En classe

La philosophie en musique ?

Thierry Aymès, professeur de philosophie, musicien, t.aymes@orange.fr, www.memess.musicblog.fr/

Une méthode qui cherche à aider les élèves de classe terminale à préparer leurs épreuves, en s'appuyant sur le goût pour la musique et le rythme des adolescents, et peut donner lieu à des travaux interdisciplinaires. Nous la faisons connaître pour son originalité.

Lorsque Orphée descendit au Tartare dans l'espoir de ramener Eurydice, morte d'une piqûre de serpent, on dit qu'il la guida, au travers des labyrinthes de l'oubli, par les sons magiques qu'il tirait de sa lyre. L'allégorie passe pour une métaphore des mécanismes de la mémoire.  Elle évoque aussi les pouvoirs cachés de la musique et reste l'un des mythes préférés de la philosophie.

Philosophie et musique, musique et mémoire, philosophie en musique pour mieux stimuler la mémoire. Tout PHILOSONG tient dans l'alliance de ces mots, la rencontre de ces mondes. Son projet est simple : traduire en chanson les grands thèmes de la philosophie pour faciliter la mémorisation des références essentielles à la rédaction de toute bonne dissertation. 

L'approche est audacieuse. Elle est aussi astucieuse et ne manque pas de bon sens. Car, qui n'a pas remarqué que des souvenirs que l'on croyait perdus se déroulent sans effort dès les premières mesures d'une mélodie écoutée à la radio ?

Quel professeur n'a pas constaté que des élèves, prétendant ne rien retenir de ce qu'ils lisent ou entendent en cours, sont les premiers à connaître par cœur des dizaines de chansons plus longues les unes que les autres? 

Par quel mystère, ceux-là même qui éprouvent le plus de difficultés à l'école, semblent souvent les plus doués pour apprendre des textes de chanson, longs et compliqués, que leur professeurs auraient du mal à retenir ? 

Il doit bien y avoir entre l'adolescent et la musique, entre la mémoire et les rythmes, quels qu'ils soient, des affinités que la raison devine, mais que la pédagogie persiste à ignorer. 

Alors pourquoi pas ? A l'heure où la philosophie investit toujours et encore les ondes de radios et de télévisions, à l'heure où les grands débats philosophiques s'organisent dans les cafés de Paris ou de province, à l'heure où un livre comme "Le monde de Sophie" continue de tirer à des centaines de milliers d'exemplaires, à l'heure où la philosophie s'ouvre enfin au grand public, à l'heure où des groupes de banlieue transforment en rap les fables de la Fontaine, pourquoi ne pas mettre le programme de philosophie du bac à la portée des goûts et de la mémoire de nos adolescents ?

La méthode Philosong

La philosophie est à l'ordre du jour un peu partout, sous des formes quelquefois étonnantes. Les filières littéraires du bac sont revalorisées. Et surtout, plus de la moitié d'une classe d'âge est tenue de passer ce fameux bac, dont la philosophie est la première épreuve. Celle que l'on retrouve au programme des filières généralistes et technologiques qui, souvent, fait le plus peur. Quelle aubaine alors de réviser en chansons, en s'aidant d'antisèches musicales parfaitement légales ! 

La méthode est séduisante, mais est-elle vraiment possible ? 

Ce qui est impossible, c'est de mâcher la réflexion. Ce qui est impossible encore, c'est de remplacer le travail des professeurs. Mais ce qui est possible, dans le cadre d'une chanson, c'est de donner des repères indispensables sur un thème déjà abordé durant l'année scolaire.  

- Les thèmes : le baccalauréat de philosophie compte à ce jour vingt-cinq thèmes (par exemple : "la vérité, "la volonté", "le désir", etc.). Treize d'entre eux, communs aux trois sections principales (S, ES, L), reviennent périodiquement lors de l'examen décisif.  PHILOSONG propose de composer une chanson pour chacun de ces thèmes. Dans un premier temps donc, douze ou treize chansons, ce qui correspond au contenu d'un CD ordinaire.  Dans un deuxième temps, une collection de trois ou quatre CD, couvrant l'ensemble du programme. 

- Les textes :   à l'instar des mémentos auxquels les élèves ont recours en fin d'année, mais sous la forme de chansons versifiées, ils introduisent les notions élémentaires, les philosophes, les systèmes de référence et, si possible, une ou plusieurs citations. Leur objectif est clair : permettre à l'élève de concevoir rapidement une stratégie personnelle de réflexion et d'élaborer un plan. Leur ambition est simple : délimiter le terrain et restituer les bases scolaires qui assurent généralement la moyenne. A l'élève ensuite de faire preuve de son talent !  

- Les musiques : branchées, professionnelles, avec des arrangements très soignés, les musiques de Philosong s'écoutent aussi pour le seul plaisir des oreilles.Elles misent essentiellement sur le rap, le slam, la pop-rock, la techno et autres néo-chansons françaises. Les mélodies s'adaptent aux textes et changent de couleur selon les thèmes : sombre comme un bon skud1 de trip-hop pour "la Mort", tonitruant pour "la volonté", etc. Beaucoup plus qu'un simple prétexte, la musique est une véritable incitation au travail de révision. Son but : motiver l'élève et stimuler les processus psychologiques de mémorisation. 

Bref, Philosong est à la fois une méthode pédagogique et un authentique "produit musical", digne de passer sur les ondes audio ou TV.   

Mais son intérêt ne s'arrête pas là.

Les professeurs peuvent tout à fait envisager de proposer à leurs élèves une alternative à la dissertation classique, et à cet effet des stages de formation à la méthode PHILOSONG leur seront proposés.

Ecrire une chanson s'avère être un exercice extrêmement enrichissant pour plusieurs raisons :

1/ Les élèves doivent, pour ce faire, compulser les différents mémentos sur le marché et autres livres de philosophie pour cerner ce qui ne semble pas pouvoir être laissé de côté au sujet de telle ou telle notion. À ce moment précis de leur travail, c'est leur capacité à comprendre ce qu'ils lisent et qu'ils ont déjà lu avec leur professeur, de même que leur aptitude à le synthétiser qui sont mises en œuvre.

2/ L'écriture et l'organisation de la chanson les obligent à établir des priorités.

3/ La versification les conduit à fouiller dans leur lexique intime pour en extraire les mots justes qui se marieront entre eux par le truchement de leur sonorité. Il est évident qu'ils devront la plupart du temps avoir recours à un dictionnaire des rimes ou des synonymes pour parfaire leur texte.

4/ Le travail effectué permet de fixer dans leur mémoire de très nombreuses données au sujet des notions traitées.

5/ La mise en musique achèvera d'ancrer dans leur esprit les multiples références à partir desquelles ils seront à même d'exercer leur pensée.

Les ancêtres de Philosong

On fera à cette méthode des objections de fond : le projet Philosong ne serait-il pas une trahison? Trahir les buts de la philosophie en la réduisant à quelques formules vite apprises. Trahir sa valeur pédagogique dans l'enseignement secondaire, en banalisant par des chansons la réflexion et l'esprit critique.

Bien des philosophes du passé n'eurent pas de tels scrupules.

D'une part, la philosophie se résume bien. Durant toute son histoire, elle a toujours vanté l'économie du savoir. Comme si la réflexion, en somme, n'avait besoin que de liberté et de quelques points d'appui. Aucune activité humaine n'est aussi vaste et pourtant si réduite en terme de connaissances. Socrate ne résumait-il pas toute sa philosophie en une seule formule: "Connais-toi toi-même".

D'autre part, nombreux sont les philosophes qui n'hésitèrent pas à concentrer leur enseignement sous des formes vivantes et populaires (F.A.Yates, The Art of Memory; Routledge and K.Paul, London, 1966). Avec d'autres moyens que le rap, le R'n'B ou le pop-rock, mais chaque époque a ses fantaisies.

Cicéron, par exemple, l'archétype du philosophe austère, préconisait le recours  des figures grotesques pour stimuler la mémoire (De oratore, I, II, De inventione, I, éd. "Les belles lettres", Paris, 1921) : une recommandation destinée aux futurs rhétoriciens, mais aussi à l'apprenti stoïcien désireux d'assimiler les maximes de base. Sa méthode s'inspirait des préceptes de l'inventeur de l'art de la mémoire: Simonides de Ceos, un poète grec du Vième siècle avant J-C (F.A.Yates, The Art of memory, p. 1-81). Ce dernier conseillait de structurer sa mémoire comme une enfilade de places (loci) remplies d'images sensuelles ou effrayantes. À noter que Simonides était connu, dans l'antiquité, pour ses odes particulièrement sentimentales. Un chanteur donc, tendance populaire.

Toujours parmi les latins, Sénèque et Quintilian s'illustrèrent par des inventions mnémotechniques, justifiant souvent leur utilisation par des citations empruntées aux maîtres grecs.

Aristote précise que l'on ne raisonne vite et bien que si l'on a déjà en mémoire des prémisses classées et dûment résumées (Aristote, Topiques, 163b 24-30, éd. "Les belles lettres", 1927). Ailleurs, il dira que les fables teintées de merveilleux sont les plus efficaces (Métaphysique, 982b 18-19, Vrin,1981). C'est pourquoi, d'après lui, les premiers philosophes s'exprimaient en vers, qu'ils mettaient souvent en musique. Platon lui-même proposa d'étranges raccourcis de sa pensée, sous forme d'histoires imagées, qu'il demandait de prendre très au sérieux (G.Droz, Les mythes platoniciens, Seuil, 1992).

L'Église comprit vite l'importance de la musique. La liturgie incorpora des airs populaires de l'époque et concentra l'essentiel sous forme de textes chantés dont la vocation était d'abord pédagogique. 

Quant à saint Augustin, il consacra de nombreuses pages de ses Confessions aux subtilités ludiques de la mémoire.

Mais c'est au Moyen-âge que la philosophie descendit vraiment dans la rue. Albert Legrand plaça la mémoire dans la même partie que l'imagination et demandait qu'elle fût traitée en conséquence.

Tout le monde connaît le passage de Notre Dame de Paris où Victor Hugo décrit les cathédrales gothiques comme d'immenses livres à ciel ouvert. Tout le savoir scolastique, l'Enfer et le Paradis, l'astronomie et l'arithmétique, étaient résumés dans ces figures de pierre qui ornaient piliers et tympans. Sous les voûtes sombres, la philosophie sculptée, condensée et simplifiée, enseignait au petit peuple illettré les rudiments d'une sagesse en images.

Pour la célèbre historienne Frances Yates, certains sonnets de Pétrarque, et La Divine Comédie de Dante toute entière, seraient construits comme des aide-mémoires.

Entre Moyen-âge et Renaissance, Raymond Lulle concentra toute sa philosophie en quelques pages, puis la convertit en figures géométriques et mobiles, dont l'utilisation rappelle les principes élémentaires de l'informatique (R.Lulle, Ars brevis, in The art of Memory, p.173-198). Développés sur CD-ROM, les résumés proposés par Philosong pourraient s'inspirer de l'art combinatoire de Raymond Lulle.

Puis vint la Renaissance et sa distraction favorite : le théâtre. Les grands penseurs de Florence ou de Venise s'adaptèrent au goût de leurs contemporains. Giulio Camillo construisit un "théâtre de la mémoire", sans acteur ni spectateur, mais où tout le savoir du monde se déployait, sous les yeux du promeneur qui déambulait entre les travées. Camillo se réfèrait à Pic de la Mirandole et à Plotin, et François 1er subventionna son projet, que certains esprits puritains de l'époque trouvaient pourtant un peu puéril.

Giordano Bruno traversa toute l'Europe pour présenter ses inventions mnémotechniques, si vivantes qu'elles passaient pour magiques.

Bacon, Descartes et surtout Leibniz (Monadologie, in J.Hersch L'étonnement philosophique, Folio, 1993, p. 165) continuèrent de loin cette stratégie pédagogique. Mais, dès la fin de la Renaissance, l'essor de l'imprimerie supplanta progressivement l'art de la mémoire. Les immenses efforts de mémorisation demandés aux étudiants depuis l'Antiquité, pour pallier l'absence d'écrit, n'avaient plus de sens.

Aujourd'hui, la situation est inverse. Les livres existent à profusion, mais les adolescents ne les ouvrent plus. Nous en déduisons que leur mémoire défaillante a besoin d'un support qui convienne mieux à leur sensibilité.

Ainsi, évoquer ces grands philosophes qui imaginèrent un accès original à leur pensée, c'est reconnaître à Philosong quelques ancêtres prestigieux. Mais c'est aussi rappeler les difficultés que chaque génération, pour des raisons différentes, éprouve face aux instruments du savoir.

Ce que les jeunes n'apprennent plus dans les livres, ils doivent l'acquérir ailleurs. Quitte à revenir plus tard à la lecture. Car n'est-elle pas là, la vérité? Les jeunes admirent les livres, mais secrètement, de loin, comme s'ils en avaient peur.

Le projet Philosong veut jeter un pont entre les deux mondes. Au-delà du simple bachotage, il a une grande ambition : mettre la philosophie en musique, pour que ceux qui aiment avant tout la musique, se mettent aussi, un jour, à aimer la philosophie. Et la lecture. 

Diotime, n°38 (10/2008)

Diotime - La philosophie en musique ?