Dans la cité

3e Printemps des Universités Populaires, juin 2008. Brève synthèse

Michel Tozzi

Le 3e Printemps des Universités Populaires (UP)1 créées à la suite de l'UP de Caen2, s'est tenu à Saint-Brieuc du 19 au 21 juin 2008. À l'initiative de Walter Bonomo et Georges Le Meur, il a été organisé par la nouvelle Univ Pop Armor3, avec l'appui des Universités de Rennes et Nantes, le soutien logistique d'une association d'organismes, le Forum des Savoirs des Côtes d'Armor, fondée et présidée par un vice-président du Conseil Général, et le relais journalistique de Politis.

Y sont intervenus, au cours de tables rondes, d'une conférence et d'un atelier d'échange entre UP, des élus départementaux et régionaux, des universitaires (philosophie, sociologie, politologie, sciences de l'éducation...), des représentants d'éducation populaires (Maison des jeunes, Ligue de l'Enseignement), du CNAM, du Ministère de la recherche, du réseau des villes numériques (dont la présence fera débat), d'un journaliste et bien entendu de différentes UP.

On y a entendu le conteur Yves Philippe, qui dit si bien Louis Guilloux de "la Maison du Peuple" de Saint-Brieuc, des chants de marins, vu un film sur le collage d'affiches-œuvres d'art sur des murs de briques de Valenciennes, des tableaux à base de bois etc., avec en prime la fête de la musique...

Philippe Corcuff (IEP et UP Lyon), dans une conférence sur "Science et action politique", est parti du différent entre Merleau-Ponty et Sartre sur l'intellectuel engagé, qui doit être selon le premier plus réflexif par rapport à l'engluement dans l'époque. Il a défendu la position de sciences sociales non axiologiquement neutres, mais relativement autonomes dans leur effort épistémologique, la philosophie aidant à dégager leurs présupposés éthiques, tout comme la sociologie par exemple aide à comprendre les matrices et usages sociaux de la philosophie. L'intellectuel ne doit pas être seulement universitaire, sous peine de repli sur soi ou d'instrumentalisation par le pouvoir. Les Up sont de ce fait importantes, par leur médiation entre les savoirs savants et la critique des usages sociaux de la science...

On a pu à ce 3e Printemps prendre la mesure de la diversité des UP :

- villes moyennes (Narbonne, Saint-Brieuc), ou de métropoles régionales (Lyon, Caen, Montpellier) ;

- fort enracinement territorial : l'Univ Pop Armor travaille sur "Territoires et mondialisation" ; l'UP de Narbonne , qui s'intitule "de Septimanie", à un fort pôle local ; contrairement à Lyon ou Caen, sans identité historique revendiquée. L'UP de l'île Maurice a la spécificité de ses identités insulaire et ethniques, et l'Université Citoyenne et Populaire de Seine Saint-Denis celle de sa population économiquement défavorisée ;

- sensibilités politiques représentant les différents courants de la gauche : libertaire à Caen, anarchisante à Perpignan, altermondialiste à Lyon, socialisante à Saint-Brieuc...

- sensibilités "pédagogiques" diverses, du primat global de conférences suivies d'échanges (Caen) au primat d'ateliers (UCP du 93), en passant par leur mixage (Narbonne) ;

- visibilité médiatique inégale, liée à certaines personnalités (M. Onfray à Caen, P. Corcuff à Lyon) ;

- plus (Saint-Brieuc) ou moins grande utilisation des nouvelles technologies pour l'information et l'apprentissage ;

- implication des élus locaux forte à Saint Brieuc, inexistante en Avignon, ou réduite à des prêts de locaux (Caen) ;

- implication des universitaires déterminante ici, minoritaire là (UCP 93), partagée ailleurs (Narbonne);

- mouvements d'éducation populaires impliqués ici (Club Léo-Lagrange à Narbonne, Ligue de l'enseignement à Saint-Brieuc), absents ailleurs (Caen, Lyon). Cette multiplicité d'acteurs, avec leur logique propre, influence le style de chacune des UP.

Beaucoup de points communs par contre au-delà de ces différences, à l'image de l'UP de Caen : volontariat des présents ; aucun préacquis ou prérequis de savoirs ou compétences pour les inscrits ; pas d'évaluation dans les cours ou ateliers ni de diplômes attribués; quasi-gratuité pour les participants ; bénévolat des animateurs. Tout repose sur un désir d'apprendre des présents, et sur une attitude généreuse de partage du savoir des intervenants.

On remarque aussi une prédominance disciplinaire de la philosophie, des sciences humaines et sociales, de la littérature, par opposition aux sciences dites dures, même s'il y a des essais en ce sens (astrophysique à Grenoble). L'objectif semble la diffusion et l'appropriation de savoirs critiques4 (ex : contre histoire de la philosophie, sociologie critique, économie non libérale, approches par le genre etc.), en rupture avec des savoirs purement académiques ou politiquement corrects.

Questions abordées

1) La thématique de la rencontre des UP portait sur le lien entre rapport au savoir et rapport au pouvoir. Le pouvoir, c'était notamment le pouvoir politique des élus et le pouvoir intellectuel des universitaires. La question posée était le rapport possible, et souhaitable (?), dans une UP, entre des élus qui peuvent subventionner la logistique, des universitaires qui peuvent garantir la qualité des savoirs diffusés, et les mouvements d'éducation populaires qui ont une pratique pédagogique d'appropriation des savoirs par les participants.

Un point commun des UP, c'est la volonté d'indépendance par rapport aux élus sur la programmation des contenus. Mais certains (Saint-Brieuc) voient dans un partenariat négocié beaucoup d'avantages, d'autres (Lyon) ont peur d'être récupérés et veulent rester sur une position alternative aux pouvoirs dominants.

2) D'autres points furent abordés :

- notamment la finalité de ces UP. S'agit-il d'émanciper par la connaissance (Mais Foucault a montré qu'historiquement, l'émergence d'un nouveau type de savoir a donné naissance à une nouvelle forme de pouvoir...)? De diffusion ou/et d'appropriation de savoirs ? Et de quels types de savoir : académiques ou critiques ; universitaires ou/et d'expériences ? Sont-ce des réponses alternatives et militantes à la crise de la démocratie et plus largement du politique, ou/et plus existentiellement à la crise post-moderne du sens ? Sont-ce des espaces instituant des possibles coopératifs entre des acteurs aux logiques différentes ?

- leur nature : sont-elles universitaires par la qualité des savoirs dispensés, ou parce qu'on conteste à l'université le monopole du savoir, en reprenant son label ? populaires parce qu'ouvertes en droit à tous, ou par le public spécifique visé, d'origine populaire (mais peu présent dans les faits)? Sont-elles réellement émancipatrices par leurs savoirs critiques, ou une offre culturelle parmi d'autres, un loisir occupationnel pour classes moyennes (il ne faut pas se cacher la difficulté à faire de simples auditeurs de réels participants)? La gratuité des intervenants permet-elle une économie du don (P. Ricœur), et non de l'intérêt et du profit ? Le volontariat d'un public non captif sans demande d'utilité professionnelle acte-t-il une rupture avec la société marchande et les industries culturelles ? Est-ce un lieu de savoir et de pouvoir alternatifs ; un lieu d'expérimentation sociale et pédagogique ?

3) La question pédagogique fut aussi soulevée. Les mots ici ne sont pas neutres, selon que l'on parle de public et d'auditeurs, ou de participants ; de conférenciers et d'intervenants, d'enseignants, de formateurs, de passeurs ou d'animateurs ; de diffusion, de partage ou d'appropriation des savoirs. Ce qui implique des objectifs poursuivis assez différents, des conceptions assez opposées de l'apprentissage, des méthodes et des dispositifs sensiblement divergents.

La spécificité de Saint Brieuc étant l'utilisation de nouvelles technologies avec un système en ligne, il a été relevé, face à la crainte d'une simple diffusion de conférences, la possibilité de dispositifs pédagogiques réellement interactifs : atelier en présentiel, cours ou documents en ligne, ateliers d'exploitation en présentiel par exemple.

Un travail commun des UP ?

Au sein de ce réseau national totalement informel, la question fut posée du sens et de la volonté d'un travail commun entre les différentes UP.

Certains clivages pourraient y faire obstacle :

- le partenariat avec les élus est une opportunité de synergie pour les uns (Saint-Brieuc), de récupération politique pour d'autres (Lyon);

- une logique universitaire est une garantie de scientificité pour certains (Caen, Saint-Brieuc) ; son caractère transmissif est pédagogiquement contesté par d'autres (Bourdieu a montré à quel point la transmission pouvait être une violence symbolique...), qui trouvent aussi qu'elle minorise les savoirs d'expérience ;

- on s'adresse indistinctement à tous dans une dimension culturelle désintéressée et anti-utilitariste pour certains (Caen, "La culture, c'est l'incapacité de haïr" ; UP Ile Maurice), pour d'autres on vise, dans une perspective militante de conscientisation (Lyon, Montpellier), la culture comme outil de lutte, et un public populaire (UCP 93).

Il y a cependant le désir de maintenir le lien entre ces UP dans un réseau informel, par des échanges d'informations, en particulier sur les pratiques d'organisation des UP ; les programmations ; les pratiques pédagogiques (conférence-échange d'1h+1h, ateliers participatifs, cours dialogiques à deux, nouvelles technologies etc.) ; les types de savoirs convoqués (universitaires, d'expériences...) pendant l'année et avec un rendez-vous annuel.

L'Université citoyenne et populaire de Saint-Denis (93) sera organisatrice du 4e Printemps des UP en 2009. L'un des enjeux est de savoir si son organisation prendra en compte quelques uns des éléments en tension ci-dessus.

En attendant, une plateforme coopérative a été créée par W. Bonomo (contact : walter.bonomo@univ-nantes.fr), consultable sur le site : http://wmaker.net/univpop


(1) Il s'agit moins ici de rentrer dans le détail des interventions que de pointer les enjeux de quelques thèmes abordés. On pourra par contre trouver le contenu des tables rondes et de la conférence sur le site
http://www.va-savoir.net/univpopenligne/

(2) L'UP de Caen a été fondé par un collectif de 5 personnes, dont M. Onfray. Il existe depuis longtemps, en France et à l'étranger, d'autres UP, en particulier dans l'Europe du Nord, qui fonctionnent sur d'autres bases (par exemple payantes). D'où la table ronde : "Les UP, entre tradition et modernité".

(3) Site : http://www.va-savoir.net/univpopenligne/

(4) Mais qu'est-ce qu'un savoir critique ? Celui qui permet de développer des micro résistances (contre-histoire de la philosophie, sociologie critique, approche par le genre etc.) ?

Diotime, n°38 (10/2008)

Diotime - 3e Printemps des Universités Populaires, juin 2008. Brève synthèse