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Les pratiques sportives

Alexis Trémoulinas, Membre de l'observatoire sociologique du changement(FNSP-CNRS UMR)

La genèse du sport moderne est liée à l'avènement d'une société industrielle et individualiste, ainsi qu'à l'émergence de la démocratie politique et sociale en Occident. Aux jeux violents des sociétés traditionnelles succède le sport moderne, caractéristique des sociétés industrielles. Inventé par les élites britanniques, le sport se diffuse à tous les groupes sociaux, selon le mécanisme classique de diffusion verticale des goûts et via différentes institutions (partis politiques, syndicats, patronages catholiques, entreprises), puis se professionnalise. À partir de la Seconde Guerre mondiale, les enjeux économiques liés à la mondialisation et à la médiatisation transforment le sport en divertissement sportif. La pratique sportive est socialement et sexuellement différenciée. Un même sport peut donner lieu à des pratiques différentes selon les groupes sociaux et si dans les sports masculins la compétition domine, les sports féminins sont en revanche ceux d'où la compétition est la moins présente.

Le sport est ainsi défini par Norbert Elias : " Tout sport est une activité de groupe organisée qui repose sur une compétition entre au moins deux parties. Il requiert un effort physique et on s'y affronte en respectant des règles connues qui, si elles autorisent la force physique, limitent la violence " [3]. Cette définition liminaire permet de distinguer les sports des jeux traditionnels et de quantifier le phénomène.

En 2000, les activités sportives les plus fréquentes des Français sont dans l'ordre : la marche (21 millions d'adeptes), la natation (14,5 millions) et le vélo (12,8 millions) [8]. 16,1 millions de licenciés, quant à eux, pratiquaient en club ou au sein d'une fédération en France en 2004 (55 % de ces licenciés ayant moins de 20 ans). Les trois principales fédérations sont celles de football (2,1 millions de licenciés en 2004), de tennis (1 million), de judo-jujitsu (540 000). En 2003, 71 % des plus de 15 ans déclarent pratiquer une activité physique ou sportive, même occasionnellement (90 % des 15-24 ans) [11].

Si la pratique sportive est massive, elle est aussi récente : en 1985, 75 % des Français de 12 à 75 ans déclaraient avoir une activité physique et sportive, ils n'étaient que 25 % en 1967 [11]. En témoigne aussi la croissance du nombre de licenciés : 1,8 million en 1949, 10 millions en 1991, 16,1 millions en 2004. La croissance la plus forte a d'ailleurs eu lieu entre 1957 et 1986 (5,9 % par an en moyenne), ce qui correspond à la moyennisation accélérée de la société française caractéristique de cette période dite de " Seconde Révolution française " (1965-84) selon H. Mendras. Pour lui, la moyennisation de la société française correspond à la manière dont les classes moyennes deviennent prescriptrices d'un certain nombre d'activités sociales (le barbecue, les associations), dont la pratique sportive constitue un élément.

Le sport, une pratique culturelle ?

Les différents groupes sociaux n'envisagent pas la pratique sportive de la même façon. Il existe tout d'abord des sports de classe, à savoir des sports pratiqués presque exclusivement par certaines classes sociales. Par exemple le golf, le tennis (classes supérieures), la plongée, le parachutisme (classes moyennes), la lutte, la boxe anglaise (classes populaires). Des sports comme le hockey ou le football ne sont pas réservés exclusivement à un seul groupe social.

Par ailleurs, un même sport peut correspondre à des pratiques différentes selon les classes sociales. Le vélo peut ainsi donner lieu à des pratiques ascétiques, consistant en des entraînements longs et harassants sur des vélos de compétition (classes populaires), comme à des pratiques de découverte à VTT dans le cadre de randonnées (le cyclotourisme des classes supérieures). L'exemple du rugby illustre ce genre d'analyse.Christian Pociello [12] analyse ainsi la pratique du rugby comme un champ socioculturel où les postes occupés sur le terrain découlent de la hiérarchie sociale. Les ouvriers sont ainsi sur-représentés parmi les avants et développent un " rugby de tranchée ", au service de l'équipe, s'acquittant des tâches les plus viriles, jusque dans leurs débordements délinquants (coups en mêlée, bagarres). Les techniciens et contremaîtres sont quant à eux essentiellement présents aux postes de " demis ", mettant ainsi à profit leurs qualités de réflexion stratégique et d'exécution des passes, pratiquant un " rugby de décision ". Quant aux intellectuels (instituteurs, professeurs d'EPS, étudiants), ils sont avant tout des ailiers, adeptes des débordements et des dé-calages, ils pratiquent un " rugby- champagne ". Ce type d'analyse en termes d'appropriation différentielle selon les classes sociales d'une même prati-que sportive est redevable du cadrebourdieusien de La Distinction.

Conformément à ce schéma, on observe le plus souvent une diffusion verticale des goûts. La plupart des sports ont été élaborés par un petit groupe, appartenant le plus souvent à l'élite (exemple de l'alpinisme et du tour effectué par les jeunes aristocrates anglais en Europe au XIXe siècle, d'où vient le mot " tourisme "), ou à certains groupes culturels (sports californiens dans les années 1950 : surf, roller-skate, parapente). Dans les deux cas, une élite sociale innove d'abord en inventant une activité sportive, institutionnalisée ensuite au travers d'une fédération généralement contrôlée par un personnel appartenant aux classes supérieures, diffusée enfin en direction de toute la population. Ce schéma général explique bien les cycles sportifs : par exemple, en Europe, le golf qui remplace, en partie, dans les années 1980 le tennis dans la distinction des classes supérieures.

Comme les consommations culturelles, les pratiques sportives sont soumises aux mêmes changements sociaux. Ainsi, les classes supérieures, comme dans le domaine des préférences musicales, sont de plus en plus éclectiques. Elles pratiquent divers sports et assistent davantage au spectacle sportif " vivant ", tandis que les classes populaires sont plus tournées vers la pratique d'un seul sport et la réception télévisuelle du spectacle sportif. Pratiques sportives et pratiques culturelles ne sont d'ailleurs pas antagonistes : plus on fait du sport, plus on lit et vice versa. Par exemple, en 2003, en France, 79 % des sportifs réguliers ont lu au moins un livre dans l'année contre 50 % des sportifs occasionnels [11].

Femmes sportives, hommes compétiteurs

Il existe des sports masculins (football, rugby) et des sports féminins (danse, gymnastique), comme le montre l'inégale distribution des genres dans les pratiques sportives (tableau 1). Il existe également quelques sports mixtes, où femmes et hommes sont représentés à la mesure de leur participation moyenne aux activités physiques et sportives.

Part des femmes parmi les licenciés, France, 2004 (tableau 1)

FédérationsEffectifs de licenciés (milliers)% de femmes
Gymnastique23378
Équitation49076
Natation, baignade22856
Volley-ball10646
Badminton9640
Tir1 0749,5
Sports de boule1607,8
Rugby1292,8
Football2 1462
Ensemble15 22634

Source : Insee

La domination masculine procède via la socialisation différentielle : les filles sont moins sportives que les garçons, notamment après 15 ans (tableau 2). Cette socialisation différentielle selon le genre est accentuée par l'appartenance de classe : 57 % des filles de 12 à 17 ans dont les parents n'ont aucun diplôme font du sport au moins une fois par semaine, contre 98 % des garçons dans la même situation [10]. Au contraire, quand les parents ont un diplôme supérieur au bac, 87 % des filles et 88 % des garçons font du sport [10] ! Le genre de l'enfant, le fait que le père soit sportif ou non, le diplôme des parents et le fait que la mère soit sportive ou non déterminent, dans cet ordre, la probabilité d'un jeune de 12 à 17 ans de faire du sport, sachant que la configuration familiale (nombre de frères et soeurs), la situation professionnelle de la mère ou le revenu du foyer sont des facteurs non significatifs [10]. L'apprentissage différencié de la compétition se fait aussi dès le plus jeune âge. Par ailleurs, les familles favorisent moins la pratique sportive des filles : pour preuve, 14 % des filles n'ont jamais fait de sport (contre 8 % des garçons) et 26 % des filles ont abandonné un sport sans en reprendre un autre (contre 15 % des garçons) [10]. Plus généralement, les sports les plus masculins sont ceux où la compétition domine (sauf pêche et chasse) et inversement les sports les plus féminisés sont ceux d'où la compétition est la plus exclue : seuls 11 % des adeptes de la randonnée pédestre sont des compétiteurs, 18 % des nageurs, 20 % des danseurs [10]. Un élément d'explication réside dans les conceptions de la féminité, transmises et reproduites au sein de la famille : il existe une norme sociale (ce qu'est une jeune fille, une femme) qui contraint de nombreuses filles à ne pas s'engager dans des sports perçus comme masculins (chasse, rugby, football) et donc comme potentiellement destructeurs de leur féminité. Ces normes évoluent, comme en témoigne la place croissante des femmes dans la pratique sportive : on comptait 640 000 licences féminines en 1962 soit 19,4 % des licences et 5 millions en 2002, soit un tiers. Entre 1987 et 2002, davantage de licences féminines ont été délivrées que de licences masculines.

Pourcentage de garçons et de filles faisant du sport et de la compétition selon l'Âge (tableau 2)

 garçons 12-14 ansgarçons 15-17 ansfilles 12-14 ansfilles 15-17 ansensemble
Pratique du sport7777665466
Compétition4939231730

Source : d'après Moreau A., Pichault A., Truchot G., Le sport chez les jeunes de 12 à 17 ans, " Stat-Info ", 2002, n° 02-04, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.

Autrefois, les garçons faisaient du sport, les filles lisaient des romans. Aujourd'hui, elles font des sports " féminins ". Une explication complémentaire à cette socialisation sportive sexuellement différenciée réside certainement dans la faible place qu'occupent les femmes dans l'encadrement sportif. Alors que les femmes sont majoritaires dans le corps enseignant, elles sont minoritaires dans le corps des professeurs d'EPS (17 %), et seuls 15 % des brevets d'État d'éducateurs sportifs (BEES) de second degré ont été délivrés en 2000 à des femmes. Les femmes représentent 4 % des directeurs techniques nationaux [8].

Si le tiers des licences est détenu par des femmes, seules 27 % des " licences-compétition " sont féminines. Au contraire, les autres licences, à savoir essentiellement des licences individuelles ou de loisir qui ne donnent droit qu'à la pratique d'une activité physique, sont à 56 % féminines. Conclusion : les femmes, à pratique sportive égale, sont moins portées sur la compétition. On vérifie ainsi un résultat classique de la sociologie du genre : les hommes sont plus compétiteurs, c'est-à-dire plus agressifs, plus portés sur l'affrontement et plus soucieux de victoire, tandis que les femmes sont davantage intéressées par une pratique de loisir, sans enjeu, sans confrontation.

La sociologie américaine, en plus des différences de classe et de genre, s'est intéressée aux différences de pratiques sportives entre Blancs et Noirs (encadré 1), question qui se pose avec plus d'acuité outre-Atlantique.

Sport et discrimination aux Etats-Unis (Encadré 1)

Le sport constitue un élément de la relégation des Américains noirs [5]. Dans un premier temps (1850-1945), il existe des ligues de base-ball, de basket et de football américain séparées (par exemple, la Negro National League de base-ball est créée en 1920). Le deuxième temps (1956-1980) consiste en l'intégration précoce des sportifs noirs dans les leagues professionnelles blanches : en 1946, les Los Angeles Rams (football) recrutent Kenny Washington et Woody Strode, les premiers joueurs noirs ; en 1947, les Brooklyn Dodgers (base-ball) font de même avec Jackie Robinson ; en 1950, Edward Cooper intègre l'équipe des Boston Celtics (basket-ball). Cette intégration s'avère précoce, relativement à la déségrégation qui n'est obtenue que vingt ans plus tard. Gutmann l'explique par la Seconde Guerre mondiale, où les soldats noirs ont gagné leurs galons de virilité [5]. Néanmoins, cette phase d'intégration-déségrégation aboutit à un troisième moment (depuis 1980) : la surreprésentation des Noirs dans ces trois sports américains emblématiques. Or cette surreprésentation incarne la relégation de masse dont souffre la communauté noire : quelques réussites individuelles masquent les désillusions de la masse des pratiquants. La médiatisation à outrance de ces superstars (Florence Griffith, Magic Johnson, Michael Jordan) conduit massivement les jeunes Noirs du ghetto à s'engager dans la carrière sportive et donc à entreprendre une carrière universitaire (condition sine qua non aux États-Unis pour passer professionnel). Or, les trois quarts de ces jeunes Noirs n'obtiennent pas leur diplôme de licence et seulement 1 % passent professionnels. Les chances d'un étudiant en droit d'intégrer la Cour Suprême sont supérieures à celles de son collègue sportif de passer professionnel, avec des chances de reconversion inégales. Dialectiquement, le sport retrouve sa dimension de relégation, sous d'autres formes.

    [5] Gutmann A., Amères victoires. Les sportifs noirs et le rêve américain de mobilité sociale, "Terrain", 1995, n° 25, p. 25-36.

La genèse du sport

La genèse du sport peut s'expliquer de trois manières. Pour Alain Ehrenberg, le sport est contemporain de la démocratie en ce qu'il condense l'idéal méritocratique, à savoir la compétition entre égaux consacrant justement les meilleurs [4]. Allen Gutmann, quant à lui, présente le sport comme la rationalisation de la vie sociale [5]. Il s'inspire de Max Weber pour affirmer que les protestants ont joué un rôle déterminant dans l'expansion du sport (d'où sa naissance en Grande-Bretagne). Mais ce n'est pas tant l'ascétisme protestant que la " vision du monde empirique, expérimentale et mathématique " qui se trouve à l'origine du sport moderne qu'il définit par sept dimensions (séculière, égalitaire, spécialisée, rationnelle, organisation bureaucratique, quantifiée, à la recherche perpétuelle de records). Selon Eric Dunning et Norbert Elias (1986), le sport n'existe pas avant le XIXe siècle [3]. Les activités qui nécessitaient jusqu'à la révolution industrielle une dépense physique sont des jeux et non des sports : la soule, jeu violent pratiqué au village, est ainsi souvent présentée à tort, selon ce type d'analyse, comme l'ancêtre du rugby et du football. Au contraire, la genèse du sport moderne se situe au collège de Rugby, où le directeur Thomas Arnold de 1828 à 1840 participe à la codification des règles sportives au sein de son établissement. La naissance du sport est donc intimement liée à la révolution industrielle, dans la mesure où son institutionnalisation dans les écoles de l'élite constitue une réponse pour discipliner les désordres de la société victorienne. Le sport se définit alors comme " la violence maîtrisée ".

Le processus de civilisation décrit par Nobert Elias fonctionne ici à deux niveaux. Au niveau macrosocial, la civilisation des moeurs, le refoulement de la violence et l'émergence de relations policées entre individus conduit à une situation où le sport apparaît comme un réceptacle provisoire des tensions refoulées : les sportifs y reportent leurs émotions et leur propension à la violence. Mais ce réceptacle n'est que provisoire dans la mesure où le projet de la société victorienne incarné par Thomas Arnold consiste également à policer les rapports sportifs, à extirper la violence des confrontations sportives. Ce refoulement progressif de la violence se lit par exemple dans l'évolution des règles du football : sport extrêmement violent à ses débuts, il ne se réglemente qu'à partir de 1863 quand le football et le rugby se séparent sur la question des coups de pied donnés aux adversaires. Elias prend également l'exemple de la chasse au renard : jusqu'au XIXe siècle, il s'agit d'une chasse où le principal plaisir consistait pour le chasseur à tuer le renard puis à le manger. La civilisation des moeurs intervient quand la poursuite du renard par les chiens devient l'élément central de la chasse et que ce sont ces derniers qui tuent le gibier : " À mesure que l'on préférait la tension et la jouissance de la tension prolongées plutôt que l'acte final de courte durée - la mise à mort et ses joies -, le plaisir lui-même devient plus varié et, de fait, plus composite " [3]. Elias relie cette " sportification " de la société victorienne à deux autres sphères : d'une part, le sport constitue une réponse historique au problème de la perte des plaisirs et des émotions, corrélatif à la commercialisation croissante des biens. D'autre part, la sportification est à relier à la parlementarisation de la vie politique, autre exemple de processus de civilisation.

Le hooliganisme constitue-t-il dès lors une anomalie dans le processus de civilisation ? Tel qu'il se développe dans les années 1970 en Grande-Bretagne, sous diverses formes (teddy boys, casuals, rough men de Liverpool, skinheads de l'East End, hard mods de Chelsea), il constitue apparemment une entorse sérieuse à la thèse d'Elias. Non pour P. Mignon (1998), car le hooliganisme constitue selon lui une réaction culturelle de la classe ouvrière britannique à la volonté thatchérienne de l'effacer culturellement et politiquement [7].

Si l'invention du sport se trouve du côté des colleges britanniques (encadré 2), le rôle des entreprises, des patronages, des syndicats et des partis politiques dans la diffusion du sport est ensuite décisif. Le FC Sochaux à Montbéliard (Peugeot), la Juventus de Turin (Fiat), le Bayer Leverkusen (Bayer), le PSV Eindhoven (Phillips) constituent autant d'exemples où la genèse d'un club de football dépend localement d'entreprises puissantes. D'autres institutions se sont mobilisées pour diffuser la pratique sportive et en tirer un bénéfice. Ainsi, l'explication de la diffusion régionale différente du football et du rugby (pourquoi le rugby est-il, relativement au football, davantage diffusé dans le Sud de la France alors que son implantation aurait dû s'opérer depuis le Nord, vu son origine britannique ?) renvoie aux années 1900 et à la lutte d'influence entre instituteurs laïcs et notables radicaux du Midi qui travaillent à la diffusion du rugby (par exemple, en 1888, le docteur Tissié fonde la Ligue girondine d'éducation physique) tandis qu'à la même époque, la FGSPF (Fédération gymnastique et sportive des patronages de France), un patronage catholique, s'évertue à créer des clubs de football (et de basket-ball). En 1906, l'USFSA (Union des sociétés françaises de sports athlétiques) interdit à ses clubs de rencontrer leurs concurrents de la FGSPF. Le problème n'est que progressivement résolu par la création de la Coupe de France (1919) puis d'une Fédération Française de Football (1932). Les partis politiques participent également : la FSGT est très liée à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), puis à la Section française de l'Internationale communiste (SFIC) et au PCF. Pour que le sport soit pratiqué par la classe ouvrière, la condition socio-économique de possibilité réside dans l'invention du temps libre pour les plus pauvres, via les congés payés, soit plus modestement via le temps libre de fin de semaine. Le football peut ainsi se comprendre à l'aune de l'invention anglaise du week-end, mais aussi grâce au rôle du Front populaire, avec les congés payés (Léo Lagrange, sous-secrétaire d'État aux Loisirs en 1936 dans le gouvernement du Front populaire est proche de la FSGT).

Sports et spécificités nationales (encadré 2)

Le refus du football, du rugby et du cricket constitue, dans le cas des États-Unis d'Amérique, un refus du passé colonial. Le football américain est ainsi codifié à la fin du XIXe siècle (1896) autour de règles censées incarner les valeurs américaines (sport excitant, très viril, avec une très forte spécialisation de chaque poste et la possibilité d'une évaluation quantitative fine des performances de chaque joueur, à l'instar du basket-ball et du base-ball). Pour Markovits [6], l'opposition entre football et football américain reflète deux conceptions nettement tranchées du rapport entre temps et action : saccadé et violent aux États-Unis, il serait plus alangui et continu en Europe.

Le rôle de la "démarchandisation" des services sportifs joue également un rôle considérable. Or l'effort financier varie d'un pays à l'autre. Si aujourd'hui, la pratique du football est si aisée en France, c'est parce que les municipalités (d'abord communistes dans l'entre-deux-guerres puis les autres) ont consenti des efforts financiers considérables pour bâtir des stades municipaux. Les États-Unis, qui ne disposent pas de telles infrastructures pour le football (soccer), ont en revanche aménagé de nombreux golfs, facilement accessibles (l'aire urbaine de Chicago comprend plus de deux cents golfs, dont beaucoup dans des zones déshéritées, et pour un prix d'accès modique), alors qu'en France ces parcours sont peu nombreux et réservés à une élite.

S'il existe des spécificités nationales indéniables quant aux sports pratiqués, la sociologie se doit de participer à la déconstruction des styles nationaux de jeu, tels qu'ils sont produits par le sens commun et le propos journalistique. Par exemple, le style français au football serait, si l'on en croit les commentateurs sportifs : le courage, la furia francese qui compensent une technique faible (début XXe siècle), puis (1960-80), la technique des Brésiliens d'Europe qui contraste avec la puissance physique des équipes nordiques(Allemagne surtout).

    [6] Markovits A., Pourquoi n'y a-t-il pas de football aux États-Unis ? "Vingtième Siècle", 1990, n° 26, p. 19-36.

Sport, enjeux économiques et médiatisation

Pratique aristocratique d'amateurs à ses origines, le sport devient, en se popularisant, de plus en plus soumis à la logique de la performance et du résultat. D'où la professionnalisation progressive du football : 1888 (Grande-Bretagne), 1924 (Autriche), 1932 (France). Les autres sports suivent ce mouvement général comme en témoigne le passage de certains sports sous statut professionnel en France : volley-ball (1987), basket-ball (1989), rugby (1998). Le sport constitue désormais une activité économique importante. Il génère 27,4 milliards d'euros de dépense, soit environ 1,8 % du PIB en France en 2003. Il s'agit d'une activité économique encore marginale mais en forte croissance (supérieure à celle du PIB). 360 000 emplois sont directement liés aux activités sportives. Les animateurs sportifs, par exemple, se développent fortement : 45 000 actifs déclaraient l'animation sportive comme leur activité principale en 1995, et 76 000 en 2003. Les postes de dépense les plus dynamiques dans le domaine sportif sont constitués des services aux personnes (clubs de remise en forme, de fitness).

L'Équipe est le quotidien national le plus diffusé (365 000 exemplaires vendus par jour en 2004). Sports et médias entretiennent une relation très imbriquée. Les médias ont souvent joué un rôle décisif dans la création d'événements sportifs : L'Automobile, ancêtre du journal L'Équipe, crée le Tour de France en 1903 ; L'Équipe le championnat d'Europe des clubs après la Seconde Guerre mondiale. La contrepartie réside dans une médiatisation exponentielle, notamment télévisuelle : en France, 232 heures de sport offertes par les télévisions en 1968, 989 en 1984 et 33 000 en 1999.

Cette médiatisation croissante correspond à l'arrivée massive, dans les années 1980, de magnats qui cherchent à communiquer grâce au sport en général et au plus populaire d'entre eux, le football : Berlusconi, Murdoch, Maxwell, Lagardère, Tapie. Ce dernier cas est révélateur de la séquence systématique publicité-télévision-football-politique : avant de devenir ministre de la Ville, cet homme d'affaires s'est investi dans les années 1980 dans le cyclisme, puis à partir de la fin des années 1980 dans le club de l'Olympique de Marseille.

La mondialisation approfondit ce mouvement. Les équipes de " mercenaires " modifient les enjeux identitaires et de plus en plus, " le lien entre le club et son territoire est rompu " [7]. Le hooliganisme s'explique ainsi selon Mignon : la classe ouvrière anglaise, la plus précocement atteinte (1970) par les restructurations de l'économie est également dispersée à travers de nombreuses banlieues. En conséquence, le territoire - le quartier (Chelsea), la ville (Liverpool), la nation (l'Angleterre) - devient un mythe unificateur pour des hooligans dépossédés de ces appartenances de classe et de voisinage.

On peut aussi tenter de l'expliquer par une appropriation différentielle d'une même pratique, celle du spectacle sportif au stade. Les politiques de tarification des gérants de stade et l'élévation continue du prix moyen du billet tendent à dessiner, pour les sports européens, une situation tendanciellement proche des stades américains où seules les classes favorisées peuvent assister au match de base-ball, tandis que les classes populaires sont reléguées devant leur télévision. On retrouve des tendances confirmées pour l'ensemble des pratiques culturelles, à savoir la prédominance du spectacle vivant (concert, musée, représentation) pour les classes supérieures, opposée au spectacle médiatique pour les classes populaires.

L'évolution s'est faite du jeu au sport, puis du sport au divertissement sportif.

Les stades ont-ils remplacé les églises ?

Dans un essai polémique, Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, font du sport et plus particulièrement du football une " peste émotionnelle " [2]. À la fois école de la guerre, névrose collective et surtout opium du peuple, le football serait ainsi, par essence, l'un des postes avancés de la mondialisation capitaliste. Ils en veulent pour preuve les nombreux incidents racistes qui émaillent les matchs, les nombreux morts lors d'affrontements entre hooligans, le dopage généralisé, le règne de l'argent-roi et son corollaire, la corruption massive. Reprenant les théories de l'École de Francfort sur la " personnalité autoritaire ", ces deux auteurs vont plus loin et font du football un prélude au totalitarisme. Ils repèrent, dans cette perspective, trois caractéristiques essentielles : d'abord, " l'intoxication idéologique réactionnaire " véhiculée par un discours qui promeut la victoire (et sa conséquence, l'humiliation de l'adversaire) au rang suprême des valeurs, ensuite la dangerosité des foules, rassemblées en " hordes de supporters ", enfin la valorisation symbolique de la mort. On retrouve donc des faits caractéristiques du totalitarisme dans le football, d'autant que la plupart des régimes totalitaires utilisent le sport à des fins politiques (exemples des victoires italiennes en Coupe du monde dans les années 1930 ou de la Coupe du monde 1978 en Argentine). Cette analogie est-elle convaincante ? Combien de matchs se terminent par des morts ? Si l'on ne s'intéresse qu'à ceux qui se concluent par mort d'hommes, on ne prouve rien. Des contre-exemples peuvent être facilement mobilisés, comme l'équipe du FLN de 1958, qui canalise un puissant mouvement contestataire. L'analyse fine des tribunes (Bromberger) montre dans le cas de Marseille, Turin et Naples que certains supporters (ceux du virage souvent) conspuent d'autres spectateurs (ceux des tribunes présidentielles pour leur manque d'ardeur à soutenir leur équipe) : le public sportif n'est donc pas une meute mais une foule structurée. D'autant que les auteurs partent des journaux pour puiser leur matériau documentaire, alors qu'ils dénoncent par ailleurs ces derniers comme des agents de l'abêtissement général et de la complaisance vis-à-vis du sport (l'opium du peuple se mue également en opium des intellectuels : les journalistes sont les agents de l'idéologie dominante dans la grande entreprise capitaliste de dissimulation). Par ailleurs, les auteurs s'opposent frontalement à la thèse d'Elias sur la pacification progressive des moeurs, y compris dans et grâce au sport : " La sinistre chronique de la violence des stades [fait] du football une véritable industrie de la délinquance urbaine et un grave problème de sécurité publique. " Enfin, ils proposent une version partielle de l'opium du peuple selon Marx. Ils ne retiennent de ce dernier que l'intoxication des classes ouvrières par une drogue (la religion, le sport) qui les détourne du véritable combat (la lutte contre le capitalisme). Or la religion revêt, dans le texte de Marx, trois fonctions idéologiques (l'expression de la souffrance populaire, la lutte contre cette souffrance, l'opium du peuple) dont seule la dernière correspond effectivement au sport. La religion possède des dimensions révolutionnaires et transcendantales qui font défaut au football.

Certes, le football et plus généralement le sport sont traversés de pratiques rituelles relatives au temps et aux gestes, mais la transcendance fait défaut [4]. Il s'agit davantage de pratiques superstitieuses que d'une foi totale et raisonnée en un principe supérieur. Le sport ne constitue pas pour ces auteurs une régression vers les jeux romains (du pain, des gladiateurs et des jeux) mais incarne l'idéal démocratique qui parcourt les sociétés occidentales depuis la révolution industrielle. Dans un article au titre sans équivoque (" Des stades sans dieux " [4]), Ehrenberg soutient que la popularité des sports réside largement dans leur capacité à incarner l'idéal démocratique dans des héros sportifs qui montrent que " n'importe qui peut devenir quelqu'un ". Christian Bromberger, ethnologue du sport, a cette formule pour signifier l'autre différence entre jeu et sport : " Imagine-t-on des serfs participant à un tournoi de chevaliers ? ".

Bibliographie

    [1] Bouffin S., Les licences 2004. Une approche par disciplines sportives, " Stat-Info ", 2005, n° 05-06, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.
    [2] Brohm J.-M., Perelman M., " Le football, une peste émotionnelle ", Paris, Gallimard, 2006, coll. Folio Actuel n° 122, 1re édition 1998 aux Éditions de la Passion.
    [3] Elias N., Dunning E. (1986), " Sport et civilisation. La violence maîtrisée ", Paris, Fayard, 1994.
    [4] Ehrenberg A., Des stades sans dieux, " Le Débat ", 1986, n° 40.
    [5] Gutmann A., Amères victoires. Les sportifs noirs et le rêve américain de mobilité sociale, " Terrain ", 1995, n° 25, p. 25-36.
    [6] Markovits A., Pourquoi n'y a-t-il pas de football aux États-Unis ? " Vingtième Siècle ", 1990, n° 26, p. 19-36.
    [7] Mignon P., " La Passion du football ", Paris, Odile Jacob, 1998.
    [8] Mignon P., Truchot G., La France sportive. Premiers résultats de l'enquête " Pratiques sportives 2000 ", " Stat-Info ", 2001, n° 01-01, ministère de la Jeunesse et des Sports.
    [9] Moreau A., Pichault A., Truchot G., Le sport chez les jeunes de 12 à 17 ans, " Stat-Info ", 2002, n° 02-04, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.
    [10] Muller L., La pratique sportive des jeunes dépend avant tout de leur milieu socioculturel, " Insee Première ", 2003, n° 932, Insee.
    [11] Muller L., Âge, diplôme, niveau de vie : principaux facteurs sociodémographiques de la pratique sportive et des activités choisies, " Stat-Info ", 2005, n° 05-05, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.
    [12] Pociello C., " Le rugby ou la guerre des styles ", Paris, Métailié, 1983.

Ecoflash, n°213 (12/2006)

Ecoflash - Les pratiques sportives