Dans la cité

Université Populaire de Lyon. Atelier philo sur "Utopies et désenchantement"

Philippe Corcuff, Maître de conférences en Science Politique à l'IEP de Lyon

Il s'agit de la suite de l'atelier (voir le début dans le précédent Diotime). Au-delà du contenu des échanges, nous retiendrons la formule de l'atelier philo, qui utilise comme support des chansons, des romans, un film, des extraits de philosophes pour travailler la thématique.

ATELIER PHILO DU 28-11-2007 CONSACRÉ AUX CHANSONS (SÉANCE 3)

Compte-rendu par Didier et Laurent, revu par Philippe

Président de séance : Bernard

Rappels introductifs de Philippe

La philosophie est un mode de raisonnement et il y a des règles.

La pensée est un processus évolutif. On peut être en désaccord avec ses propres écrits datant de quelques années.

Il ne s'agit pas simplement d'être d'accord ou non avec l'auteur d'un texte, mais d'entrer dans le texte et son contexte, de les interroger.

Toujours maintenir une distance critique, surtout des idées dont on est proche. Eviter de seulement chercher la justification de ses propres idées.

A ce propos le mot "adhérent" signifie adhérer, coller à, et dans le mot "militant", il y a la racine militaire.

1) Gérard Manset : "Prisonniers de l'inutile" (1985)

"Nous avons marché le long des sentiers.
Parmi nous, certains sont tombés
Et tous les autres que deviennent-ils ?
Nous sommes prisonniers de l'inutile.
- Derrière nous, campagnes et villages
Ensevelis sous le lierre sauvage
Où seul un chien peut-être vit tranquille.
Nous sommes prisonniers de l'inutile.
- Nous sommes prisonniers des liens qui nous attachent
Et nous souffrons. Dans notre cœur, comme une tache,
Quelque chose qui grandit et qui se cache.
Nous sommes prisonniers des liens qui nous attachent.
- Quelques croix sont plantées sur le chemin
Que les bourreaux nous montrent de la main,
Disant : "De l'autre monde, que reste-il ?"
Nous sommes prisonniers de l'inutile.
- Au-delà de nous, dans le ciel de plomb,
Y a-t-il un Dieu, quelqu'un nous l'appelons ?
Nous oublier, comment le peut-il ?
Nous sommes prisonniers de l'inutile".

"Nous" face à l'ambivalence Utopie/Désenchantement.

Reprise en boucle des refrains qui peuvent donner une sensation d'enfermement. Recherche d'un Dieu qui remettrait de l'ordre.

Prisonniers de l'inutile, Prisonniers de l'utopie ?

Image de la défaite des Républicains espagnols, prisonniers, le long du sentier. Face à cette chute, le divin est appelé pour se donner de l'espoir.

Qu'est-ce que l'inutile ? Ne pas chercher dans le chemin de vie une utilité.

Il n'existe pas de mouvement, c'est comme après l'utopie, que du plomb, pas de dynamique.

On ne parle que des morts. Les "autres que deviennent-ils ?", sont-ils rentrés dans le rang ?

- Philippe fait le lien avec le texte de Fichte de la séance 2. Le positif chez Fichte, c'est le mouvement, la promesse. Le négatif c'est l'institution, l'arrêt. Ici c'est la même chose, mais dans un autre contexte : ici cela a échoué.

Sensation de défaite irrémédiable, d'écrasement.

- Philippe : on peut évoquer une thématique bouddhiste, où se détacher des liens, cela permet de se détacher de la souffrance.

2) Alain Souchon : "Quand j'serai KO" (1988- 3'31)

{Refrain:}
When, petite sœur,
We'll just have to remember.
I'll be down,
No more, the old dancing music sound.
All day long in my gown,
When I will be down.
- {Refrain x2}
Quand j'serai K.O.,
Descendu des plateaux d'phono,
Poussé en bas
Par des plus beaux, des plus forts que moi,
Est-ce que tu m'aimeras encore
Dans cette petite mort ?
- Attention : plus personne
Porteurs de glace de chewing gum,
Plus d'belle allure,
Chevaux glissant sur la Côte d'Azur.
Quand j'serai pomme,
Dans les souv'nirs, les albums,
Est-ce que tu laisseras
Ta main, sur ma joue, posée comme ça ?
Est-ce que tu m'aimeras encore
Dans cette petite mort ?
-{Refrain}
Plus d'atoll
Pour une déprime qu'a du bol,
Plus les folles
Griffonnant "Je t'aime" sur des bristols.
Quand j'serai rien
Qu'un chanteur de salle de bains,
Sans clap clap
Sans guitare, sans les batteries qui tapent,
Est-ce que tu m'aimeras encore
Dans cette petite mort ?
- {Refrain x3}

- Philippe : on est au niveau du "Je", il ne s'agit pas de quelque chose qui s'est passé mais qui pourrait se passer. Rapports avec le premier texte ?

Idée de chute dans les deux chansons.

Est-ce que l'amour sera toujours là plus tard, quand le succès ne le sera plus ?

- Philippe : il y a deux sortes de liens, celui avec la scène et celui avec son amie.

C'est quelqu'un qui a réalisé un rêve et qui s'interroge.

- Philippe : Est-il heureux ? N'y a-t-il pas quelque chose comme du "prisonnier de l'inutile" ?

Ses interrogations sur ces choses "futiles", ne renvoient elles pas vers son propre système de valeurs ?

Il s'attache peut-être à beaucoup de choses inutiles.

Il ironise aussi peut être sur la superficialité présente au sommet de la gloire.

Il parle à sa sœur dans le premier refrain. Si ma partie connue meurt (le succès), il restera moi (anonyme) : est-ce que tu m'aimeras toujours ?

- Philippe : on n'est pas dans le détachement de lien, comme dans la première chanson.

3) Keny Arkana : "Entre les lignes : clouée au sol" (2006 - 3'21)

Les ailes brûlées clouées au sol et
La tête vers le ciel, vers la splendeur de l'éternel ailleurs
Cherchant l'étoile qui fait tourner la roue
Loin d'ces quadrillages ou même l'air ne peut être libre comme l'art
Comme la pureté d'un geste
La profondeur d'une pensée illimitée quand l'opinion est HS
Sans mâcher mes mots, voir large, est-ce si barge
Est-ce la frontière si fine entre folie et sagesse
Réflexion pesante
Cheminement infini en quête de l'archétype mais mon âme est souffrante
Mémoire passée, ils voudraient voir mon espoir cassé
Où est la berge, où est la perche, maintenant j'en ai assez
J'me noie, j'ai perdu ma barque
Quand j'ai vu que celui qui la conduisait n'était autre que mon ennemi
Mais comme quand la nuit tombe, l'océan et le ciel ne forment qu'un
Oh j'ai pu voir l'espace infini
Ô liberté ! Ma chère amie, ta présence est abstraite
Vu que c'est dans ma tête que j'ai appris à te connaître
Ô liberté ! Imbibe mon encre et ne quitte plus mes pensées
Bulle d'oxygène dans un monde limité où la vérité s'cache en nous
Clairvoyance, intuition, mais avons-nous idée de tout c'qui s'cache en nous, nan
C'est rires contre larmes
L'égo contre l'âme
Et à plus haute échelle, j'dirais l'illuminati contre l'homme
Époque cruelle dénuée de sens
Dur de voir clair derrière les mascarades et les buées de sang
J'me sens comme perdue au coeur d'une immense machine
Qui n'en a jamais eu et qui nous dénature
Mauvais pressentiment quand je pense au futur
Les yeux ouverts, l'horreur tente de me les crever
Mais le plus dur reste à venir le jour où ça sera trop tard
Où la surveillance sera absolue et nos prénoms seront des codes barres
Tout va de plus en plus vite car pour eux le temps c'est de l'argent
Alors on oublie de vivre, c'est navrant
En nous se crée un vide, que rien ne comblera
Car l'ombre s'est emparée de notre monde
Mais on ne croit que c'qu'on voit ou c'qu'on veut bien nous laisser voir
Donc ouais on est aveugle
Ça m'fait mal au coeur, mais regarde, même nos âmes buggent
Au fond d'nous, ces tourments
Car dehors c'est tournant
Soumis à notre sort, on oublie qu'la vie est mouvement
Que la force issue d'un idéal ou d'une volonté
Transcende tous les schémas établis
Qu'les barrières sont dans nos crânes
Qu'on est seuls à pouvoir les virer, s'libérer
En laissant notre coeur s'émouvoir
Trop portés sur l'extérieur
Et à force de vouloir être comme tout le monde
Peu sont quelqu'un en fin d'compte
On d'vient c'qu'on nous montre
Au lieu d'être c'qu'on est
Pourtant c'mode de vie fait mal mais on s'laisse cogner
On subit un monde qui nous dépasse
Et qui nous replie sur nous-mêmes en nous laissant des traces
Alors j'ferme les yeux pour ressentir la lueur
Pouvoir faire le vide en moi afin d'être réceptive au bonheur
- Car changer le monde commence par se changer soi-même
Changer le monde commence par se changer soi-même (5fois)

- Philippe : elle a fugué à neuf ans, zoné dans la rue puis rencontré le rap à Marseille.

Sur scène elle a l'air de brûler.

Seule, être dans le collectif, être cassée par le collectif, seule à nouveau.

Rien n'est définitif, rien n'est décidé.

On parle de désillusion, puis de rage devant la réalité, la rage qui fait agir.

C'est dans notre tête qu'on a la liberté, quelle que soit la réalité.

La force issue d'un idéal transcende les schémas établis.

- Philippe : est-ce que l'on est déjà ce que l'on est si la vie est mouvement ? Il existe au moins deux positions philosophiques possibles : deviens ce que tu es ou sois ce que tu deviens.

Elle est opposée à l'idée de faire comme tout le monde.

Impression d'un match de boxe : attaque-retrait.

Elle n'est pas dans le désenchantement. Elle propose une méthode pour chercher l'utopie.

4) Eddy Mitchell : "Pauvre Baby Doll" (1981-3'44)

Allongée sur son lit
Face au mur où Brando
Jouait encore les beaux
Elle se promet de ne plus jamais rêver
Fin de l'adolescence
Elle est devenue grande
Juste un peu mais assez
Pour faire une valise
Sa décision est prise
- Même si c'est bien loin l'Amérique
Partir c'est l'approcher
Il y a bien une Californie
Quelque part où aller
Et tant pis s'il n'y a pas d'Amérique
Tout mais ne pas rester
Mais elle est trop fière pour mentir
Même à elle, à elle seule
Oui elle est trop jeune pour partir
Pauvre Baby Doll
- Elle profite d'une pub
Qui passe à la télé
Pour débarrasser
Les couverts, le dessert
Qu'ils n'ont pas touché
Ses parents ne sont plus rien
Que deux étrangers
Ils ont oublié qu'ils se sont tant aimés
La vie les a doublés
- C'était pourtant pas loin l'Amérique
Quand ils en ont parlé
Elle n'est plus là la Californie
Il ne faut pas rêver
C'était pourtant pas loin l'Amérique
Ils n'ont pas su trouver
Elle, elle est trop fière pour mentir
Même à elle, à elle seule
Oui elle est trop jeune pour partir
Pauvre Baby Doll
- Même si c'est bien loin l'Amérique
Partir c'est l'approcher
Elle n'est pas là la Californie
Il ne faut pas rêver
Et tant pis s'il n'y a pas d'Amérique
Tout mais ne pas rester
Il y a bien une Californie
Quelque part où aller
Et même s'il n'y a pas d'Amérique
Tout mais ne pas rester
Il y a bien une Californie...

Chanson non commentée oralement, chacun écrit quelques lignes.

- Conclusion de Philippe :

Dans le premier texte, il y a du détachement.

Dans le deuxième, il y a de l'ironie par rapport au rêve de reconnaissance sociale.

Dans le troisième, il y a la dureté du monde par rapport à la possibilité d'autre chose

Dans le quatrième, il y a l'utopie et le désenchantement par rapport aux parents.

Textes rédigés par les participant-e-s en séance (environ 10 mn) à partir de la chanson d'Eddy Mitchell, "Pauvre Baby Doll" (textes envoyés après coup à l'animateur - textes classés par ordre d'arrivée via internet) :

1) Nouara

La vie passe vite.

Et si l'on ne fait pas sa valise quand on est jeune, on risque de regarder passer sa vie.

Les tâches quotidiennes, les ambitions stéréotypées et la télé prennent tout le temps et on se retrouve vieux sans y avoir pensé.

L'Amérique n'est pas loin à condition qu'on y croit assez pour prendre la décision d'y aller, sans se trouver d'excuses. Il faut du courage. Vivre ses rêves n'est pas naturel. Ca demande des efforts, une discipline, une exigence.

Si l'on ne trouve pas le courage de partir, on risque d'être enfermé jusqu'à sa mort en ressassant le même rêve de Californie.

Et même s'il n'y a pas de Californie, si l'on part à l'aventure, on a plus de chance de rester vivant qu'en restant prisonnier de son confort et de son quotidien. Au fond ce n'est pas le but à atteindre qui importe, c'est le chemin que nous parcourons qui est à l'image de l'existence que nous menons. Donc, pour rester vivant, l'humain n'a pas le choix. Il doit se changer lui-même pour trouver le courage de partir, c'est-à-dire de vivre.

2) Michel

L'accès à l'âge adulte impliquerait de ne plus rêver : l'horreur !

En fait, Baby Doll continue à rêver mais limite le champ de son rêve, s'impose de prendre en compte son âge et la distance qu'elle peut franchir. En quelque sorte, elle se construit une utopie à sa mesure.

Ses parents incarnent le désenchantement. Si absorbés par les apparences qu'ils ont oublié de vivre comme ils oublient de manger le meilleur du repas : le dessert.

Le spectacle de ce désenchantement impose à Baby Doll de se mettre en mouvement, de rester en mouvement.

3) Jacques

Cette chanson évoque les états d'âmes d'une jeune française du début des années 80. Elle nous restitue les oscillations d'une pensée d'un âge intermédiaire, celui d'une baby doll qui se trouve quelque part entre l'adolescente rêveuse et l'adulte sceptique. Notre personnage ne voudrait plus seulement rêver, mais vivre son rêve de Californie. Dans le même temps, elle est gagnée par le doute, se demandant si les obstacles ne lui résisteront pas et surtout si la Californie du réel sera vraiment conforme à celle de ses rêves. Cependant, à la fin de la chanson, elle semble avoir retrouvé sa détermination, résolue à larguer les amarres vers la Californie, quitte à être déçue, plutôt que de finir comme ses parents dans la peau d'une adulte mesquine et desséchée. Sautera-t-elle pour autant le pas ? Rien n'est moins sûr.

Même si elle n'exprime qu'un rêve individuel, d'aucuns diraient petit-bourgeois, cette chanson, composée par un chanteur n'appartenant pas à la catégorie des chanteurs engagés, mais qui se revendique de la gauche, anticipe le désenchantement qui caractérise la décennie 80. Désillusions de l'après-10 mai, d'une France qui était pourtant censée "passer des ténèbres à la lumière" et est simplement rentrée de plein pied dans l'ère de la plate modernité technologisante, dont la légitimité est celle du moindre mal, au regard des tragédies totalitaires ayant marqué un siècle finissant.

4) Sylvie

Il y a ceux qui se sont fait doubler par la vie, qui n'ont pas vécu leurs rêves, qui n'ont même pas essayé. Le quotidien l'a emporté sur l'utopie.

Baby Doll n'est pas de ceux-là, elle se débrouillera mieux que ses parents, déjà elle sait qu'il faut sortir du rêve, faire un premier pas...

Son utopie c'est la Californie : le pays du cinéma et de l'illusion, de Marlon Brando, c'est aussi le pays de la ruée vers l'or, c'est une version moderne du pays mythique de la Toison d'or. On a perçu en soi une dimension plus grande que celle du quotidien et on se donne pour but de la réaliser, c'est la quête d'un accomplissement. Ce qui est important c'est d'en prendre la direction, de sortir des rails même si d'une seconde à l'autre on peut basculer dans le désenchantement. Le désenchantement est peut-être une lucidité qui manque d'imagination, qui n'a pas su résister au doute.

5) Dominique

De LA Californie à UNE Californie

Fin de l'enfance (il ne faut pas rêver)...

Fin du rêve porté par les parents

Fin de l'utopie liée à l'enfance...

Adieu poupée de l'enfance ; adieu petite fille !

Adieu LA Californie...

Alors devenir grande, regard sur les autres ; passage dans la réalité du monde des adultes

Désenchantement !

Mais des lendemains existent, des chemins sont à inventer

(tout pour ne pas rester) le mouvement est vie et la pensée aussi

Il y a bien UNE Californie...

fusse-t-elle un nouveau rêve... (et Vive Marlon Brando)

6) Jean-Paul

Préalablement la protagoniste rêvait sa vie. Elle envisageait une existence utopique possible mais pour l'avenir. Au seuil du grand saut dans la vie, à la lisière de l'âge adulte, elle éprouve le désenchantement entre rêve inaccessible et quotidien insipide.

Elle veut quitter le temps du futur, des projets intenables mais alors le saut dans le présent lui semble tout à coup très difficile, à la limite de l'impossible, d'ou le malaise nauséeux de la chanson.

Le ton de l'interprète et l'harmonisation mélancolique de la chanson accentuent ce sentiment sous-jacent de malaise, de "pas à son aise", comme assis entre deux chaises, entre le passé insatisfaisant et un futur idéal guère plausible.

Pour résoudre son dilemme entre résignation et utopie inabordable, elle se promet de partir, accomplissant ainsi un pas vers cette autre vie. Elle se promet de chercher au moins à défaut d'accomplir. "La vie est ailleurs" selon le titre d'un roman de Milan Kundera.

7) Éliane

Ce texte est mélancolique, le rêve n'appartiendrait qu'à l'enfance et à l'adolescence. Grandir voudrait dire perdre ses rêves, effectivement le monde des adultes souhaite nous entraîner dans l'abandon du rêve et donc de l'utopie.

Baby Doll est devenue grande mais assez pour partir, c'est le lien qui la retient, quoi de plus normal, vivre une utopie c'est quitter un monde connu, c'est aussi peut-être ne pas trouver son Amérique au bout du chemin.

Le regard qu'elle porte sur ses parents : ils ont perdu leurs rêves et les promesses de leur rencontre, ils n'ont pas trouvé leur Amérique.

Alors elle décide de partir, de pas être une étrangère dans un lieu connu et commun, au bout de la route cela ne sera peut être pas la Californie, elle aura essayé.

Partir, c'est refuser l'immobilisme, accepter le mouvement, accepter que des liens se rompent.

À la première lecture, j'avais dit "Partir, c'est vivre", et en relisant ce texte : "Partir, c'est ne pas mourir", "Partir, c'est être acteur de sa vie", "Partir, c'est découvrir et se découvrir".

8) Igor

D'emblée, on peut remarquer une contradiction entre la position physique de l'"héroïne" et sa posture mentale, puisqu'elle est allongée sur son lit (lieu par excellence du sommeil, et donc des rêves), et devant le portrait d'une de ses idoles (Brando), et c'est là qu'elle se promet de ne plus jamais rêver...

Nouvelle contradiction : elle décide de partir, suivant ainsi son rêve. A moins que chercher à le concrétiser soit une manière d'y mettre fin ?

"Partir, c'est l'approcher" : ce qui compte en fin de compte, c'est surtout le mouvement, et pas la direction (mieux vaut faire fausse route que pas de route du tout ?).

Le surnom de "baby doll" évoque la fragilité (constitutive de chacun ?) alliée à une forte détermination, celle du rêveur, du fan en l'occurrence.

La chanson semble narquoise, mi-ironique, mi-attendrie : d'un côté, Eddy Mitchell semble se moquer de l'utopie comme d'un moment dans une crise d'adolescence, et de l'autre, il paraît dire qu'elle comporte une part de vérité, de rapport à la "vraie vie", par opposition à celle des parents qui ont cessé de s'aimer. Oubliée en fait, ce qui ramène la question de l'amnésie, comme dans les autres chansons : et si c'était le seul moyen de "guérir" de l'utopie et surtout de la mélancolie qu'apporte le désenchantement ?).

Il semble ainsi y avoir une relation entre utopie, liens et mémoire que l'on retrouve dans les quatre chansons. A creuser...

"Trop fière pour mentir" : encore une fois, on peut lire un paradoxe puisque la fierté n'est-elle pas bien souvent le moteur du mensonge (notamment de soi à soi...) ?

Un des problèmes majeurs de l'utopie n'est-il pas que chacun coure après une utopie différente (l'Amérique ici, alors que certains voient dans cette région au contraire "l'Empire du Mal" par exemple !) ?

9) Hervé

Ils n'ont pas su trouver,

Moi j'ai cherché.

Je m'suis planté, me suis-je planté ?

Je l'ai trouvé puis je l'ai perdu,

La vie m'avait doublé.

Mais dans le bateau je suis remonté

Quelle chance un bateau m'attendait !

Ce qui compte c'est de chercher,

Il y a bien une Californie...

10) Annie

Titre : "Désenchantement en cinq réalités pour une utopie rêvée"

ou bien : "Mouvement perpétuel"

1ère réalité :

Alors là j'me dis /Fin de l'adolescence/assez rêvé/

Serrer les manettes et décoller

Partons dans le concret/

2ème réalité :

Oui, mais dis donc la fière ! Hein ! Trop p'tite pour aller loin. Non t'as pas décidé.

3ème réalité :

Alors là, tu t'dis

L'ailleurs c'est ici.

Cuisine, télé/hop, débarrassée.

4ème réalité :

À observer ces deux là, intimes étrangers

Qu'ont peut-être pas assez cru

Au rêve pour s'aimer.

5ème réalité :

A deux, ils se sont fait doubler.

Toute seule, j'peux pas rêver.

Ici ou là, allez,

Trop loin, trop jeune, trop fière, trop seule....trop tard.....

Attends pourtant y'a bien.......

ATELIER PHILO DU 05-12-2007 (SÉANCE 4)

Compte-rendu par Annie, Éliane et Louis-Marie, revu par Philippe

Présidente de séance : Sylvie

Philippe Corcuff propose trois écrits comme points d'appuis à la réflexion.

- Des extraits de deux romans noirs de David Goodis

- Un extrait d'un texte philosophique de Merleau-Ponty

Philippe présente rapidement David Goodis, auteur dont les romans "en général finissent mal" et situe un rapport au cinéma à travers notamment Dark Passage (Les passagers de la nuit, Delmer Daves, USA, 1947), Nigthfall (Jacques Tourneur, USA, 1956), Tirez sur le pianiste (François Truffaut, France, 1959), La lune dans le caniveau (Jean-Jacques Beineix, France, 1982) ou Rue barbare (Gilles Behat, France, 1983).

Modalités de fonctionnement de la séance :

Pour les deux romans, à chaque lecture d'un extrait par Philippe, fait suite un temps "philosophé". Ainsi nos idées "évoluent" en même temps que les étapes vécues par les personnages et c'est par additions successives que nous découvrons les différentes "couches" d'utopies et/ou de désenchantement !

C'est aussi par l'écoute que nous plongeons dans les perceptions du déroulement dans le temps des réalités, des images et des questionnements.

I - David Goodis (1917 - 1967) : lecture d'extraits de romans

1) La blonde au coin de la rue D. Goodis (1954)

1er extrait (p. 7-11):

Philippe lit mais nous n'avons pas le texte sous les yeux. Il s'agit du début du livre, où mots, description, prennent leur valeur d'image :

Ralph/la blonde (Lenore)

Corps - comportement - des mots qui frappent - banalité de ce type de blonde

- vulgarité - sale - les yeux qui balaient de bas en haut mais arrêt / retour sur les seins

- sensualité - Ralph, il a quelque chose - grand huit en folie.

2ème extrait (p. 12-14)

"- J'en ai assez de ce quartier. J'en ai ma claque de traîner dans ce coin en attendant qu'il se passe quelque chose. Il faut que je me tire, c'est la seule chose à faire. Il faut que je réagisse. Que je trouve une solution. Il y a sûrement mieux ailleurs.
- Mieux que moi ?
Ralph continua de regarder au loin, les yeux fixés sur l'alignement des maisons toutes semblables qui se répétait à l'infini pour se perdre dans la nuit.
- Il y a forcément mieux que cette vie-là. Ca ne peut pas continuer comme ça éternellement, jour après jour, la même routine minable sans rien à faire, nulle part où aller, sinon rester planté au coin de la rue, à attendre, attendre...
- Attendre quoi ?
- Si seulement je le savais.
La blonde tira une dernière bouffée de sa cigarette, dont elle se débarrassa d'une pichenette, avant de déclarer :
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Ca me passe carrément au-dessus de la tête. À mon avis, tu as dû lire trop de contes de fées, ou je ne sais trop quoi. Tu attends peut-être que la fille de tes rêves arrive dans un carrosse tiré par six chevaux blancs; elle te fera monter près d'elle et elle t'emmènera jusqu'aux nuages, là où tout est rose, et où le printemps dure toute l'année. C'est peut-être ce que tu attends. La fille de tes rêves.
- Peut-être, murmura Ralph.
- Puis il regarda la blonde et c'est avec un sourire plein de douceur et de gentillesse qu'il lui dit :
- C'est pour ça, je pense, que je ne veux rien avoir à faire avec vous. J'attends la fille de mes rêves.
Elle ne lui rendit pas son sourire. Lentement, d'une voix calme, elle répondit :
- Tu finiras par y venir. Si ce n'est pas cette nuit, ce sera une autre nuit. Tôt ou tard, tu seras fatigué d'attendre, et alors, ce sera toi et moi.
Ralph frémit. Il ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son n'en sortit. Et bientôt, il fut trop tard pour dire quoi que ce soit, parce qu'elle s'éloignait déjà. Il entendit cliqueter ses talons hauts sur le trottoir, mais, malgré tout, ce n'était pas le bruit d'un départ. Cela ressemblait plus à un ricanement bizarre qui déferlait sur lui de toutes parts, pour lui dire qu'il était pris au piège. Il ferma les yeux très fort, et de nouveau, dans sa tête, la blonde apparut, et elle était nue, et elle lui souriait, et elle lui faisait signe. Ralph se donna l'ordre de ne pas faire un seul pas vers elle. Sinon, ce serait la fin de tous ses rêves, la fin de tous ses espoirs d'une vie meilleure, plus propre."

Philippe

- Je vois deux utopies : une plus sage liée à la femme de ses rêves, une liée à la femme qui le mène à ses instincts.

Edna représente la dimension rêve et utopie qui ne va pas marcher, alors que Lenore (la blonde) représente la dimension fataliste. Il y a une anticipation de la désillusion. Utopie : "mieux ailleurs", "la fille de tes rêves"

Il ne décrit pas la fille de ses rêves.

Il ne sait pas ce qu'il veut mais il sait ce qu'il ne veut pas. Il y a sûrement mieux ailleurs

Il ne veut pas tomber dans la facilité.

Si elle incarne utopie-désenchantement, j'aurais envie de dire qu'il la veut mais elle n'est pas son utopie.

Il se l'interdit car elle est réelle ?

Elle lui offre tout tout de suite.

Il la perçoit et la regarde longtemps avant le premier contact. Il ne veut pas céder à ses instincts mais n'arrive pas à se détacher. On a l'impression qu'ils sont dans le même monde, même si au début on a l'impression que c'est une prostituée.

Il la refuse car ce n'est pas ce rêve-là qu'il veut, il veut sortir de son monde, représenté par cette femme.

Elle a perdu ses illusions, elle se donne trop facilement cela ne lui plaît pas.

Philippe : Imaginons que la gauche, c'est son idéal et que la blonde, c'est Ségolène. Ségolène c'est l'utopie qui a fait un compromis avec la réalité.

Il y a un rêve, mais il sait que c'est la fatalité qui risque de gagner. C'est comme un anarchiste qui vote Ségolène au premier tour. C'est comme si les dés étaient jetés.

- Tu n'as pas le choix. Il est pris au piège.

Il veut bien du rêve, mais ne passe pas à l'acte de tenter autre chose. Il manque d'ouverture.

S'il couchait avec la blonde devrait-il repousser tous ses rêves ?

Il y a l'idée que s'il cède il est fini.

Philippe : L'anticipation de la réalité est dans sa tête. Ce que Bourdieu a appelé "la causalité du probable" : les lois sociales ne sont que des probabilités, mais les considérer comme inéluctables renforcent ces probabilités (par exemple, ceux qui anticipent l'échec contribuent à le réaliser).

- Référence à Azouz Begag qui aurait été porté par l'ambition de son père pour lui.

- Non, chez Azouz Begag il y avait plutôt la volonté de se donner les moyens de ne pas reproduire les contraintes du travail paternel (se lever tôt, travail dur) C'est une attitude anti-fataliste comme un contre-exemple de la causalité du probable.

Philippe : Avec une visée trop réaliste, on est amené à reproduire les tendances que l'on connaît et on risque de s'y plier. Si on a une utopie plus extérieure à ce qui existe présentement, on peut davantage déplacer les marges.

- Cela me fait penser à Céline où c'est très noir et il refuse le bonheur même quand il passe à côté.

La question du doute, c'est l'humain : peut-on être sûr que la belle fille va convenir ?

Le doute appartient à l'humanité.

3ème extrait (p. 102) :

"C'était la même chose, par exemple, pour Ken et lui, et leurs chansons. Pendant des années et des années, ils avaient travaillé, sans gagner un sou, assis à un piano marteler les touches, à écrire des chansons les unes après les autres. Tout ce temps passé, c'était un pari sur l'avenir; leur numéro sortirait peut-être un jour, ou il ne sortirait jamais. Mais tant que les dés n'avaient pas cessé de rouler, il y avait toujours un certain éclat dans ce qu'ils faisaient. Le simple fait de se dire que leur numéro sortirait peut-être, ou qu'il pouvait ne jamais sortir...Peut-être et encore peut-être ou peut-être pas. Mais tant qu'il y avait un "peut-être", il leur restait l'éclat. Et ça, c'est impossible pour quelqu'un qui travaillait dans un sous-sol, à emballer des colis, ou qui grattait du papier dans le bureau d'un comptable. Des types comme ce poids léger de Wilkes Barre, des types comme Ken...au moins, ils essayaient d'atteindre ce qui brillait, là-haut. Ils n'y arriveraient peut-être jamais. Mais au moins, ils le voyaient là suspendu dans le vide. Et c'était quelque chose.
Ralph se mit à siffloter la chanson de Ken."

- Ralph évoque un possible, des possibles comme si rien n'était jamais écrit - les images sur la vie, les choix, les rêves de certains de ses amis lui évoquent que rien ne peut leur enlever ces utopies-là - notions d'espoir dans l'action alors que lui semble attendre dans la passivité - c'est une richesse, on n'est pas dans une norme, personne ne peut leur retirer la tentative - Faire des chansons ou être comptable, ce n'est pas pareil, la situation dans laquelle ils se sont mise leur permet de réaliser leur utopie. C'est plein d'espoir.

Philippe : Prenons les mots "peut-être" et "peut-être", c'est une nouvelle modalité que l'on n'a pas trop vue. Peut-être, c'est une possibilité ; peut-être, c'est une incertitude. Peut-être = l'être se définit par une possibilité dans le "peut" par rapport à "être", alors que dans le peut-être il y a "pas certain". Mais c'est quoi pour vous cette histoire d'éclat ?

- Il y a la liberté, du courage. C'est une situation inconfortable mais...

Philippe : Ontologie, = caractérisation de "l'être", comment définir ce qui "est" ; l'éclat c'est un autre style. Les expressions les apparences (renvoyant à superficiel et à illusoire) et l'apparaître (en phénoménologie, ce qui "apparaît", mais sans soupçonner la réalité et l'importance de ce qui "apparaît", contrairement à "apparences") suggèrent des logiques nettement différentes.

- J'aime l'idée de désir, il y a un flux.

Éclat comme lumière ou comme multiplicité des possibles. Ils prennent des risques et l'aventure peut commencer.

On peut être dans des situations méprisables négatives en apparence pour les autres, mais avec un éclat, un potentiel, un panache, des étincelles.

Il y a ceux qui sont sous le sol et ceux qui sont à la lumière.

Éclat pour rêveur.

Le prix de ce qu'ils font n'est pas fixé contrairement au comptable.

Ils peuvent aussi avoir l'air d'être autre chose que ce qu'ils sont.

Éclat ? Frime ou à apparaître (pas encore apparu) ?

Ils se sentent dans leur façon de parler.

Celui qui s'éclate, qui ose être.

Éclat avec le "peut-être" : être vu, reconnu.

Philippe : Si on rapproche éclat de "peut être", alors ce n'est pas que de la frime.

- Peut être comme possible : éclat = exister ; briller d'un éclat intérieur alors que lui n'a pas de reconnaissance. C'est quoi "qui brille là-haut"

Image de soi = pas réellement soi

Philippe : Il y a un lien entre l'esthétique et le peut-être. Il parie sur l'avenir. Concevoir l'existence comme un pari, c'est comme s'il y avait une dimension esthétique, donc un éclat.

Mais avec la conscience que ce n'est pas certain.

- Comme dans la chanson d'Eddy Mitchell sur la Californie

Philippe : Même si cela n'advient pas, il reste l'éclat de la belle attitude.

- Obstination : même si rien ne se passe, Goodis sauve ses personnages du néant de leur vie.

Ceux qui n'y croient pas sont ternes. Les salariés ne sont pas des joueurs. Le possible appartient en général à ceux d'en haut.

Cela fait penser à l'étincelle, ceux qui croient encore à quelque chose.

Philippe : Personne n'échappe complètement au poids dans la fatalité dans nombre de romans de Goodis. Le fatalisme anticipé au départ tend à se réaliser

4ème extrait :

- Cette femme est le désenchantement personnifié - Pire - Aucun espoir - C'est sans issue ce dernier paragraphe, la tête dans le mur. C'est la mort incarnée. Il avait bien senti au départ ce que cela allait être. Tout est fermé - elle a un côté vengeur à la fin.

Philippe : Elle accomplit la prophétie du début.

- C'est comme un manège qui n'arrête pas de tourner. C'est comme la boite vocale de la sécu : on tourne en rond comme dans la vie actuelle, pas de réponse concrète tout est en boucle.

Le manège, c'est comme le temps et les saisons : en boucle ou vers un avenir : spirale ? Elle donne la représentation de toujours revenir au départ.

Philippe : Très fort chez Goodis : dimension existentielle et lois sociales (en un sens fataliste) en même temps. Il imbrique philosophie et sociologie.

2) Retour à la vie (Retreat from Oblivion* , "Retrait de l'oubli" ; 1ère éd. : 1938; traduction française, Rivages/noir, 1989)

Herbert Hervey (32 ans, fils de riche, diplômé en journalisme, travaille dans une agence de publicité)

1er extrait lu (1ers paragraphes, p. 7) :

"Au bout d'un moment ça devient si moche qu'on a envie de tout arrêter. On se dit que ça ne vaut pas le coup d'essayer de se bagarrer. On a le monde entier contre soi, alors plus tôt on abandonnera mieux ça vaudra. C'est comme une course de fond. On se retrouve en septième position, et tout est foutu. On a les pieds en feu, les poumons qui éclatent, et on ne pense plus qu'à s'effondrer dans un coin pour récupérer.
Il était assis dans son bureau, avec une tonne de travail. Mais il n'arrivait pas à s'y mettre. Il restait assis là à essayer d'y voir clair. Et voilà ce qu'il pensait. Il avait envie d'abandonner. Il avait envie de s'endormir une fois pour toutes."

- Le personnage a des pensées suicidaires. Il n'a pas de désir précis.

Quel est son objectif ?

Première position : tout est foutu si on n'est pas le premier

Il ne parle pas du contenu.

2ème extrait lu (pp.9-10) :

"Toute son histoire défila devant ses yeux comme un paquet de cartes. (...) Et pendant tout ce temps, il était à la recherche de quelque chose, ou peut-être de quelqu'un."

- Sensation du manège à nouveau et il veut l'arrêter.

Il cherche des indices et du sens

Il regarde les cartes qu'il connaît déjà, mais il cherche autre chose.

Avant de mourir on repasse tout son passé, il fait pareil.

Il veut arrêter le manège, je suis d'accord, il a encore l'envie d arrêter.

Oui, mais il cherche.

Non, c'est du passé.

Il cherche un sens à sa vie.

Il n'avait pas d'objectif utopique ; le paquet de carte, c'est le travail qu'il a fourni pour chercher en espérant trouver sons sens.

Il cherche quelque chose pour avoir une émotion, il cherche les fondamentaux.

Il se pose des questions sur les valeurs sur lesquelles il a basé sa vie. Comprendre comment il est arrivé sur cette mauvaise voie.

Il est quand même bien perdu, même sil veut y voir clair sa démarche ne l'est pas.

Ne plus vouloir travailler autant dans des relations humaines si moches, ce n'est pas être perdu, au contraire. Je ne crois pas.

Philippe : Il est dans le manège mais ne connaît pas le principe du manège.

3ème extrait lu (p.26) : rencontre Dorothy (ouvrière, son mari - antifasciste - fait la guerre d'Espagne)

"Cette Dorothy appartenait à une classe d'êtres humains mille fois supérieurs aux parasites tels que lui et Jean et le reste des gens."

Il rencontre Dorothy - ouvrière- dont le mari antifasciste est sur le front de la guerre d'Espagne.

- Il est dans une subjectivité amoureuse et pas dans une conscience politique.

Philippe : Se mêlent un jugement amoureux et un jugement éthique. Car c'est une belle et bonne personne

4ème extrait lu (p.39) : se développe entre les deux une relation platonique

"On se sent parfois englouti d'une sourde tristesse que viennent soudain dissiper un sourire et un rire. Et puis une autre tristesse, un sentiment délicat, beau, ineffable, vient s'y superposer. Tout simplement. Et voilà qu'elle aussi s'efface, engloutie par un autre sourire, un autre rire. Parfois plus rien ne bouge. Restent la douleur et puis le rire. Et par-dessus, un grand point d'interrogation."

- Encore le manège mais pas avec la fatalité ; les moments se succèdent parfois bons, parfois pas.

Reste la douleur et le rire. Il y a de la souffrance suite aux sentiments.

Philippe : Ambivalence : joie Nietzschéenne mais accolée à la souffrance

- Manège : on n'y échappe pas. Là c'est délicat entre rire et tristesse, pas ferme car point interrogation.

Perception de suspension.

Philippe : Grand point interrogation du peut-être. Utopie et incertitude vont nécessairement ensemble. On va voir que cette relation va l'amener à une critique sociale de son milieu.

5ème extrait lu (pp.40-41)

"Ils étaient tous snobs et suffisants. Il l'avait toujours su, mais jusqu'ici leur nullité ne l'avait pas frappé à ce point. C'étaient tous des diplômés d'université. Quelques types sortaient de Columbia, comme lui, et aussi Pennsylvania, Cornell, et puis une ou deux grandes écoles et quelques universités du Midwestern avaient envoyé ici, dans cette grande agence de publicité, leur gars bon chic bon genre. Maintenant ils gagnaient beaucoup d'argent, ils jouaient les importants, ils portaient des costumes croisés et des cols amidonnés et ils empestaient le whisky après le déjeuner.
Et jusqu'à ce moment précis où, assis à son bureau, il s'était mis à réfléchir à tout ça, jamais Herb ne s'était rendu compte quel crétin il était lui aussi. Il ne valait vraiment pas plus cher que les autres. Il était à mettre dans le même sac, un sac où il n'y avait que des gens qui ne pesaient pas bien lourd.
Gagner beaucoup d'argent chaque semaine sans travailler trop dur et puis les publicités paraissent dans les magazines et passent à la radio et de porte en porte et puis les pigeons sortent et se font plumer, et l'argent afflue. Les billets de deux dollars glissent sur le comptoir et le Scotch coule. Le tailleur mesure un nouveau complet. Une nouvelle voiture sort de l'usine prête à être livrée, la modiste envoie une nouvelle facture, le grand magazine de la Cinquième Avenue envoie une nouvelle facture, huit heures par jour, assis au bureau à imaginer gagner du fric, et puis rentrer chez soi et imaginer comment l'économiser, comment le dépenser, comment s'amuser.
C'est quoi s'amuser ? Qu'est-ce qui fait plaisir ? Il restait assis là, renversé dans son fauteuil, à mordiller un crayon à mine douce."

- La rencontre lui fait prendre conscience de sa vie peu intéressante.

Philippe : Il perçoit un non-sens. Il y a une critique de son propre milieu social et de lui-même.

- La rencontre est positive, il ne veut plus mourir, il y a une prise de conscience. C'était du jeu et il voulait du vivant.

Grâce à la rencontre, il approche les questions être/avoir et vérité/mensonge ; il commence à exister.

L'autre milieu social lui donne une distance et lui permet la critique.

Cela me fait penser à Jack London où Martin Eden, issu des milieux populaires, rencontre une jeune femme riche.

Philippe : Dans Martin Eden, l'ouvrier entre dans le milieu des riches. Il y trouve à la fois du nouveau et de l'hypocrisie. Son ancien milieu le plombait, mais le nouveau aussi. Il finit par n'être bien dans aucun milieu.

- L'éclat de la situation sociale s'oppose à la conscience de la futilité de cette vie.

Il découvre son idéalisme, il se rend compte qu'il était dans le matérialisme, le fric.

Il fait comme il faut faire socialement, mais sans conscience politique.

Philippe : Il décompose les moindres évidences ; il apparaît mûr pour "la décroissance". Critique sociale et dimension existentielle se rejoignent.

- La pub est la clef de voûte du système.

1936 : débuts de la pub moderne aux États-Unis

6ème extrait lu (p.229 : 2 dernières phrases du livre) : Herb/Dorothy

"Maintenant elle se précipitait vers lui et il savait que c'était elle et qu'elle venait à lui. C'était tout ce qu'il voulait savoir."

Philippe : Les amoureux se retrouvent ; la fatalité laisse place au possible. Rare chez Goodis.

- Je voudrais reprendre du début : déprime, puis rencontre qui fait bouger ; il décompose les choses entre perso et social, puis fin positive. Dans l'autre roman, il traîne et tourne en rond toujours.

- Question à Philippe : comment va finir le personnage ?

Philippe : On ne sait pas c'est la fin du roman.

- Et Goodis lui-même ?

Philippe : Il finit seul et dans la misère, alors que c'est l'un des plus grands romanciers américains. Il y a parfois une idée de "miracle", transcendant les fatalités sociales, chez Goodis.

- Si ça marche, c'est vraiment un miracle dans ce fatalisme total !

Je vois des histoires de vie que je connais, ça finit souvent mal, mais parfois il y a quelques miracles.

Il en faut nécessairement pour nous sortir du manège ?

Comment provoquer le miracle ?

Sans l'humain il n'y aurait rien. Ce n'est pas acquis, mais l'espoir c'est l'humain.

Philippe : Dans le livre, il y a une médiation vers le miracle : l'intervention d'une personne.

- Comme dans certaines représentations de l'Histoire : un individu peut beaucoup.

Dans le troisième extrait, le miracle a eu lieu, la fin où ils se mettent ensemble c'est un plus.

Non, le miracle, c'est la fin, il a fallu la tragédie de la mort. Il aurait été malheureux toute sa vie s'il ne l'avait pas retrouvée.

Moi aussi je trouve que le miracle, c'est la rencontre.

Non.

Il a déjà déplacé son regard quand il l'a rencontrée, il est là le miracle, car il y a beaucoup de gens qui rencontrent des gens de milieux différents. Le miracle, il est après, un peu symbolique, quand l'anti-fasciste est sacrifié.

L'espérance sociale meurt pour qu'il ait son petit bonheur.

II - Texte philosophique complémentaire : Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)

"Le monde humain est un système ouvert ou inachevé et la même contingence* fondamentale qui le menace de discordance le soustrait aussi à la fatalité du désordre et interdit d'en désespérer".

Humanisme et terreur, 1947

* contingence : caractère de ce qui peut se produire ou non (opposé à nécessité)

Philippe : Merleau-Ponty pointe une source unique qui ouvre deux possibilités divergentes.

- Pour le pire, il faut qu'il y ait un mieux.

Je ne vois là que le bordel humain.

Est-ce que dans notre utopie politique les choses s'emboîtent bien ?

On peut penser à la dialectique des contraires.

C'est l'autorisation des possibles.

Les choses ne sont pas qu'une question de volonté.

Philippe : Pourquoi si on enlève "contingence" en laissant "nécessité", la phrase n'est pas possible ? Car le monde n'est pas que nécessaire ; il n'est pas que déterminé. Cette phrase s'oppose tout à la fois au pessimisme et à l'optimisme béat. Un déplacement de l'axe utopie-désenchantement et optimisme/pessimisme, c'est un cadre élargi qui autorise les deux. Être pessimiste, parce que le monde a une composante tragique et en même temps être optimiste parce que le meilleur demeure possible.

- Tout ceci est-il imbriquable ? Ne serait-ce pas plutôt qu'il y a incertitude ?

Deux possibilités liées à la même source, car la contingence relie l'ensemble.

Cela fait penser à l'effet papillon et à la théorie du chaos.

Philippe : Il y a une différence tendancielle entre les penseurs du XVIII-XIXème siècles et ceux de la fin du XXème-début du XXIème siècles dans ce domaine : les uns voyaient souvent une nécessité allant vers le mieux (le Progrès), les autres voient davantage arriver la catastrophe.

ATELIER PHILO DU 12-12-2007 (SÉANCE 5)

Compte-rendu par Dominique et Jacques, revu par Philippe

Président de séance : Bernard

"C'était la dernière séquence

C'était la dernière séance et le rideau sur l'écran est tombé"

Clin d'œil des rédacteurs

I - Autour d'un film de George Cukor

Justement... la dernière séance de l'atelier portait sur un film : Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor sorti aux USA en 1940 - Comédie Hollywoodienne avec Katharine Hepburn, Cary Grant et James Stewart (ce film avait été vu auparavant par les participants de l'atelier.)

Philippe Corcuff propose dans une première partie que chacun puisse - s'il le souhaite - s'exprimer à tour de rôle à propos de ce film par rapport au thème de l'atelier "Utopie et désenchantement".

° L'utilisation d'un support filmique est ressentie de manière différente : "de l'allergie" à "l'intérêt par la mise en image de la théâtralité de la vie qui autorise une mise en distance".

° Derrière son mode léger, cette comédie est apparue pour la plupart comme un film complexe sensible, aux situations multiples, aux gestuelles et répliques insolentes et qui abordent le thème de cette année en permettant des lectures "plurielles", dans une double dimension à la fois individuelle et sociale.

° Dans les prises de paroles, nous notons que les termes employés font fréquemment référence au mouvement :

- Pour certains, il s'agit plus d'un mouvement brutal qui s'est opéré, une rupture, un déplacement.

" L'héroïne rompt avec sa propre image."

"Les personnages auront appris à casser les barrières."

- Pour d'autres il s'agit plus d'un va-et-vient avec des alternances et des allers-retours.

" Quand sommes-nous dans le jeu ou le réel ?"

" L'illusion est-elle plutôt du côté de l'utopie ou du désenchantement ?"

" C'est comme si la vie était un éternel drame".

" Pour moi utopie ou désenchantement, c'est un aller-retour, une dialectique".

"On voit bien l'utopie, - tour d'ivoire - le symbole du bateau, puis la vermine, puis le désenchantement, puis à nouveau l'espoir".

- Ces ruptures, ces va-et-vient peuvent être pour certains source d'un mieux être :

"Il ne faut pas s'arrêter aux apparences".

" Les personnes auront appris à se respecter".

" Prendre conscience de ses dépendances (affectives, économiques, addictives...)".

- Voire d'une réflexion plus sociale :

"Comment est-ce possible le vivre ensemble ?"

" La place de l'art de la culture comme lien entre les classes sociales".

- Pour d'autres ces allers-retours, ces déplacements restent artificiels :

"La vie est un casse-tête chinois".

"Chacun doit trouver sa place, mais finalement rien ne bouge".

* Philippe : Ce type de film appartient à une catégorie spécifique des films hollywoodiens : "les comédies du remariage" (selon l'expression du philosophe américain Stanley Cavell).

Par rapport à cette démarche il y a des approches différenciées : s'agit-il d'utopie ? d'impossibilité de l'utopie ? De redéfinition de l'utopie ?

- Pour certains, on assiste à une réelle métamorphose (en particulier de l'héroïne par rapport à elle-même et par rapport à son père).

Il y a un processus de "changement", de "transformation personnelle", "de dépassement, de renouvellement", voire même "de reconnaissance de l'utopie de l'autre".

- Pour d'autres, il s'agirait plutôt d'une redéfinition de l'utopie, "une utopie à petite échelle".

* Philippe : Si l'on compare ces personnes aux extraits de Thomas More de la première séance, que peut-on penser de l'utopie ?

- " Pour Thomas More, l'idée est de rester pur(e) ; mais dans le film K. Hepburn ne peut être pure que si elle touche à sa propre faiblesse".

"Est-ce qu'avec la faiblesse, l'on peut retrouver l'utopie ?"

"Est-ce que l'utopie ne peut pas être une vraie construction si l'on est en relation avec l'autre ?"

* Philippe : Pour un gauchiste, est-ce que l'héroïne est une "sociale-traître" par rapport à l'utopie ?

(Rires......)

"Le piége de l'utopie, c'est peut-être la perfection, le coté inquiétant définitif des systèmes politiques."

* Philippe :

"- Je ne sais pas. Je ne sais plus rien de rien.

- Ca c'est bon signe, très bon signe."

Que pensez vous de cette réplique ?

- "Si elle ne sait plus rien de rien, c'est qu'elle a quitté le stade du concept, de l'idée, et qu'elle aborde le côté du cœur et des émotions."

- "Quand elle est avec son fiancé, elle est sociale-traître, car elle veut reconstruire un système social parfait. Après elle passe au stade du vivant, de l'écoute."

- " Mais accepter le doute et la faiblesse humaine, c'est une honnêteté qui est souvent impossible à exprimer ; et si on accepte la faiblesse est-ce que le système peut être préservé ?".

- La thématique du remariage est ici intéressante :

"La quintessence de l'utopie, ce serait le mariage : l'utopie pure."

"Ils vont se remarier, car finalement ils se sont réconciliés avec eux-mêmes et avec le monde."

" L'utopie serait donc un cheminement, et cela ne devrait pas être un système fermé sur lui-même."

* Philippe : Qu'est ce qu'il y a entre compromis et compromission ?

- La posture de l'héroïne permet d'aborder ce sujet :

"Quand elle décide d'entrer dans un mariage conforme, elle se commet, elle se compromet. Puis, par des détours elle retrouve son idéal, puis elle fait un compromis lors de son re-mariage."

- Mais il semble que la question est surtout abordée à travers les postures différenciées du couple de journalistes. Ce qui donne à penser qu'il n'y a pas de réalités objectives par rapport à ces questions mais sans doute des réalités subjectives. Devant une même situation, le couple va se positionner de manière différente : la journaliste dans le compromis et le journaliste dans la compromission.

* Philippe : Que dire de ce que dit KH à ses invités à la fin : "J'ai agi comme une sotte, ce qui m'arrive souvent."

- Pour certains, l'héroïne par cette phrase exprime son humilité, l'acceptation d'elle-même :

"Pendant longtemps la faiblesse n'était pour elle que la faiblesse des autres. Là elle accepte d'être faible à son tour et devant tout le monde."

"Avant elle était campée dans son exigence envers elle-même et les autres (Philippe rappelle que des figures héroïques ont eu ce type de posture : Robespierre, le Che...)

- Pour d'autres, il y a une part de lucidité mais sans remise en question fondamentale : "on reste dans l'entre-soi, dans un milieu social privilégié et fermé."

* Philippe : Et cette autre réplique de KH à CG (quand il suggère le remariage) ?

"-Tu es sûr ?

- Je risque le coup. Et toi ?

- Moi aussi."

Réponses... sous forme d'un dialogue imaginaire.

- "Il n'y a pas de certitudes, mais ils veulent faire mieux."

- "Ils prennent des risques mais sans grand enjeu."

- "Si ! il y a bien un enjeu : celui de rater sa vie, c'est quand même un vrai risque !"

- "Il y a de multiples chemins possibles, il y a donc un choix à faire."

* Philippe : En quoi le personnage du journaliste nous oblige-t-il à réfléchir sur nos préjugés de classe "de gauche" ?

Les approches à partir de cette question sont très contrastées !!! ??

- Pour certains, c'est un personnage idéaliste.

- Pour d'autres, c'est un personnage sans éclats (son seul éclat, c'est son écriture) et opportuniste.

- Pour d'autres encore, son état amoureux lui permet d'abandonner certains préjugés, pour en retrouver d'autres.

- Enfin pour d'autres "il mélange les cartes mais pas les mains" À la fin, rien ne bouge sur le plan social.

II - Autour de quelques phrases de philosophes

1) Fragilités

Les échanges portent tout d'abord sur une définition de la mélancolie extraite de L'Encyclopédie (1765) : "Mélancolie : C'est le sentiment habituel de notre imperfection."

Encyclopédie, 1765

.- En introduction, Philippe mentionne que cet article non signé peut être attribué à Denis Diderot (1713-1784).

- Plusieurs participants restent dubitatifs face à cette approche de la mélancolie. L'un d'entre eux exprime son désaccord avec le mot "habituel" que Diderot applique à ce sentiment. Peut-être vaudrait-il mieux parler de disposition propre à l'homme ?

- Un participant relève que cette conscience de ses limites étonne de la part de Diderot qui avait une haute idée de lui-même.

- Il y aurait finalement chez tout être qui réfléchit sur le sens de sa vie, un balancement constant entre le sentiment de son imperfection et une certaine harmonie avec soi-même.

- Philippe rapproche cette définition du film Indiscrétions qu'il voit comme l'expression d'une mélancolie joyeuse.

La discussion porte ensuite sur un extrait de la préface d'un ouvrage de Maurice Merleau-Ponty, Signes (1960) : "Il y a une égale faiblesse à ne s'en prendre qu'à soi-même et à ne croire qu'aux causes extérieures. D'une façon ou de l'autre, c'est toujours tomber à côté. Le mal n'est pas créé par nous ou par d'autres, il naît dans ce tissu que nous avons filé entre nous et qui nous étouffe."

Philosophe de l'après-guerre, s'inscrivant dans le courant phénoménologique, qui convergea un temps avec Jean-Paul Sartre (co-fondateur avec lui de la revue Les Temps Modernes en 1945) avant de rompre avec lui, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) occupe une place à part dans le paysage philosophique occidental. Dans ce texte, il fustige tout à la fois, l'attitude du désespéré qui ne s'en prend qu'à lui-même et celle du révolté uniquement polarisé sur des causes extérieures à lui-même.

- Philippe relève que cette phrase peut s'intégrer à un questionnement sur la démocratie : ses insuffisances, ses dévoiements, tiennent-il aux gouvernants seuls ou aux gouvernés seuls ?

- Un participant, membre du Forum Mondial Pour La Démocratie Participative, intervient dans le même sens, pour souligner que l'analyse renvoie au débat autour des deux grands modèles classiques de démocratie : démocratie représentative/démocratie directe. Il souligne que le Forum ambitionne d'élaborer un nouveau mode d'organisation comportant tout à la fois des mécanismes représentatifs et des structures participatives associant, sans intermédiaire, le citoyen à la délibération.

- Philippe élargit le débat à la question des modalités de la transformation du monde ou, en d'autres termes, de la voie que doit emprunter l'utopie ? Cette thématique constituait, du reste, le sujet de son cours de la saison dernière à l'UPL : "Se transformer soi-même, transformer le monde". S'agit-il de penser, à la suite des marxistes, que cela passe d'abord par une révolution collective et "le grand soir", ou bien de rejoindre les bouddhistes qui donnent le primat à la transformation intérieure ?

- Un enseignant déplace le débat vers le rôle de l'éducation comme moteur de transformation individuelle et à terme collective.

2) La question du doute

La question du doute, et plus singulièrement celle de son rapport à la thématique de l'atelier Utopie/Désenchantement, est abordée par le biais de l'œuvre de Ludwig Wittgenstein. Philipe le tient pour le plus grand philosophe de l'histoire de la philosophie. Comme Merleau-Ponty, il fait figure de penseur atypique. D'origine autrichienne, naturalisé britannique au cours de la seconde guerre mondiale, sa pensée passe par une critique du langage philosophique. Son œuvre a rencontré plus d'échos dans les pays anglo-américains que dans l'Europe continentale.

Un extrait d'un manuscrit inachevé de Wittgenstein, intitulé De la certitude (manuscrit inachevé, 1949-1951), est tout d'abord proposé à la discussion :

"Celui qui n'est certain d'aucun fait, il ne peut non plus être certain du sens de ses mots.

Celui qui voudrait douter de tout n'arriverait jamais jusqu'au doute. Le jeu de douter présuppose lui-même la certitude." (& 114 et 115)

. "C'est-à-dire : les questions que nous posons et nos doutes reposent sur le fait que certaines propositions sont soustraites au doute - sont, pour ainsi dire, comme des gonds sur lesquels tournent nos questions et nos doutes. (...)

Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds restent fixes." (& 341 et 343).

- Dans ce texte sur le doute, Wittgenstein se différencie de la conception cartésienne qui accorde une place centrale au doute. Douter n'empêche pas que notre réflexion s'appuie sur des repères dont on ne doute pas.

- Philippe relève le refus de Wittgenstein d'opposer le doute à la certitude. Tout discours, y compris celui du doute et du désenchantement, repose sur des certitudes pratiques comparées à des "gonds" d'une porte. Cette analyse dément l'assimilation pure et simple de Wittgenstein à un scepticisme total, puisque douter suppose au minimum de ne pas douter du mot "doute". Mais, en même temps, il appréhende aussi les limites de la certitude, et donc intègre une composante sceptique localisée.

Le second texte affine les enseignements que l'on peut tirer de l'extrait de La certitude. Il s'agit d'un passage des Voix de la raison - Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie de Stanley Cavell (1979). Cet universitaire américain, l'un des plus stimulants spécialistes de Wittgenstein, s'est par ailleurs intéressé au cinéma hollywoodien, et plus particulièrement aux "comédies du remariage" (genre cinématographique auquel se rattache Indiscrétions - voir l'ouvrage de Stanley Cavell, Á la recherche du bonheur - Hollywood et la comédie du remariage, trad. franç., éditions des Cahiers du Cinéma, 1993 ; 1ère édition américaine : 1981) :

"(...) j'affirme que l'enseignement de Wittgenstein est partout dirigé par le souci de réagir au scepticisme (...). On manque ce qu'on pourrait appeler l'"effet Wittgenstein", si (...) on ne s'ouvre pas à la menace du scepticisme (i.e., au sceptique que l'on a en soi), ou si (...) on s'imagine que Wittgenstein démentirait la vérité du scepticisme."

Pour Cavell, Wittgenstein n'a nullement laissé le scepticisme contaminer toute sa pensée, tout en tentant de prendre en compte une part de vérité du scepticisme. Le scepticisme constituerait bien une composante de notre expérience, mais une des composantes parmi d'autres seulement. Selon Cavell, Wittgenstein nous inviterait à contenir (au double sens d'intérioriser et d'empêcher qu'elle ne déborde) "la menace du scepticisme", l'endogénéiserait pour la combattre. Philippe parle de "vaccin du scepticisme" en faisant un lien entre Cavell-Wittgenstein et les chansons d'Eddy Mitchell.

Annexes générales : réactions-suggestions de participant-e-s après les 5 séances

1) Louis-Marie

Petite suggestion : si, à la fin de chaque cours, tu demandes à chacun de prendre 7 mn pour écrire ce qu'il a appris en théorique et en pratique, et ce qu'il sent changer en lui en terme de positionnement, avec l'optique que pour le dernier cours il y aura une restitution rapide de chacun sur l'ensemble de ses 7mn de fin de cours, le travail sera mieux assimilé et une dimension supplémentaire de ce qu'est l'apprentissage collectif deviendra accessible.

Personnellement, j'ai appris à prendre du recul sur mes motivations utopiques, cela les rendra plus puissantes face à "la réalité humaine et sociale". Ce n'est pas plus pratique que théorique, et c'est un vrai cadeau : Merci.

2) Hervé

Mon retour d'expérience est largement positif pour cet atelier, en particulier j'ai apprécié :

- la liberté de ton et de forme autorisée à chacun, et utilisée par la plupart.

Je l'attribue entre autres à "l'anonymat" social (pas de présentation formelle en début d'atelier).

- la prédominance de l'oralité : pas de textes à l'avance, les textes sont lus et donc partagés ensemble. Cela donne un côté vivant. Ces deux aspects ont contribué, je pense, à la qualité d'écoute qui régnait au sein du groupe, et qui a fait de ces ateliers un moment exceptionnel ;

- la diversité des supports (vidéo, chansons,...) contribue également à aborder la philo sous un angle vivant et "émotionnel", ce qui est merveilleux.

- au final, pour ma part, les ateliers ont amené un vrai questionnement sur les concepts abordés, et donc modifié ma façon de penser les choses.

D'un point de vue pratique :

- les séances ramassées sur quelques semaines permettent une intensité et une assiduité que je n'aurais peut-être pas pu assumer sur une période plus longue.

- le créneau horaire est également idéal car il permet de concilier les contraintes professionnelles et familiales.

Concernant des pistes à explorer éventuellement :

- amener plus de contradiction, de "débat" entre les intervenants, pour questionner leur argumentation et aller plus en profondeur sur certaines idées (mais tout en maintenant l'écoute et les prises de parole alternées : nécessité d'un président de séance robuste)

- augmenter sensiblement les temps de production d'écrits spontanés.

Enfin, d'un point de vue plus philosophique (!), ces ateliers et l'Université Populaire en général sont une vraie source pour qui souhaite s'abreuver en dehors des canaux habituels. C'est particulièrement important afin de s'ouvrir l'esprit et envisager l'avenir de façon plus consciente. Pour ma part, je ne sais pas encore exactement où cela me mènera, mais cela aura fait partie du chemin, c'est sûr !

3) Christine

Et bien moi, je ne dirais qu'un mot Philippe : MERCI.

Merci pour avoir tenté cette aventure avec nous... J'ai bien aimé cette proposition "apprendre à philosopher"

Me sont venues alors, deux réflexions : Quel programme ! Et : y'a du boulot !

Et puis le groupe était sympa, les médiations et les thèmes intéressants. Cinq séances, c'est trop peu mais c'est mieux que rien.

Il me semble que les dernières fois, il y avait plus de connivence, le groupe était un peu plus détendu.

J'espère sincèrement que tu renouvelleras l'expérience et que tu accepteras de faire participer des "anciens".

Merci pour cette proposition de pouvoir continuer, j'essaierai d'aller prendre quelques cours à l'UPL...

Il est rassurant de voir que tu ne "lâches" pas dans la nature de vieux/jeunes apprentis philosophes...

La route est longue, mais avec un bon tuteur elle me semble moins redoutable....

4) Jacques

Je voulais vous remercier pour ces ateliers. J'aurais voulu développer mes impressions, mais je suis malheureusement pris par le temps. Je le ferais peut-être ultérieurement. Je m'en tiendrai pour l'heure à vous dire que j'ai beaucoup apprécié l'approche pluridisciplinaire des ateliers. C'est, à mon avis, un aspect qu'il faudra maintenir. Qu'ajouter d'autre, si ce n'est que j'ai trouvé ces échanges très enrichissants. Merci.

Diotime, n°38 (10/2008)

Diotime - Université Populaire de Lyon. Atelier philo sur "Utopies et désenchantement"