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Les enjeux du commerce équitable

Delphine Pouchainet Matthias Knol, professeurs agrégés de Sciences Économiques et Sociales (Arras).

Face à un commerce international jugé inéquitable, le commerce équitable trouve son originalité dans le fait qu'il garantit au producteur un prix plancher pour sa production, de sorte que son niveau de vie ne puisse être atteint par la chute des prix de ses produits. Cette nouvelle manière d'échanger repose sur la prise en compte de la dignité humaine du producteur du Sud, qui trouve dans la relation avec les consommateurs du Nord la reconnaissance de son travail. Ces pratiques ont permis à quelques communautés de connaître un développement réel, même s'il est parfois difficile d'en attribuer la responsabilité intégrale au commerce équitable. Toutefois, les conceptions du commerce équitable sont très hétérogènes: arme contre le marché et alternative à l'économie orthodoxe pour certains, aménagement de l'économie de marché pour d'autres.

"Le cours [du café] ne cesse de fluctuer, bien entendu plus souvent à la baisse qu'à la hausse, et, dans ces conditions, Roberto voit mal comment il continuera à nourrir sa famille avec des revenus pouvant être divisés par deux à trois d'une année à l'autre. Peut-être sera-t-il lui aussi obligé de revendre son terrain et d'émigrer vers La Paz avec sa famille pour s'entasser avec des milliers d'autres personnes dans les bidonvilles de la périphérie. [...] Ce n'est pas seul qu'il pourrait arriver à prendre le dessus et imposer son prix face aux acheteurs plus puissants qu'il ne l'est. Roberto et sa famille s'appauvrissent d'année en année [1]. " La théorie économique orthodoxe définit l'échange juste. Par nature, le commerce est équitable si les échanges sont effectués dans le cadre de la concurrence pure et parfaite. Ce témoignage, comme beaucoup d'autres, met en évidence le caractère peu équitable, voire inéquitable de ce que l'on appellera faute de mieux le commerce traditionnel [2]. Il semblerait donc que l'insertion dans le commerce international ne soit pas forcément un gage de développement, surtout pour les producteurs les plus petits.

Un commerce traditionnel inéquitable ?

Comme le sous-entend son appellation même, le commerce équitable pose comme postulat que le commerce actuel serait inéquitable. De ce point de vue, certains acteurs du commerce équitable n'hésitent pas à parler d'" échange inégal " et de " dégradation des termes de l'échange ", sans faire toujours explicitement et consciemment référence aux théories tiers-mondistes développées dans les années 1960 et 1970. Ces analyses sont ainsi remises au goût du jour par les défenseurs du commerce équitable, qui voient les prix des matières premières décliner et les petits paysans s'appauvrir [1]. Si ces théories sont aujourd'hui nuancées et remises en cause, quelques économistes développent des arguments qui sur les conclusions ne se démarquent pas de ces anciennes théories, mais qui sur la forme s'inscrivent davantage dans le cadre de la théorie néoclassique. Elles justifient en effet le commerce équitable par les nombreuses défaillances de marché.

Première série d'arguments : le commerce traditionnel serait tout d'abord source d'externalités négatives. Pour ne citer qu'un premier exemple, depuis la libéralisation du marché du café à la fin des années 1980 et l'entrée sur le marché du Vietnam, les prix du café se sont effondrés. Les producteurs les plus fragiles sont donc les premières victimes de la surproduction et de la volatilité des cours mondiaux. D'après les calculs de Tristan Lecomte [1], le prix de l'arabica en 2001 représentait moins de 25 % de son prix des années 1970, ce qui pourrait être un signe d'une dégradation des termes de l'échange. Les petits paysans subissent de plein fouet ces variations, ils sont souvent dans une situation d'incertitude radicale, ignorant totalement de quoi leur futur sera fait. Ils ne sont pas à même de se constituer une épargne pour investir et améliorer leur productivité. De plus, bien souvent, les prix internationaux ne couvrent même pas leurs coûts de production. Comme le montre l'exemple de Roberto, de nombreux petits paysans n'ont pas eu d'autres solutions que de rejoindre les bidonvilles des grandes villes.

Deuxième série d'arguments : le commerce traditionnel serait aussi source d'externalités négatives dans le domaine environnemental. Ainsi, les producteurs qui ne peuvent plus vivre de la culture du café se tournent souvent vers la production de coca. En effet, à temps de travail équivalent, cette dernière rapporte quatre fois plus que le café ; mais cette culture est aussi beaucoup plus polluante et pose évidemment d'autres problèmes (liés à la drogue). Trop souvent, le prix de marché ne tient donc pas compte de ces frais sociaux et environnementaux ; c'est par exemple le cas du marché de la banane, dont la production exige d'employer beaucoup de pesticides et peut représenter des dangers pour les producteurs [3].

Troisième série d'arguments : le commerce traditionnel serait injuste parce que le marché peut parfois être imparfait. Ses caractéristiques en font un marché très éloigné des conditions de la concurrence pure et parfaite, censées garantir les conditions d'un échange juste, et donc d'un commerce qui serait équitable, notamment dans le domaine de l'agriculture. On peut noter par exemple le caractère très mono-polistique de certaines des productions. Par exemple, quatre multinationales se partagent 70 % du marché mondial du café, et trois multinationales se partagent 65 % du marché mondial de la banane [5]. Nous sommes donc très loin de l'hypothèse d'atomicité du marché, mais aussi de celle de libre-entrée, une autre des conditions de la concurrence pure et parfaite. En effet, les petits producteurs, souvent très isolés, ont du mal à accéder à ces marchés souvent dominés par quelques oligopoles. Enfin, la condition de la transparence est aussi difficile à mettre en oeuvre, alors même que certains paysans n'ont ni ordinateur ni téléphone. Les paysans des zones les plus reculées ont souvent du mal à avoir accès aux informations les concernant.

Apparition et principes

En 1964, lors de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), ceux que l'on appelle les " pays du Sud " revendiquent des échanges plus justes (c'est le fameux slogan " trade, not aid "), en lieu et place de l'aide internationale, source pour eux de dépendance et d'humiliation qu'ils assimilent à de la charité. Cette revendication semble être l'acte fondateur du commerce équitable, qui verra véritablement le jour dans les années 1980, sous l'impulsion de Nico Roozen et surtout de Francisco Van der Hoff [3][4]. Van der Hoff est un prêtre-ouvrier, docteur en théologie et en économie, qui vit depuis une trentaine d'années avec les petits producteurs de café du Mexique. Après avoir aidé les paysans à s'organiser en coopératives et à privilégier la qualité et la production biologique, il fondera au milieu des années 1980 l'appellation Max Havelaar. On peut rappeler qu'en 1859, Eduard Douwes Dekker publie, sous le pseudonyme de Multatuli, Max Havelaar ou les Ventes de café de la Compagnie commerciale des Pays-Bas. Dans ce roman, le héros Max Havelaar dénonce les abus dont sont victimes les paysans indo-nésiens durant la colonisation.

Selon la définition de l'organisation FINE (qui regroupe FLO, Fairtrade Labelling Organisations, l'IFAT, International Federation for Alternative Trade, NEW, Network of European WorldShops, l'EFTA, European Fair Trade Association), le commerce équitable est " un partenariat commercial, basé sur le dialogue, la transparence et le respect, qui vise plus d'équité dans le commerce international. Le commerce équitable contribue au développement durable en proposant de meilleures conditions commerciales aux producteurs marginalisés, essentiellement dans les pays du Sud, et en sécurisant leurs droits ". C'est par exemple cette définition que l'on peut trouver sur le site Internet de Max Havelaar. Comme le dit finalement l'article 23 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, souvent cité par les promoteursdu commerce équitable, " quiconque travaille a droit à une rémunération équitable lui assurant ainsi qu'à sa famille une existence conforme à la dignité humaine ".

Le commerce équitable doit garantir aux producteurs les plus défavorisés un niveau de vie décent, notamment grâce à l'établissement d'un prix juste et stable. Ce commerce remet donc au goût du jour la notion thomiste de juste prix, battue en brèche depuis, d'abord par l'École de Salamanque. Cette école, apparue en Espagne au XVIe siècle, regroupa principalement des théologiens et des juristes. S'intéressant à l'économie, ces auteurs montrent que le juste prix est celui qui résulte de la rencontre entre l'offre et la demande. Le consommateur accepte de payer un prix plus élevé, afin d'assurer plus d'équité dans les échanges internationaux. Ainsi, puisqu'il n'existe pas de gouvernement mondial pouvant mettre en oeuvre une redistribution au niveau international, les consommateurs se substituent aux contribuables, et le prix se substitue aux instruments de la fiscalité. Le prix devient le véhicule capable de transférer la richesse des consommateurs riches du Nord vers les producteurs pauvres du Sud [6]. Le consommateur paie donc un prix juste, qui comprend, au-delà du cours mondial, une composante allocative (qui corrige les défaillances du marché), et une composante redistributive (qui intègre des considérations de justice sociale) [6]. À ce prix s'ajoute une prime de développement, gérée généralement collectivement par les coopératives. Cette prime permet aux producteurs de gagner en autonomie, par exemple grâce à l'achat de machines pour torréfier le café. Elle peut aussi servir au développement de façon plus large, avec la construction d'écoles ou d'hôpitaux.

Le commerce équitable exige aussi des pratiques spécifiques de la part des importateurs. Il se base en effet sur des relations durables entre partenaires économiques, qui s'engagent souvent sur plusieurs années. Les importateurs payent généralement une partie de leur commande à l'avance. Par exemple, Max Havelaar fonctionne avec un système de préfinancement. Le commerce équitable cherche également à supprimer au maximum les intermédiaires, appelés coyotes dans le domaine du café [3][4].

Finalement, on trouve au sein du commerce équitable le désir de respecter les participants à l'échange, de lutter contre l'anonymat du marché : " On n'achète pas seulement un produit, on achète à quelqu'un " [3]. Le commerce équitable vise à davantage respecter la dignité des participants à l'échange. On trouve donc logiquement en son coeur l'idée de juste prix, puisque ce prix doit satisfaire à la fois le vendeur et l'acheteur [7]. La dimension proprement politique est ainsi au fondement de ce type de commerce.

Les justifications économiques

L'analyse économique orthodoxe est riche d'outils à même de justifier l'existence du commerce équitable. Ainsi, puisque le commerce traditionnel serait inéquitable, source d'externalités négatives, le commerce équitable viendrait répondre aux défaillances du marché, et permettrait d'internaliser les externalités [5][6]. Le commerce équitable rapprocherait donc les marchés de la concurrence pure et parfaite, par exemple en permettant aux petits producteurs de pénétrer sur des marchés dont ils sont traditionnellement exclus. Il serait à même d'accroître la transparence ou l'atomicité de certains marchés. On peut tout d'abord justifier l'existence du commerce équitable en montrant qu'il accroît l'efficacité du marché.

Le commerce équitable peut aussi être rapproché de la théorie des industries naissantes : il s'agirait de protéger certaines entreprises qui débutent, jusqu'à ce qu'elles soient capables de se défendre seules face à leurs concurrentes. On a pu parler à propos du commerce équitable de " couveuse d'entreprises " [7][8].

Cependant, cette justification du commerce équitable, pour intéressante qu'elle soit, ne semble pas rendre compte pleinement de son intérêt. D'ailleurs, ces justifications auraient le tort de présenter une vision idyllique de l'économie de marché, exempte de conflits et de rapports de force. Certains auteurs reprochent à ces tentatives de justification de vouloir " récupérer " le commerce équitable en l'enfermant dans les théories orthodoxes [8]. La critique orthodoxe ne vise pas une remise en cause fondamentale du système économique, mais à rétablir l'équilibre perdu du marché. Le commerce équitable, lui, prend toute la mesure des rapports de pouvoir inhérents aux échanges économiques.

Il semblerait plus riche d'enseignements de rechercher les justificationsdu commerce équitable dans l'oeuvre d'Aristote. En effet, on peut assimiler le commerce équitable à une tentative pour se rapprocher de la bonne économie telle que la définissait Aristote [9]. Il s'agit d'une économie ayant pour but la satisfaction des besoins afin de mener une vie heureuse. L'économie est ainsi pensée comme un moyen au service d'une fin. Les échanges et le commerce sont nécessaires, mais à la condition qu'ils n'aient pas pour objectif le profit. Le commerce qui a pour but l'acquisition sans limite est anti-naturel. La richesse est naturelle tant qu'elle reste au service d'une vie heureuse, mais est pervertie quand elle est recherchée pour elle-même. Dans ce contexte, l'éviction des intermédiaires prend tout son sens. Le marchand est celui qui achète et vend ce qu'il n'a pas produit et qu'il ne va pas consommer [9]. Pour Aristote, les échanges doivent se faire entre petits producteurs, en fonction des besoins de chacun.

Les défenseurs du commerce équitable ont beaucoup insisté sur la nécessité de supprimer les intermédiaires, renouant par là avec une conception aristotélicienne. Le commerce équitable souhaite en effet établir les relations les plus directes possibles entre producteurs et consommateurs [10]. Les coyotes sont accusés d'acheter le café au prix le plus bas en faisant croire aux petits producteurs que leur café est de mauvaise qualité [3][4]. Les intermédiaires sont donc définis comme des individus ayant pour visée principale l'accumulation dans l'échange commercial, et cette accumulation semble souvent incompatible avec le respect de la dignité de l'Autre dans l'échange [7].

L'analyse économique orthodoxe est donc riche d'outils à même de justifier l'existence du commerce équitable. Cependant, il semble plus percutant de montrer que le commerce équitable pourrait constituer un retour à une bonne économie au sens où l'entendait Aristote.

De ce point de vue, la critique orthodoxe ne vise pas à remettre en cause fondamentalement le système économique, mais simplement à rétablir l'équilibre perdu du marché. Il s'agit plus d'une critique interne, qui vise la forme plus que le fond, tandis que la critiquearistotélicienne semble finalement remettre en cause certes la forme du commerce international, mais le fond même de celui-ci. La critique est donc externe, en ce qu'elle remet en cause les théories fondatrices du commerce actuel.

Le commerce équitable aujourd'hui

On peut tout d'abord rappeler que le développement du commerce équitable s'inscrit dans un contexte marqué par une montée de l'exigence d'éthique, qui semble envahir aujourd'hui l'économie. Ainsi, les entreprises se soucient de plus en plus de leur image, et on évoque l'émergence d'un " consomm'acteur ". Grâce au commerce équitable, le consommateur pourrait, en faisant ses courses, lutter contre les inégalités Nord-Sud et favoriser le développement.

Malgré cela, la pratique du commerce équitable demeure confidentielle. Certes, comme le montre les sondages, de plus en plus de consommateurs (autour de 75 % en France) en ont connaissance, mais connaître ne signifie pas pratiquer. Par exemple, aux Pays-Bas, 7 % à 15 % des Néerlandais se déclaraient prêts à payer plus cher un produit équitable, alors que la part de marché du café Max Havelaar n'est que de 2 % [3]. Il paraît donc bien difficile de modifier les habitudes de consommations des consommateurs du Nord. Les Français sont eux aussi des consommateurs frileux, avec moins de un euro par an et par personne. De plus, on ne compte en France que 165 boutiques spécialisées, contre 800 en Allemagne et 412 aux Pays-Bas. C'est en Suisse que la part de marché du commerce équitable est la plus élevée, suivie par les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Enfin, sa part dans le commerce mondial n'est que de 0,01 %. Le commerce équitable occupe finalement une place encore assez marginale. Ces chiffres sont bien sûr à prendre avec précaution, dans la mesure où il n'existe pas de réelle définition officielle du commerce équitable.

Cependant, ces chiffres sont sans aucune mesure avec l'impact réel du commerce équitable sur les petits paysans. En effet, aujourd'hui, d'après les chiffres de Max Havelaar pour la France, cinq millions de personnes bénéficieraient du commerce équitable dans le monde. En outre, il s'agit d'un commerce en plein essor. Par exemple, de plus en plus de pays sont concernés, et le nombre de points de vente connaît une très forte croissance. Entre 2004 et 2005, les échanges de produits équitables ont progressé de 50 % [11].

Stabilité des cours et sécurité

Analyser les effets du commerce équitable, ainsi que son efficacité, n'est pas chose facile, car il faudrait d'abord connaître précisément les objectifs que s'assigne ce commerce. Ils sont en effet multiples, et il est souvent difficile d'évaluer l'impact du commerce équitable proprement dit.

Cependant, l'efficacité du commerce équitable semble indéniable d'abord en ce qui concerne la stabilité des cours. Le commerce équitable permet aux producteurs de se protéger de la volatilité des cours (graphique) [5] en garantissant un prix minimum : par exemple, Max Havelaar a calculé un prix minimum garanti pour le café : 1,26 dollar la livre (456 grammes) pour l'arabica, et de 1,12 dollar pour le robusta [3].

Graphique : Cours mondial du café et prix minimum Max Havelaar

Il s'agit donc d'un moyen efficace pour lutter contre l'incertitude. Le prix pratiqué par le commerce équitable a le double avantage d'être supérieur au cours mondial lorsque ce dernier est faible, et d'être quasiment stable.

C'est aussi un gage de sécurité. Même si les cours s'effondrent (par exemple, moins de 50 cents la livre en 2001), le paysan, sûr de toucher un prix garanti, peut faire des projets et investir pour se développer.

Les analyses qui ont été menées mettent aussi en évidence un impact réel sur les conditions de vie des producteurs. Ainsi, les paysans réunis dans des coopératives par Francisco Van der Hoff ont vu leur revenu multiplié par deux, passant de un à deux dollars par jour [4]. Les effets du commerce équitable paraissent donc évidents, du moins tant que les cours mondiaux sont faibles. Si les cours mondiaux sont plus élevés que le prix minimum, le prix minimum présente néanmoins des avantages pour le paysan, à la manière d'une prime d'assurance.

L'étude menée par Solagral [6] à propos des producteurs de café en Bolivie montre les effets positifs du commerce équitable. Dans un premier temps, les auteurs se sont employés à définir un niveau de vie durable, permettant aux producteurs de satisfaire leurs besoins et d'envoyer leurs enfants à l'école. Leur modélisation montre que lorsque les producteurs vendaient au moins 30 % de leur production par le biais du commerce équitable, leurs revenus atteignaient le " seuil de vie durable ". Ils en concluent que lorsque les cours mondiaux sont bas, les performances du commerce équitable sont très élevées. Rappelons aussi l'impact que pouvait revêtir la prime de développement. Par exemple, entre 1988 et 2000, les petits producteurs ont reçu 26,35 millions d'euros de prime grâce aux ventes réalisées par Max Havelaar aux Pays-Bas [3].

Enfin, si l'effet du commerce équitable sur le revenu et les conditions de vie des petits producteurs est indéniable, il faut aussi noter que c'est sur le plan de la dignité et du respect que le commerce équitable a fait avancer les choses [3][8] ; de nombreux producteurs ont pu " prendre leur destin en main ", et gagner en autonomie. On peut ici noter que le commerce équitable favorise le développement tel que l'envisage le prix Nobel d'économie 1998, Amartya Sen, pour qui le développement se caractérise avant tout par un accroissement des libertés, qui permettent aux individus de choisir leur destin. Les paysans les plus pauvres sont nombreux à insister sur l'importance de cette dignité retrouvée. Le commerce équitable a ainsi un impact à la fois quantitatif et qualitatif.

Cependant, les critiques sont nombreuses. Elles portent en premier lieu sur la fixation du prix minimum : peut-il exister des critères objectifs définissant le prix juste ? Les acteurs du commerce équitable eux-mêmes reconnaissent qu'il existe toujours une part d'arbitraire.

D'autres auteurs mettent en évidence les problèmes que poserait une généralisation de ce type de commerce [5]. Certains craignent que la pratique d'un prix minimum entraîne une surproduction généralisée, d'autant que la demande des biens agricoles ne connaît pas de fortes augmentations. Ce prix plancher permettrait en effet de maintenir artificiellement en vie des exploitations peu rentables.

On trouve, en outre, chez Jean-Pierre Boris [2] une critique très vive du commerce équitable, qu'il compare au " doigt qui cache la forêt " : le commerce équitable ne remet pas vraiment en cause l'ordre économique international. Bien plus, il occulterait les problèmes les plus graves et se ferait le complice des grandes multinationales, qui pourraient ainsi se refaire une image positive à moindres frais.

Enfin, pour de nombreux économistes, le seul prix juste est le prix résultant des conditions de la concurrence pure et parfaite. Toute entorse à ce principe serait source d'injustices.

Ainsi, certaines alternatives au principe d'un prix minimum garanti sont proposées. Julien Mairal [5] imagine par exemple un système de prix minimum glissant, qui s'adapterait lentement au niveau du cours mondial. Ce système permettrait aux petits producteurs d'avoir le temps de trouver des solutions, par exemple en s'orientant vers d'autres productions.

Une hétérogénéité pratique et théorique

L'histoire apparemment consensuelle du commerce équitable et sa définition " officielle " ne doivent pas cacher l'extrême hétérogénéité de ce que l'on appelle le commerce équitable, ainsi que celle de ses acteurs [7]. Son hétérogénéité est en effet pratique, car ses acteurs sont divers et ont des conceptions différentes du commerce équitable et de ses objectifs. Le terme n'a pas la même signification pour tous ses partisans.

D'un point de vue théorique, il n'existe pas de consensus non plus. En effet, l'économie orthodoxe tente de s'emparer de ce concept, alors que pour d'autres auteurs [7], le paradigme du don pourrait être d'une certaine utilité pour rendre compte du commerce équitable. Le commerce équitable est parfois assimilé à un fait social total[7] ; la science économique seule ne pourrait donc suffire pour expliquer ce phénomène, qui nécessi-terait le recours à d'autres sciences sociales. D'ailleurs, Paul Cary fait remarquer que les concepts sur lesquels repose le commerce équitable sont tout aussi difficiles à définir, comme par exemple salaire décent, besoins élémentaires, prix juste, développement... [7]

Son positionnement lui-même semble sujet à caution, entre créneau au sein de l'économie capitaliste et pratique alternative. En simplifiant et en s'inspirant des travaux de Virginie Diaz [10] et de Paul Cary [7], on pourrait presque parler de deux idéaux types pour un seul paradigme. On peut en effet distinguer une " sphère de spécialisation ", refusant les pratiques du commerce traditionnel et une " sphère de labellisation ", qui s'inscrit dans l'économie marchande. Cette opposition traverse aussi les promoteurs du commerce équitable. On pense notamment à la polémique provoquée par le fait que les McDonald's suisses allaient proposer du café labellisé Max Havelaar, à la grande colère d'autres acteurs du commerce équitable. Les discussions ont aussi été très vives quand a été prise la décision de vendre des produits Max Havelaar en grandes surfaces. On peut tenter de résumer ce clivage dans un tableau, qui mêlerait les oppositions pratiques et théoriques (tableau).

Tableau : Le commerce équitable : correcteur ou alternative au marché ?

Comment sortir de cette opposition, qui est bien plus complexe que ne laisse deviner ce tableau ? Comme le fait remarquer Tristan Lecomte [1], les petits producteurs se préoccupent surtout d'écouler leur production, et ne se soucient guère qu'elle soit vendue en supermarchés ou en boutiques spécialisées. De plus, la vente en grandes surfaces permet incontestablement de toucher un plus grand nombre de consommateurs. L'efficacité du commerce équitable sera d'autant plus réelle que de nombreux consommateurs pourront y participer. Cependant, on comprend aussi que les pratiques sociales ou environnementales des hypermarchés ne correspondent pas toujours à l'esprit d'un commerce équitable. Les préoccupations éthiques des grandes enseignes cachent souvent des intentions moins avouables. De nombreux auteurs mettent justement en garde contre cette récupération du commerce équitable et de l'éthique, cache-misère pouvant servir à offrir au système une nouvelle légitimité à faible coût [2][7][8].

Ainsi, derrière les tentatives de définition, c'est surtout l'extrême variété des acteurs et des logiques qui transparaît. Si les fins sont proches, les moyens pour y parvenir sont différents. Le commerce équitable, tant dans sa définition pratique que dans ses enjeux théoriques, pose donc problème.

Les outils traditionnels de la science économique peinent à rendre compte de ce phénomène [8]. Le commerce équitable oblige à repenser les cadres de la théorie économique. Il nous force à nous reposer la question de la justice dans l'échange. Pour cette raison, se replonger dans les enseignements d'Aristote ou de Thomas d'Aquin ne peut être que propice pour qui veut comprendre ce nouveau type de commerce.

Bibliographie

    [1] T. Lecomte, " Le pari du commerce équitable, mondialisation et développement durable ", Paris, Éditions d'Organisation, 2006.
    [2] J.-P. Boris, " Commerce inéquitable, Le roman noir des matières premières ", Paris, Hachette Littératures, 2005.
    [3] N. Roozen, F. Van der Hoff, " L'aventure du commerce équitable : une alternative à la mondialisation par les fondateurs de Max Havelaar ", Paris, J.-C. Lattès, 2002.
    [4] F. Van der Hoff, " Nous ferons un monde équitable ", Paris, Flammarion, 2005.
    [5] J. Mairal, " L'avenir du commerce équitable : fondements, forces, faiblesses, alternatives ", sous la direction d'Alain Revel, décembre 2004, en ligne sur : http://infos.equiterre.com/IMG/pdf/HSSmairalCEV1.7.pdf
    [6] T. Voituriez, V. Flores, C. Eberhart, C. Chauveau, " Le prix équitable, définitions et méthodes d'évaluation ", rapport technique, octobre 2002. Étude réalisée avec le soutien du ministère des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité.
    http://www.artisansdumonde.org/docs/solagral_ce_prix_01-03.pdf
    [7] P. Cary, " Le commerce équitable. Quelles théories pour quelles pratiques ? ", Paris, L'Harmattan, 2004.
    [8] T. Perna, La réalité du commerce équitable, in Éthique et économie, l'impossible (re) mariage ?, " Revue du MAUSS ", premier semestre 2000, n° 15.
    [9] M. Hénaff, " Le prix de la vérité. Le don, l'argent, le philosophe ", Paris, Seuil, 2002.
    [10] V. Diaz Pedregal, Le commerce équitable : un des maillons du développement durable ?, " Développement durable et territoires ", 2006, disponible sur :
    http://developpementdurable.revues.org/document1644.html
    [11] L. Lamant, Le commerce équitable, nouveau filon pour les géants de l'intermédiaire, " Le Monde ", 9 mai 2006.

Ecoflash, n°217 (04/2007)

Ecoflash - Les enjeux du commerce équitable