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Une catégorie socialement construite et statistiquement artificielle

La qualification est une notion qualitative que l'on ne peut résumer sur la base d'une mesure simple et invariante dans le temps et dans l'espace. Il s'agit d'un composé d'expérience, de formation et d'aptitudes propres à la personne tout en mobilisant des éléments du poste de travail (la qualification de l'emploi n'est pas toujours celle de celui qui l'occupe). Cette difficulté peut être surmontée lorsqu'il existe une définition collectivement admise de ce qu'est un emploi qualifié. C'est le cas par exemple pour les ouvriers de certaines branches d'activité dans lesquelles les conventions collectives définissent les emplois qualifiés et non qualifiés. Mais ce n'est pas le cas des employés dans la grande majorité des branches. Comme les non-qualifiés rassemblent de moins en moins d'ouvriers et de plus en plus d'employés, il est de plus en plus difficile de les définir.

Il est significatif que l'origine de la notion de qualification soit localisée dans les moments forts de la négociation collective, après la première loi de 1919 sur les conventions collectives et surtout après celle du 24 juin 1936 qui est à l'origine du régime moderne des conventions collectives [8]. Après 1945, les arrêtés Parodi qui organisent un contrôle strict des salaires afin de limiter l'inflation, vont utiliser une nomenclature hiérarchisée de métiers et d'emplois inspirée des conventions collectives de 1936. Dans ces arrêtés de portée nationale, deux critères définissent la qualification de l'ouvrier : la possession d'un métier et le temps de formation ou d'apprentissage nécessaire pour l'acquérir, avec des références explicites au CAP, diplôme détenu alors par une petite minorité des ouvriers. On y distingue les ouvriers qualifiés (catégorie III), des ouvriers spécialisés (catégorie II) et des manoeuvres (catégorie I). Après le retour à la libre négociation des salaires, en 1950 et jusqu'en 1970, la plupart des conventions collectives utiliseront des nomenclatures strictes avec des niveaux d'emplois, appelées grilles Parodi qui feront toujours référence à la qualification des ouvriers.

Les catégories Parodi ont été reprises dans les recensements et dans les enquêtes statistiques. Les statisticiens utilisent en effet les classifications qui sont nées dans les conventions collectives. En 1982, le terme de non-qualifié est utilisé officiellement dans la nouvelle nomenclature des catégories socio-professionnelles [5]. Mais les statisticiens ne peuvent pas s'appuyer sur des conventions collectives pour définir la qualification des employés. Plus exactement, les conventions collectives qui s'appliquent dans les branches où des employés travaillent, ne font pas ou peu référence à la qualification. La qualification semble d'ailleurs disparaître du discours managérial, qui utilise plus volontiers l'approche par les compétences. Les statisticiens doivent donc construire de façon artificielle une distinction aussi structurante que celle opposant les ouvriers qualifiés aux manoeuvres ou aux ouvriers spécialisés. Or, si les non-qualifiés étaient majoritairement ouvriers, industriels et masculins dans les années cinquante, ils sont aujourd'hui employés, tertiaires et féminins.

Les différentes définitions statistiques de l'emploi non qualifié vont par conséquent mobiliser des conventions particulières pour classer les employés. La définition proposée par Bisault, Destival et Goux [1] accorde une large place au diplôme du travailleur. Celle de Chardon [3] valorise davantage les prérequis du poste de travail en terme de formation. L'approche retenue par Burnod et Chenu [2] fait jouer au salaire un rôle primordial.

    Bibliographie

    [1] Bisault L., Destival V., Goux D., Emploi et chômage des "non-qualifiés" en France, "Économie et Statistique", 1994, n° 273.
    [2] Burnod G., Chenu A., Employés qualifiés et non qualifiés : une proposition d'aménagement de la nomenclature des catégories socio-professionnelles, "Travail et Emploi", 2001, n° 86.
    [3] Chardon O., Les transformations de l'emploi non qualifié depuis vingt ans, "Insee Première", 2001, n o 796.
    [5] Desrosières A., Thévenot L., "Les catégories socio-professionnelles", Paris, La Découverte, 2002, collection Repères, no 62.
    [8] Tallard M., Conventions collectives et hiérarchies des qualifications in "Le travail non qualifié, permanences et défis" op. cit.

Ecoflash, n°200 (09/2005)

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