ci ne proviendrait pas d'une rupture de l'incidence des variations de l'emploi sur le chômage, mais davantage du ralentissement de la croissance de la population active initié depuis le début des années 2000, résultat du vieillissement de la population et des départs en retraite anticipée. En l'absence de créations d'emplois, la hausse du chômage serait moindre (80 000) dans la période récente qu'au cours des années 1980-2001 (122 000). Dit autrement encore, la baisse du chômage nécessite moins de créations d'emplois aujourd'hui qu'au cours des années 2000.

Pour autant, le ralentissement de la croissance de la population active n'est pas une condition suffisante à la poursuite de la baisse du chômage. Celle-ci nécessite la confirmation de la spirale vertueuse d'augmentation des investissements productifs et des créations d'emploi enclenchée en 2006, qui permettrait à l'économie française de croître à un rythme plus soutenu que celui enregistré au cours des années 2002-2005.

Remettre l'économie sur les rails de la croissance

Car la politique la plus efficace en matière de lutte contre le chômage reste celle qui permet à l'économie française de croître à un rythme soutenu, au-delà de 2 % par an. Or, au cours de la période 2002-2005, la croissance dans l'Hexagone n'a été que de 1,6 % : la baisse du chômage enregistrée entre 1998 et 2001 (- 3,6 points) s'est alors interrompue. La situation sur le marché du travail s'est de nouveau dégradée (+ 1,4 point entre 2001 et 2005), reportant la perspective de plein emploi. Ce mauvais résultat s'explique en partie par un ralentissement de la croissance mondiale. Mais en partie seulement car en 2004 et 2005, la demande étrangère adressée à la France a été supérieure à celle enregistrée au cours de la période 1998-2001. Et si la flambée du prix du pétrole explique cette piètre performance, elle ne permet pas d'élucider l'écart de croissance avec le reste du monde. L'explication est à chercher du côté des différences de réactions de politique économique face aux chocs dans les différentes zones. Et là les chiffres sont édifiants : aux États-Unis, la politique monétaire a réagi dès les premiers signaux d'inflexion du cycle économique en 2001, la FED - la Banque centrale américaine - entrant dans une phase d'abaissement continu des taux d'intérêt en baissant ses taux d'intérêt de 7 % à 1 %. Au contraire, la réaction de la Banque centrale européenne (BCE) a été beaucoup plus timorée, le recul des taux ayant été plus tardif et moins ample (baisse de 3 points de son taux directeur).

Le constat pour la politique budgétaire est encore plus sévère : de 2001 à 2005, l'impulsion budgétaire a dépassé 4,5 points de PIB aux États-Unis et a été trois fois supérieure à celle de la France, enfermée dans l'inaction, contrainte par les exigences du Pacte de stabilité et de croissance.

Dernier soutien de la part des autorités monétaires américaines : une dévaluation de près de 50 % de la monnaie américaine. En 2001, 1 euro valait 0,88 dollar. Actuellement, il s'échange à plus de 1,4 dollar, Ainsi, à l'inverse des autorités monétaires des pays asiatiques, celles de l'Europe ont laissé la monnaie unique s'apprécier par rapport à l'ensemble des autres monnaies, induisant une forte détérioration de la compétitivité prix des pays européens et par là même une dégradation de leurs parts de marché - y compris pour l'Allemagne - hors de la zone euro.

Le maintien d'un taux de chômage à un niveau très élevé pendant près de vingt ans ne peut cependant pas être entièrement attribué à de mauvaises politiques macroéconomiques. Certaines pistes de réformes structurelles du marché du travail sont alors préconisées. Parmi ces dernières le gouvernement propose d'allonger la durée du travail par la défiscalisation des heures supplémentaires et d'instaurer un contrat de travail unique.

Graphique : Évolution de la situation sur le marché du travail en France

Défiscalisation des heures supplémentaires : impact ambigu

La défiscalisation des heures supplémentaires et son exonération de cotisations sociales est centrale dans le dispositif du nouveau gouvernement. Concrètement, la rémunération des heures supplémentaires effectuées au-delà des 35 heures hebdomadaires sera majoré de 25 % quelle que soit la taille de l'entreprise, ne sera soumise ni à l'impôt sur le revenu ni aux cotisations sociales des salariés et bénéficiera d'une réduction de cotisations employeurs. Cette mesure poursuit trois objectifs : accroître le pouvoir d'achat de ceux qui travaillent, réduire le coût du travail et inciter à une durée du travail plus longue. Si les deux premiers objectifs semblent atteignables, le dernier est moins évident dans la mesure où le coût de l'heure supplémentaire reste, quel que soit le cas de figure étudié, supérieur à celui de l'heure normal [7]. On peut tout de même supposer que les entreprises auront davantage recours aux heures supplémentaires et satureront la contrainte légale des heures supplémentaires (220 heures par an) de leurs salariés qui en effectuaient déjà (37 % des salariés à temps complet), la durée du travail augmenterait alors de 0,8 % pour l'ensemble des salariés.

L'impact sur l'emploi d'une telle mesure est ambigu. En effet, des effets de sens contraire se superposent :

Le premier est positif et relatif à la baisse du coût du travail et à la hausse du pouvoir d'achat des salariés. Les entreprises seraient incitées à augmenter le temps de travail des salariés en place, en particulier dans les secteurs où le recrutement de la main-d'oeuvre connaît des tensions (bâtiment, hôtellerie ou santé). La rémunération et la défiscalisation de ces heures supplémentaires permettraient une augmentation du pouvoir d'achat irriguant l'ensemble de l'économie avec un effet positif sur l'emploi.

Le deuxième est négatif pour l'emploi : en abaissant le coût d'une heure supplémentaire, cela incite les entrepreneurs à allonger la durée du travail, favorisant alors la situation des insiders (les salariés) au détriment de celle des out- siders (les chômeurs). Cela engendre une augmentation de la productivité par tête des salariés français, positive pour la croissance potentielle de l'économie française, mais défavorable à court terme à l'emploi.

Enfin, comme pour toute mesure fiscale, des effets d'aubaine sont à redouter. Avec la reprise de l'activité, de nombreuses heures supplémentaires qui auraient de toute manière été effectuées, vont être défiscalisées.

À l'horizon de cinq ans, le deuxième effet continuerait de l'emporter sur le premier. Si cette mesure permet bien un supplément d'activité (0,4 %), la hausse induite de la productivité du travail lui serait supérieur (0,6 %). Cela engendrerait une baisse de l'emploi de 0,2 % et une hausse du chômage de 0,2 point. Par ailleurs, le supplément de croissance ne permettrait pas à cette mesure d'être financée. Le déficit s'aggraverait de 0,3 point de PIB. Son financement par une hausse des prélèvements en changerait radicalement la nature. En la finançant sur d'autres cotisations sociales ou avec une hausse de la TVA, elle conduirait à alourdir d'un côté les coûts de production que l'on allège. Les effets différentiels entre la taxation des heures supplémentaires et des heures normales seraient alors accentués. En la finançant sur une base de type impôt sur le revenu, la mesure aboutirait à un transfert de prélèvements des revenus d'activité vers les revenus du capital mais surtout vers les revenus de transfert (retraite, indemnités journalières (IJ) et chômage), puisque 80 % des revenus du capital sont soumis à un prélèvement libératoire. Il existe une dernière piste de financement : ne pas attribuer pour les heures n'ayant pas donné lieu à cotisation de droits associés. Concrètement, dans le calcul du salaire de référence pour l'assurance chômage ou pour les IJ et principalement pour la retraite, les heures supplémentaires ne seraient plus comptées. L'économie substantielle n'interviendrait que dans quelques années, mais elle résoudrait en partie et à long terme le financement de la mesure. Si cette piste peut sembler habile, elle n'est rien d'autre qu'un démantèlement de la protection sociale française.

Vers la flexicurité !

Au cours de ces dernières années,une pluie de rapports a vu le jour (Marimbert, Virville, Artus et Cette, Cahuc et Kramartz, Camdessus) [3] et [4], proposant, entre autres, la simplification du droit du travail. Ces rapports partent généralement d'un double postulat : d'une part, selon eux, le nombre trop important d'intervenants sur le marché du travail (ANPE, Afpa, Assedic, Unedic), coordonnant mal leur action, détériore le suivi des chômeurs et crée des obstacles à leur retour à l'emploi. D'autre part, le sentiment d'insécurité de l'emploi serait en France le plus élevé des pays industrialisés, et ce en dépit de procédures de licenciement plus lourdes. La raison proviendrait d'un plus fort recours au travail précaire (CDD, intérim, apprentis) en France que chez nos principaux partenaires (14,1 % en France contre 6,1 au Royaume-Uni, 9,9 % en Italie, 12 % en Allemagne en 2002). Ce recours massif aux CDD (les trois quarts des nouvelles embauches) face au statut relativement protecteur des CDI, renforçant ce sentiment de précarité parmi les salariés.

Pour y remédier, ces rapports préconisent la mise en place d'un système de " guichet unique " rassemblant en un même lieu et un même interlocuteur les différents services de placement, de formation et d'indemnisation offerts aux chômeurs ainsi que la suppression de cette dualité entre CDD et CDI par la création d'un unique contrat de travail. Celui-ci, plus protecteur que les actuels CDD puisqu'à durée indéterminée, le serait moins que les actuels CDI, dans le sens où les entreprises devraient s'acquitter d'une nouvelle taxe au moment du licenciement [1] mais n'auraient plus d'obligation de reclassement.

Il est probable que le contrat unique ne puisse régler le problème du travail précaire en France. Alors que le CDD comporte un certain degré de protection du salarié - l'employeur est, entre autres, tenu de garder son employé jusqu'à l'échéance de son contrat - et son recours doit répondre à un nombre limité de motifs légitimes, rien n'indique que le contrat unique offrira une plus grande garantie contre le licenciement. La distorsion qui règne actuellement sur le marché du travail entre les salariés en CDD et ceux en CDI disparaîtra certes mais prévaudra entre les travailleurs nouvellement embauchés et ceux ayant la plus forte ancienneté dans leur entreprise. Une alternative possible pour lutter contre la " précarisation de l'emploi " consisterait alors en une plus forte réglementation et contrôle de l'utilisation du CDD, ce que ne permet pas le contrat unique.

Par ailleurs, le gouvernement peut penser combattre la " précarité " en assurant aux licenciés économiques un retour plus facile à l'emploi. L'idée est donc de combiner une plus forte fluidité du marché du travail à une sécurisation du parcours professionnel à l'image du modèle scandinave ou outre-Atlantique, Ces économies affleurant le plein emploi, il est tentant d'appliquer cette recette à la France. Mais la réussite de ces modèles réside dans leur cohérence, consistant à accompagner cette " flexibilité " d'une plus grande " sécurité ". Cette dernière est assurée par l'État : plus de 40 % d'emplois publics, indemnités et fiscalité plus élevées pour le premier, fort déficit public pour le second.

Pour atteindre le plein emploi, l'accroissement de la flexibilité doit impérativement s'accompagner d'une intervention publique contracyclique.

Bibliographie

    [1] Blanchard O., Tirole J., Protection de l'emploi et procédures de licenciements, " Rapports du Conseil d'analyse économique ", n° 44, La Documentation française, 2003.
    [2] Bloch L., Estrade M.-A., Les formes particulières d'emploi en France : un marchepied vers les emplois stables ?, " France, Portrait social ", éd. 1998-1999, Insee.
    [3] Cahuc P., Kramarz F., " De la précarité à la mobilité : vers une Sécurité sociale professionnelle ", Rapport au ministre de l'Économie, des Finances, et de l'Industrie et au ministre de l'Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale, 2004.
    [4] Camdessus M., " Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France ", Collection des rapports officiels, La Documentation française, 2004.
    [5] Coquet B., Les femmes françaises face au chômage : une inégalité en déclin, " Revue de l'OFCE ", juillet 2004, n° 90.
    [6] Dares, " Les politiques de l'emploi et du marché du travail ", Paris, La Découverte, 2003, coll. Repères.
    [7] Heyer E, Plane M., Timbeau X., Le " choc " fiscal tiendra-t-il ses promesses ?," Lettre de l'OFCE ", juillet 2007, n° 288.
    [8] Le Bihan H., L'impact de la réduction des cotisations employeurs : quelques jalons macroéconomiques, " Revue de l'OFCE ", juillet 1998, n° 66.
    [9] Lemoine M., L'emploi et le chômage, in " L'économie française 2008 ", Paris, La Découverte, 2007, coll. Repères.
    [10] Lollivier S., Durée du chômage et cycle économique, " Document de Travail CREST-INSEE ", 1994.

Ecoflash, n°223 (12/2007)

Ecoflash - Comment vaincre le chômage en France