Réflexion

La portée philosophique de la littérature jeunesse

Edwige Chirouter, professeur de philosophie à l'IUFM des Pays de la Loire edwige.chirouter@wanadoo.fr

CADRE THÉORIQUE

La pratique de la philosophie avec les enfants, développée et diffusée au XXe siècle grâce aux travaux du professeur américain M. Lipman, se développe en France depuis une dizaine d'années. Les programmes 2002 de l'école élémentaire, en instaurant une demi-heure de débat réglé et un programme de littérature, ont permis aux enseignants d'aborder avec leurs élèves des interrogations philosophiques fondamentales. Depuis une dizaine d'années, on peut même observer la naissance de différents " courants " aux objectifs et aux pratiques bien distinctes. Trois courants de pratiques à visée philosophique se dégagent nettement à l'heure actuelle :

  1. Le courant dit " psychologique " met l'accent sur la nécessité pour l'enfant de se découvrir comme " sujet-pensant ", porteur, en tant qu'être humain, d'interrogations métaphysiques fondatrices de sa condition. Les questions que l'enfant se pose ne sont pas des questions " pour les grands ", comme le lui renvoient trop souvent les adultes de son entourage, mais il peut et doit s'en emparer dans un espace de parole libre et authentique.
  2. Le deuxième courant dit d'" éducation à la citoyenneté ", porté essentiellement par des enseignants issus des courants Freinet et de l'éducation nouvelle, insiste sur l'aspect démocratique des échanges philosophiques et sur les fonctions que peuvent occuper les élèves pendant ces discussions (président de séance, journaliste, reformulateur).
  3. Le troisième grand courant, dans lequel se situe ma pratique, se nomme le " courant philosophique ". Il insiste sur les exigences intellectuelles inhérentes au discours dit philosophique.

Pour ma part, professeur " classique " de philosophie, j'ai d'abord regardé l'ensemble de ces pratiques avec une certaine méfiance. Cette innovation pédagogique bouleverse effectivement complètement les représentations traditionnelles de l'enseignement de cette discipline. Les enfants en sont-ils vraiment capables ? Il ne suffit effectivement pas de discuter d'un thème philosophique pour philosopher. Le discours philosophique exige une rigueur intellectuelle et des compétences spécifiques. Michel Tozzi a montré dans sa thèse qu'on pouvait les résumer au triptyque suivant : problématiser, conceptualiser, argumenter. En philosophie, il ne suffit pas de dire ce que l'on pense, mais de penser ce que l'on dit. Ce qui n'est évidemment pas la même chose ! C'est pourquoi il me semble indispensable de toujours garder comme fil conducteur des séances ces exigences intellectuelles. Mais se pose alors la question de savoir comment et quels outils donner à de jeunes enfants pour leur permettre de répondre aux exigences citées. Car " philosopher " s'apprend. Pierre Bourdieu, notamment, a bien montré qu'aucune aptitude intellectuelle, aucun soi-disant "talent", "compétence", "goût" ou "disposition" ne sont le fruit d'une nature plus ou moins bienveillante, mais l'aboutissement d'un long processus d'incorporation de nos multiples influences sociales, familiales et culturelles. Et l'école, par ignorance de ces processus, exige de ses élèves des compétences qu'elle n'offre pas, creusant et légitimant ainsi les inégalités sociales. De la même façon, la réflexion philosophique exige des compétences qui ne sont pas innées mais qui nécessitent un long apprentissage - ce que l'institution scolaire semble toujours ignorer.

C'est pourquoi beaucoup d'adolescents de Terminale semblent si désappointés devant le degré d'exigence de la discipline. On peut ainsi considérer qu'il s'agit d'un enjeu majeur pour la didactique de la philosophie que d'étudier les conditions d'une initiation précoce à la fois aux interrogations métaphysiques (mais les enfants n'ont pas besoin de l'injonction de l'institution scolaire pour commencer à se poser ces questions!) et surtout à la rigueur intellectuelle qu'elle requiert. C'est ce que souligne Michel Tozzi quand il affirme que depuis vingt ans " le paradigme de cet enseignement a très peu évolué : les élèves, généralement motivés au départ par l'espoir de s'exprimer sur les questions existentielles, sont souvent vite rebutés par l'aridité d'un cours magistral, la difficulté de textes philosophiques, et la faible note de leur première dissertation. Ils réussissent au baccalauréat malgré une note en philosophie majoritairement inférieure à la moyenne. Les enseignants peinent, surtout dans l'enseignement technique où les " nouveaux lycéens " (F. Dubet) n'ont guère leurs habitus linguistiques et culturels, à maintenir leurs exigences intellectuelles et souvent l'attention des élèves, d'autant qu'ils privilégient la position frontale du discours de haut niveau du maître, avec peu de situations actives comme des travaux de groupes ou des discussions. "

Si nous souhaitons une véritable démocratisation de l'enseignement de la philosophie, il faut pouvoir offrir à tous les élèves les outils intellectuels, culturels qui leur permettront de répondre aux exigences de la réflexion philosophique. Ni démagogie, ni élitisme, seule une initiation précoce à la rigueur du philosopher peut permettre de gagner ce pari.

Même si l'institution - inspection, grand nombre de professeurs du secondaire et de l'université - reste méfiante envers ces nouvelles pratiques, celles-ci se développent considérablement, jusqu'à devenir à ce jour un véritable "phénomène de mode " : sans tenir compte du succès des multiples collections pour la jeunesse (dont nous allons reparler), de nombreux articles et reportages, dans la presse écrite mais aussi audio et audiovisuelle, rendent compte de cet engouement. Signalons simplement ici que, Citrouille, la revue des Librairies Spécialisées Jeunesse lance un appel dans son numéro de décembre 2005 : " Et si on rendait la philosophie aux enfants... ". Le Journal des Instituteurs consacre, lui aussi, son dossier du numéro du mois de mars 2006 à la philosophie avec les enfants. Il en est de même pour la revue Le nouvel éducateur. Le Monde de l'éducation propose dans son numéro d'avril 2006 une bibliographie d'ouvrage sur " la philosophie avec les enfants ". La Chaîne Arte, dans son émission " Métropolis " du 14 janvier 2006, a diffusé un reportage " Quand les enfants philosophent ") (TF1 en avait diffusé un en 2005). Oscar Brenifier, auteur d'un grand nombre d'ouvrages de philosophie pour enfants, a été l'invité de Patricia Martin dans son émission sur France Inter, Philofil, le 25 décembre 2005.

FAIRE APPEL À LA LITTÉRATURE POUR PHILOSOPHER

Quand il y a six ans, en tant que professeur de philosophie à l'IUFM du Mans, je me suis intéressée à la pratique de la philosophie à l'école élémentaire, je me suis tout de suite posé la question des supports que nous pouvions offrir aux élèves pour les aider à penser. Et j'ai trouvé dans la littérature jeunesse un formidable tremplin pour la réflexion.

L'enfant, dans les balbutiements de sa pensée réflexive, ne sait, ne peut sortir de sa subjectivité. De plus son expérience du monde est forcément limitée. C'est pourquoi il faut lui donner les outils pour affiner son raisonnement et l'émanciper de son seul point de vue. La littérature permet indéniablement cette décentration. La fiction littéraire, loin de trahir la réalité, la révèle dans ce qu'elle a de plus profond. Elle établit un pont entre l'expérience singulière - qui, par son caractère trop intime, empêche la prise de recul et l'analyse - et le concept - qui, lui, à l'autre extrême, par sa froideur, peut nuire à l'implication personnelle. Développant cette idée de la littérature comme " expérience de vérité ", Pierre Macherey annonce, dans À quoi pense la littérature ? qu'il reviendrait au texte littéraire " d'énoncer le philosophique de la philosophie ".

La littérature et la philosophie ont bien des chemins différents mais complémentaires : si la philosophie se propose de rendre invisible le visible, en transformant la réalité en concept, la littérature, elle, permet de rendre visible l'invisible, en incarnant l'idée dans un récit. C'est bien à ce titre que les références littéraires sont un atout pédagogique pour permettre à l'élève de saisir le sens de la réflexion philosophique. Car en transformant l'expérience individuelle en concept pour mieux la comprendre, le discours philosophique semble rendre lointain ce qui nous est immédiatement proche. Nous pourrions dire que les références littéraires placent le problème à bonne distance entre la trop grande proximité de l'expérience personnelle, qui empêche le recul, et le trop grand éloignement du concept, qui empêche l'implication.

Le parti pris de mes recherches est d'abolir la hiérarchie, historiquement construite par Platon et Kant, entre philosophie et littérature. La littérature pense comme la philosophie mais sous la forme plus spécifique du récit. L'écrivain fait volontairement le choix d'une écriture littéraire pour dire du philosophique. Au terme de "message ", trop marqué, préférons celui "d'intention " : à travers la fiction, du récit imaginé d'une histoire singulière, l'écrivain vise à dire l'universalité de la condition humaine, à révéler une vision du monde qui nous éclaire sur notre identité et notre place dans le monde. Ce contenu n'échappe pas à son auteur, il ne se dit pas à son insu, il est assumé à la fois dans son fond et dans sa forme. Nous retrouverons cette intention dans les propos d'auteurs de littérature jeunesse.

Je reprends bien sûr la position que développe Paul Ricoeur dans son oeuvre et en particulier dans Temps et Récit. Même si on peut voir des similitudes avec le schème dit " herméneutique " défendu par Heidegger (la littérature contient implicitement, presque à son insu, une signification philosophique), la position de Ricoeur s'en affranchit quand il donne au texte littéraire une véritable spécificité spéculative. La littérature n'a pas besoin de la philosophie pour réaliser pleinement cette dimension ontologique. Elle existe philosophiquement en tant que telle. Parce qu'elle représente la possibilité démultipliée d'expériences exemplaires et signifiantes sur la ou les vérité(s) du monde, elle constitue un espace autonome de pensée. Quand Paul Ricoeur analyse notamment Mrs. Dalloway, il s'attache constamment à ne pas plaquer une philosophie extérieure au texte (comme celle de Bergson dans cet exemple), mais de respecter la pensée spécifique de Virginia Woolf. Le roman n'illustre pas une thèse philosophique qui lui préexisterait, mais il constitue une pensée à part entière. Explicitant sa démarche, il affirme : " J'ajoute que ce serait une grave erreur de tenir cette expérience, aussi patiente soit-elle, pour l'illustration d'une philosophie constituée en dehors du roman, fut-ce celle de Bergson (...) Quoi qu'il en soit des ressemblances et des différences entre le temps chez Virginia Woolf et le temps chez Bergson, la faute majeure est ici de ne pas accorder à la fiction en tant que telle le pouvoir d'explorer des modalités de l'expérience temporelle qui échappent à la conceptualisation philosophique en raison même de son caractère aporétique ".

C'est bien cette valeur d'exemplarité de la littérature, considérée comme expérience de pensée à part entière, qui a sous-tendu les hypothèses de mon travail de recherche : une certaine forme de littérature jeunesse contient, elle aussi, cette exemplarité philosophique, et c'est pourquoi elle est un formidable tremplin pour accompagner de jeunes élèves dans l'apprentissage du philosopher.

Car la littérature nous donne à voir une forme de vérité du réel. Dans la continuité de Ricoeur, c'est ce qu'énonce Jérôme Bruner dans Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?. Si Bruner dans son essai parle de la littérature en général, nous verrons que ce discours est tout à fait transposable à la littérature dite de "jeunesse ". Le paradoxe inhérent à la littérature est que c'est par la fiction qu'elle nous donne la possibilité d'explorer l'essence de la réalité. " La fiction crée des mondes possibles, mais ils sont extrapolés à partir du monde que nous connaissons, aussi éloignés qu'ils en puissent paraître. L'art du possible est bien périlleux. Il s'appuie sur le monde qui nous est familier, nous le rend suffisamment étranger pour nous soyons tentés de nous réfugier dans un autre monde possible, qui se situe bien au-delà de ses limites. C'est à la fois un réconfort et un défi. Au bout du compte, la fiction a le pouvoir de bousculer nos habitudes à l'égard de ce que nous tenons pour réel, ce que nous considérons comme étant la norme. "

Quand j'enseignais en classe Terminale, j'ai toujours fait appel à la littérature pour aider mes élèves à comprendre les enjeux des notions au programme : Phèdre de Racine pour la passion, L'île aux esclaves pour l'égalité et le droit, Les Misérables sur le rachat et le pardon, les poèmes de Pessoa sur l'identité. J'ai même écrit mon mémoire professionnel, quand j'étais à l'IUFM, sur " l'utilisation des références littéraires en cours de terminale ". C'est pourquoi, quand je me suis lancé dans la mise en place d'atelier de philosophie à l'école élémentaire, j'ai eu immédiatement le réflexe d'aller voir vers l'univers, alors pour moi largement inconnu, de la littérature jeunesse. Et j'en suis maintenant convaincue : disciplines historiquement trop longtemps conflictuelles, la littérature et la philosophie pourraient trouver une nouvelle complémentarité grâce au développement de la didactique de la philosophie avec les enfants.

LA PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE LA LITTÉRATURE JEUNESSE
ET LE CRÉNEAU ÉDITORIAL DE LA "PHILOSOPHIE AVEC LES ENFANTS"

Le texte littéraire de jeunesse, comme celui de la littérature en général, peut être défini comme un texte, qui contrairement à l'écrit purement fonctionnel, comprend différents degrés de lecture. C'est un texte qui peut et doit bousculer le sujet et susciter des discussions sur ses significations. Ainsi, Les Documents d'application du programme de Littérature au cycle 3précisent que " L'appropriation des oeuvres littéraires appelle à un travail sur le sens. Elle interroge les histoires personnelles, les sensibilités, les connaissances sur le monde, les références culturelles, les expériences des lecteurs. Elle crée l'opportunité d'échanger ses impressions sur les émotions ressenties, d'élaborer des jugements esthétiques, éthiques, philosophiques et de remettre en cause des préjugés. "

" Ne pas voler les enfants ", cette formule lancée par Claude Ponti pour expliquer la complexité de son univers pourrait être la définition de la vraie littérature, ou du moins de son paradigme. Le texte littéraire, par l'universalité de son propos, s'adresse à l'intimité de mon être. Je rencontre un texte qui - par une subtile et mystérieuse alchimie - parle de ce qui est au plus profond de moi. Ça parle... Il y une rencontre qui va non seulement me toucher mais qui va m'aider à me construire et à grandir. C'est cette rencontre initiatique que l'enfant peut faire avec un texte qui lui permet de faire l'expérience du littéraire. Et la littérature enfantine en France est d'une rare richesse : de nombreux albums permettent d'aborder avec intelligence toute une série de thèmes proprement philosophiques comme la mort, l'amour, la haine, l'angoisse, le mensonge, l'amitié. Les auteurs et les éditeurs de la littérature jeunesse contemporaine n'ont pas attendu l'approbation de l'institution philosophique pour proposer aux enfants et adolescents des textes qui les aident à penser leur condition humaine et le monde qui les entoure. Car " ne pas voler les enfants ", signifie aussi prendre au sérieux leurs interrogations philosophiques. Les enfants, si on prend la peine de les écouter, posent des questions métaphysiques déroutantes : " Peut-on savoir ce qu'il y a après la mort ? ", " J'étais où avant (de naître) ? " " Qu'est ce qu'un ami ? ", " A quoi reconnaît-on qu'on est amoureux ? ", " Pourquoi ne mange-t-on pas certains animaux ? ", " Pourquoi existe-t-il plusieurs langues ? ", " Qu'est-ce que ça veut dire " être grand ? ", " Pourquoi doit-on aller à l'école ? ", etc. " La métaphysique consiste à répondre aux questions des enfants " affirmait Groethuysen. Les enfants nous posent la question de la mort, de la liberté, de la morale, des relations humaines avec plus d'authenticité qu'un grand nombre d'adolescents de Terminale. Les enfants nous offrent cette expérience originelle de l'étonnement devant le monde et posent les questions sans auto censure. Nous devons saisir cette curiosité pour leur permettre d'avancer dans leur cheminement et leur apprendre progressivement à penser par eux-mêmes. Heureusement le monde de la littérature jeunesse l'a bien compris (si bien compris qu'aujourd'hui, la philosophie avec les enfants est devenue un " créneau porteur ", comme le montre par exemple le succès des " goûters philo ").

Dans le foisonnement des publications à portée philosophique, je distinguerai deux formes bien distinctes : D'une part les récits (albums, romans, récits illustrés, poésie, mythes contes ou fables) qui abordent métaphoriquement des questions métaphysiques et les productions " ad hoc ",sorte de " petits manuels à usage des enfants ", qui visent à les faire réfléchir plus explicitement sur des notions.

Des récits porteurs de sens

Avoir pris en compte les interrogations métaphysiques des enfants semble être une grande tendance de la littérature jeunesse contemporaine. Cette tendance reflète évidemment le nouveau statut de l'enfant dans nos sociétés. L'enfant n'est plus un petit être innocent et pur qui doit être protégé du monde et des préoccupations des adultes. En 1976, par le succès de la Psychanalyse des contes de fées, Bettelheim a convaincu beaucoup d'éducateurs que les véritables préoccupations des enfants, ce qui les intéresse et les motive profondément, c'est justement de pouvoir répondre à ces grandes angoisses existentielles : " Aujourd'hui, comme jadis, la tâche la plus importante et aussi la plus difficile de l'éducation est d'aider l'enfant à donner un sens à sa vie. En ce qui concerne ces expériences, rien n'est plus important que l'influence des parents et de tous ceux qui éduquent l'enfant ; vient ensuite notre héritage culturel, s'il est transmis convenablement à l'enfant. Quand il est jeune, c'est dans les livres qu'il peut le plus aisément trouver ces informations. À partir de là, je me suis trouvé très insatisfait de la plus grande partie de la littérature destinée à former l'esprit et la personnalité de l'enfant ; elle est incapable, en effet, de stimuler et d'alimenter les ressources intérieures qui lui sont indispensables pour affronter ses difficiles problèmes. Les abécédaires et autres livres pour débutants sont étudiés pour enseigner la technique de la lecture, et ne servent à rien d'autre. La masse énorme des autres livres et publications qui forment ce qu'on appelle la " littérature enfantine " vise à amuser l'enfant ou à l'informer, ou les deux à la fois. Mais la substance de ces écrits est si pauvre qu'elle n'a guère de signification profonde pour lui. L'acquisition des techniques -y compris celle de la lecture - perd de sa valeur si ce que l'enfant a appris à lire n'ajoute rien d'important à sa vie. Nous avons tous tendance à évaluer les mérites futurs de n'importe quelle activité sur la base de ce qu'elle offre sur le moment. C'est particulièrement vrai pour l'enfant qui, beaucoup plus que les adultes, vit dans le présent (...). Le principal reproche que l'on puisse faire à ces livres, c'est qu'ils trompent l'enfant sur ce que la littérature peut lui apporter : la connaissance du sens plus profond de la vie et de ce qui est significatif pour lui au niveau de développement qu'il a atteint.

Pour qu'une histoire accroche vraiment l'attention de l'enfant, il faut qu'elle le divertisse et qu'elle éveille sa curiosité. Mais pour enrichir sa vie, il faut en outre qu'elle stimule son imagination ; qu'elle l'aide à développer son intelligence et à voir clair dans ses émotions ; qu'elle soit accordée à ses angoisses et à ses aspirations ; qu'elle lui fasse prendre conscience de ses difficultés, tout en lui suggérant des solutions aux problèmes qui le troublent. Bref, elle doit, en un seul et même temps, se mettre en accord avec tous les aspects de sa personnalité sans amoindrir, au contraire en la reconnaissant pleinement, la gravité de la situation de l'enfant et en lui donnant par la même occasion confiance en lui et en son avenir. "

Le conte de fées a la même fonction que les grands textes littéraires chez les adultes. Lire, c'est rencontrer un texte qui m'aide à ordonner mes pensées, qui m'aide à formuler ou à prendre conscience de mes peurs, de mes incertitudes, qui me permet d'y répondre, d'y remédier. Ce qu'exprime magnifiquement la fin de L'arbre sans fin de Claude Ponti : de retour chez soi, l'héroïne, Hipollène, après un long voyage initiatique, où elle aura vécu, par le pouvoir de la fiction, toutes les étapes de la socialisation, retrouve Ortic, le monstre dévoreur d'enfants perdus. Il tente encore de l'effrayer, mais elle peut désormais lui répondre : " Je n'ai plus peur de moi ! ". Le monstre est aussitôt terrassé, et se transforme en misérable salade !

A mon sens, la publication et le succès de la Psychanalyse des contes de fées marquent un tournant décisif dans la reconnaissance du rôle que peut jouer la littérature dans le développement affectif et intellectuel de l'enfant. Sur ce point, le parcours d'un militant Freinet comme Serge Boimare est très significatif. Dans L'enfant et la peur d'apprendre, il décrit comment il en vient à abandonner les écrits fonctionnels, alors à la mode, pour des écrits culturels à forte dimension anthropologique (comme les mythes ou les romans de Jules vernes).

Il serait impossible de faire un recensement exhaustif de tous les textes de littérature jeunesse à portée philosophique disponibles à ce jour. Je ne fais ici que souligner une tendance forte de la création et de l'édition contemporaine. Je repère quelques symptômes de cette vague.

On commence à trouver des bibliographies par notions philosophiques. Anne Rabany, Anne Touzeau, Mireille Carton, Evelyne Bauquier ou Michel Tozzi ont commencé ce travail de recherche et de sélection.

En ce qui concerne les auteurs et les éditeurs, il est tout à fait significatif que sur de nombreux sites Internet de maisons d'éditions ou sur les sites spécialisés en littérature jeunesse, on peut retrouver des bibliographies thématiques et que beaucoup de ces thèmes sont des notions philosophiques. On y retrouve notamment beaucoup de notions ou de repères du programme des classes Terminales comme le Travail, l'Art, l'Identité, La différence, le Langage, le Bonheur, la Foi, la Liberté. On trouve aussi une multitude de thèmes annexes à ses notions comme la solitude, la mort, le temps, l'amitié, etc.

Par exemple, à ce jour, sur le site, ricochet, spécialisé de littérature jeunesse, on peut trouver 162 références pour "la mort/le deuil", 279 pour le thème de l'amitié, 268 sur l'amour, 103 sur l'Art, 66 sur la liberté, 43 sur la solitude, 62 sur la tolérance, 38 sur l'identité, 19 sur le bonheur, et même 28 titres sous la rubrique " Philosophie/Politique ". Sur le site de l'Ecole des Loisirs, on trouve 33 titres sur la mort, 81 sur la différence, 20 sur la solitude, etc.

Toutes ces références n'ont certes pas la même valeur en terme de portée philosophique mais la quantité des oeuvres proposées témoigne du souci de vouloir prendre en compte les interrogations philosophiques des enfants et de les aider dans leur cheminement par le biais de récits porteurs de sens.

Si on regarde maintenant du coté de la très ambitieuse liste des ouvrages du cycle 3, on retrouve cette même intention d'offrir aux élèves des oeuvres porteuses de sens. Les thèmes philosophiques sont clairement énoncés dans le résumé des oeuvres.

Dans la sélection des albums, on trouve notamment :

  • Remue ménage chez madame K de Wolf Erlbruch interroge les représentations du masculin et du féminin et pose implicitement les questions de l'irrationalité de l'angoisse existentielle (pourquoi Madame K. s'inquiète tout le temps pour tout ?), de la nécessité de donner un sens à son existence. " L'interprétation du texte se construira ainsi en fonction des valeurs mobilisées, statut de la femme, éducation, relations familiales, sens que l'on donne à la vie. Un livre sur les chemins tortueux de la liberté qui pourra entraîner le lecteur à une plus large exploration de l'univers étrange de Wolf Elbruch ."
  • Moi et rien de Kitty Crowher où une petite fille fait face au deuil de sa mère grâce à un ami imaginaire. Les programmes incitent clairement à faire un travail de mise en réseau sur le thème de la mort.
  • Yacouba de Thierry Dedieu représente un antique dilemme moral. Pour intégrer la communauté des hommes, faut-il que le jeune Yacouba tue le lion blessé ou qu'il lui laisse la vie sauve ? Par quel geste Yacouba va-t-il devenir un homme ? Faut-il choisir, comme dans Antigone, la loi de la communauté ou la voix de sa conscience ?
  • Nuit d'orage de Michèle Lemieux, où une petite fille est en proie à des angoisses existentielles tenaces. Là aussi, la portée philosophique de l'album est clairement revendiquée par les programmes : " Ou plutôt la tempête dans une tête de petite fille angoissée par ses peurs, ses questions existentielles sur l'origine de la vie, sur l'infini, l'amour et la mort. Sa quête de l'éternité enfin, pour avoir le temps de comprendre le mystère de l'univers...Cet album atteint le lecteur avec une grande force du fait de sa simplicité apparente et de l'universalité du propos philosophique. Sa lecture pourra être poursuivie par des échanges entre les enfants et par la lecture d'autres ouvrages qui posent pareillement des questions existentielles, Samedi et Dimanche : Le paradis des Cailloux de Fabien Velhmann (Dargaud), Tête à tête : 15 petites histoires pas comme les autres de Geert de Kockere (Milan). "

Dans la liste des romans et récits illustrés, on trouve aussi notamment :

  • Tête à Tête, 15 petites histoires pas comme les autres de Geert De Kocker et Klaas Verplnacje. Dans la lignée des fables de La Fontaine, mais sans morale explicite, les auteurs nous proposent 15 petits dialogues entre des animaux sur la mort, l'amitié, le sens de la vie. Les documents d'applications insistent là aussi sur la dimension philosophique du texte : " Chaque dialogue, s'il est parfois un petit débat de couleur philosophique, est surtout une joute verbale, faite soit de ruse, soit d'humour, soit de naïveté ou de pseudo-naïveté, de raisonnement poussé à l'extrême, voire à l'absurde... Les discussions qui sont aussi de petites querelles abordent des questions essentielles, mais sont le plus souvent tournée en dérision ; elles font apparaître que l'on ne sait toujours pas pourquoi on agit, parle, pense comme on le fait, quand il est question de la vie, de la mort, de l'amitié, de l'amour, de l'intelligence, de la beauté... ".
  • Pochée de Florence Seyvos et Claude Ponti, magnifique conte philosophique sur le deuil et la construction de soi. " Pochée est une petite tortue bien décidée à vivre comme une grande, être heureuse et se prouver qu'elle est une " fille bien ". Rien n'est pourtant si facile : après la mort de son ami, Pouce, il lui faudra s'obstiner pour retrouver le goût de vivre, préserver sa solitude et sa liberté, maîtriser les souvenirs. De quoi a-t-on besoin pour être soi ? Qu'est-ce qu'aimer ? Quel est le bonheur possible après la mort de celui qu'on aime ? Autant de grandes questions, universelles et vitales qui sont abordées sur le mode du conte, dans un récit qui allie extrême simplicité et bouleversante profondeur. Accessible aux plus jeunes lecteurs, il touche aussi les plus grands et ouvre la voie aussi bien à la méditation qu'à la discussion. "
  • Enfin l'incontournable Petit Prince de Saint-Exupéry, lui aussi présent dans cette liste. " Ce livre s'apparente cependant à un conte moral. Le Petit Prince se comporte comme un extra-terrestre naïf, qui découvre la terre après les autres planètes. Mais, une part, sa façon de voyager notamment, ressortit au merveilleux, non à la science-fiction. D'autre part, sa naïveté n'est pas seulement celle d'un étranger à nos coutumes, c'est aussi celle d'un enfant en train de construire ses références. Conte moral car d'une part, les comportements aberrants de certaines " grandes personnes " sont montrés dans leur inanité : le roi solitaire, le vaniteux, le buveur, le businessman, l'allumeur de réverbère, le géographe qui n'a jamais quitté son bureau et d'autre part, le Petit Prince est initié à des comportements permettant de se construire affectivement : comment agir pour obtenir l'amitié de quelqu'un, que faire quand on est amoureux. La fin ouverte -le Petit Prince est-il mort ou on ? - est toujours à l'origine d'un débat, alimenté par les déclarations de l'enfant : " J'aurai l'air d'être mort mais ce ne sera pas vrai. ", mais aussi par le ressenti ambivalent du narrateur. "

Dans la sélection de la poésie, là aussi, on est frappé par la richesse philosophique des oeuvres proposées. Il est tout à fait significatif qu'un auteur comme René Char par exemple soit présent dans la liste.

Quelques manuels de didactique du français commencent explicitement à proposer des prolongements de réflexion philosophique aux activités de compréhension et d'interprétation des textes. C'est le cas des trois manuels suivants : le plus explicite est celui de Nadia Miri et d'Anne Rabany, Littérature : album et débat d'idées, cycle 3, chez Bordas (2004) ; celui d'Oscar Brenifier., À nous le français ! Le guide de l'enseignant, CE1, chez Sedrap (2005) et celui de Christian Poslaniec, Christine Houyel et Hélène Lagarde, Comment utiliser les albums en classe, dans le chapitre 6, " L'amour, est-ce un conte de fées ? ", Paris, Retz, 2005. (Je proposerai en 2007 un manuel chez Hachette sur " Des ateliers de philosophie à partir de la littérature jeunesse ").

Vu l'engouement pour la philosophie avec les enfants, les éditeurs proposent des collections de récits et de contes philosophiques, véritable création ou adaptation de mythes fondateurs.

Le succès mondial du Monde de Sophie paru en France en 1995, y est sûrement pour quelque chose. Le livre de Jostein Gaarden a véritablement permis de mettre en lumière un besoin très largement partagé de sens et de philosophie. Cette soif dont parle Michel Tozzi quand il souligne depuis une vingtaine d'année la montée d'une exigence de réappropriation démocratique des grandes questions morales, politiques et philosophiques. Avec le développement des cafés philo, le succès du Monde de Sophie signe dans les années 1990 l'avènement de cette demande sociale et citoyenne, de cette quête de sens dans un monde matérialiste, individualiste et désenchanté. Je cite la quatrième de couverture de l'édition grand format de 1995 : " Qu'est-ce qu'il y a de plus important dans la vie ? Tous les hommes ont évidemment besoin de nourriture. Et aussi d'amour et de tendresse. Mais il y a autre chose dont nous avons tous besoins : c'est de savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons. " Le pari de l'auteur est bien de rendre accessible les grands auteurs, les grands courants de l'histoire de la philosophie à de jeunes lecteurs (à partir du collège, même si certains passages peuvent être étudiés dès le cycle 3). C'est bien le pari de l'éducabilité philosophique des enfants qui est fait. C'est bien le pari d'une transposition intelligente d'une discipline pourtant trop souvent réservée " aux grands ".

Chez Actes Sud, on peut trouver la collection " les contes philosophiques " : avec des titres comme Marguerite et la métaphysique de Virginie Lou sur les grandes interrogations, ou L'étrange guerre des fourmis d'Hubert Nyssen sur l'incompréhension et la violence.

Chez Autrement, une petite grenouille philosophe rencontre un beau succès. Dans Les réflexions d'une grenouille et Ma vie de Grenouille et les Nouvelles réflexions d'une grenouille (2002, 2003, 2004), Kazuo Iwamura met sous la forme de la bande dessinée les aventures métaphysiques d'une batracienne en proie à l'étonnement devant le monde. Ces ouvrages sont effectivement un " savoureux moment de philosophie à la portée des enfants ", comme le souligne la critique du site ricochet.

Toujours chez Autrement, coll. jeunesse : On trouve dans la collection " Les petits albums de philosophie ", Le bonheur selon Ninon et La vérité selon Ninon d'Oscar Brenifier (2005). La vérité selon Ninon a obtenu un prix au salon du livre de Montreuil en 2005. Sous la forme de la bande dessinée, l'auteur nous donne à voir le quotidien d'une petite fille toujours aux prises avec des problématiques philosophiques ou des dilemmes moraux. Pour approfondir la réflexion, l'auteur fait référence à des mythes fondateurs (comme celui des Danaïdes ou de Sysiphe) ou à des auteurs, ce qui permet d'éclairer les enjeux de la problématique et surtout de restituer le caractère universel des interrogations de Ninon (à paraître prochainement, Ninon est amoureuse). L'intention didactique est très claire. On peut ainsi lire sur le site Internet des Editions Autrement la critique suivante : " Grâce au regard, à la naïveté, aux réflexions de Ninon, une adorable petite fille, nous découvrons, l'air de rien, la philosophie au quotidien. Non seulement nous faisons le tour des problématiques et des concepts posés par les notions de vérité et de mensonge, mais en plus, nous apprenons à réfléchir, à suivre un cheminement de pensée qui va loin ! ".

Albin Michel publie les collections " Paroles " et " Carnets de sagesse ".

Dans Les philo-fables (2002), Mon premier livre de Sagesse ou Petites et grandes fables de Sophios (2003), Michel Piquemal et Philippe Lagautrière ont fait le pari d'une adaptation des grands mythes, fables et légendes de notre patrimoine universel pour les mettre au service de la curiosité philosophique des plus jeunes.

Michel Piquemal explique sa démarche : " Lorsqu'on veut dialoguer avec les enfants on a besoin de supports narratifs. Il est difficile d'appréhender par exemple les concepts de liberté ou de justice de manière abstraite. Mais il est plus facile de le faire à partir de la célèbre fable de La Fontaine, Le loup et le chien, car ce récit pose de vraies questions. "

Les philo-fables se composent en fait de deux parties : les fables et " dans l'atelier du philosophe ", composé de pistes de réflexion philosophique accompagnées de questions. Les questions sont là pour dépasser le sens littéral, interpréter l'implicite, engager un débat interprétatif qui peut déboucher sur une discussion à visée philosophique. Les philo-fables se situent à la frontière des deux genres que je distinguerai : une partie de pur récit et une partie plus didactique qui peut faire penser à un manuel. Dans la même collection, on trouve également dans le même esprit les Sagesses et malices de Socrate, philosophe de la rue de Christian Roche et Jean-Jacques Barrère, qui vise à vulgariser la pensée du père de la philosophie occidentale.

À la frontière entre les deux genres, entre le récit purement littéraire et le guide ou manuel, il nous faut signaler aussi les romans de M. Lipman. Quand ce professeur américain a construit une méthode d'apprentissage du philosopher avec les enfants, il a écrit des romans, à la valeur littéraire très faible car très didactiques et très explicitement conçus comme des outils pédagogiques. M. Lipman a écrit sept romans accompagnés du livre du maître qui guide très précisément l'élève vers la rigueur de la pensée philosophique. En France, seul un seul de ces romans est publié, et les livres du maître sont très difficiles à se procurer. Cependant cette méthode et ces ouvrages sont couramment utilisés dans les ateliers en Belgique ou au Canada.

" Des manuels de philosophie pour enfants "

En plus d'albums, de romans, de contes qui abordent avec intelligence toute une série de problématiques philosophiques, nous assistons actuellement à une mode éditoriale, celle des sortes de " petits manuels de philosophie " à usage des enfants. Le panorama que je tente ici n'est nullement exhaustif, il ne fait que refléter là aussi une tendance lourde de l'édition contemporaine. Je me limite notamment aux collections qui peuvent intéresser les enfants dès le cycle 3 (c'est pourquoi je ne parlerai pas d'ouvrages destinés uniquement aux adolescents, comme par exemple La philo 100% ados (2 tomes), d'Yves Michaud chez Bayard ou La philosophie expliquée à ma fille de Roger Pol-Droit au Seuil).

En ce qui concerne l'édition en France, la collection la plus connue dans le genre des " petits manuels " est sûrement celle des " goûter philo ", éditée par Milan. Michel Puech, professeur de philosophie à la Sorbonne, et Brigitte Labbé proposent de faire le tour d'une problématique philosophique par le biais à la fois d'une réflexion générale et de petites anecdotes, souvent très pragmatiques, pour illustrer le propos. 25 titres sont à ce jour proposés (comme La vie et la mort, Le travail et l'argent, Le bien et le mal, La parole et le silence) sous divers formats. Certaines éditions contiennent même un CD. Le succès est considérable. Personnellement à chaque fois que j'organise un atelier de philosophie, je me procure le goûter philo sur le thème et je le laisse à disposition des élèves. L'engouement pour cette série est considérable et les enfants doivent s'inscrire sur une liste d'attente pour pouvoir emprunter l'ouvrage.

Toujours chez Milan (Milan junior) coll. " Les essentiels ". Les ouvrages de cette collection, abordable au cycle 3 (" dès 9 ans " annonce la quatrième de couverture), abordent des sujets à la fois philosophiques ou de société. Ils essayent de faire le tour d'un sujet en usant d'une maquette colorée, pleine de photos, de documents, de références historiques à l'actualité, et à la littérature. Ce sont des ouvrages très documentés qui peuvent, comme les " goûter philo ", servir d'outils de préparation de la notion pour les enseignants. (Voir notamment de Magali Clauserner-Petit, Garçons et filles : tous égaux ?)

Chez Nathan : La très explicite collection " PhiloZ'enfants "d'Oscar Brenifier. Huit titres existent déjà, notamment, Moi, c'est quoi ?, La liberté, c'est quoi ?, Les sentiments, c'est quoi ?. Ces ouvrages proposent des rubriques sous formes de questions ouvertes (par exemple, "Est-ce bien d'être amoureux ? ", suivies de propositions, de thèses et d'antithèses, d'arguments et de contre arguments, dans un style court et vif et des illustrations ludiques de Serge Bloch (bien connu des nombreux amateurs des Max et Lili).

Chez Autrement :

Autrement Junior est également une collection qui touche le jeune public sur des sujets délicats et profonds. Par exemple Pourquoi la guerre ?, Pourquoi je vais à l'école ?ou Est-on obligé de croire en Dieu ? Une fiction courte est d'abord proposée puis des remarques sont illustrées et développées par des réflexions et informations sur le thème. L'ouvrage est articulé sous plusieurs rubriques : L'Etat des lieux dans le monde aujourd'hui, Les lois, une bibliographie, des adresses, un lexique. Les auteurs recherchent parfois à nuancer des concepts proches (comme par exemple pacifisme et non violence).

Chez Audibert, on trouve la collection " Brins de philo "

Par exemple : Christian Campagne, Les guerres sont--elles inévitables ?2002 ou Anissa Castel, Faut-il toujours dire la vérité ?ou Qu'est-ce qu'aimer ?

Dans la Quatrième de couverture de Faut-il toujours dire la vérité ? ", on peut lire : " Les interrogations de votre enfant vous embarrassent. Il souhaite des réponses précises, convaincantes, sans tricher. Il aimerait en parler plus longtemps avec vous. Ou tout simplement vous désirez évoquer certains sujets avec lui. Vous hésitez, vous doutez parfois de vos arguments, vous ne trouvez pas toujours les mots justes. Anissa Castel, philosophe, propose dans ce petit livre une réflexion et des éléments de réponse aux questions concernant la vérité et le mensonge dans un langage clair, accessible et vivant. Une formule originale, un livre complice pour aider à grandir. Pour les parents et les enfants à partir de 11 ans "

Enfin, toute dernière collection en date, vient de paraître chez Gallimard les " Chouette penser ! ", coll. Giboulées dirigée par la philosophe Myriam Revault D'Allonnes. Il est tout à fait significatif et remarquable que cette grande universitaire reconnue s'intéresse et travaille à rendre la philosophie accessible aux plus jeunes.

Alors bien sûr, la qualité de l'ensemble de tous les ouvrages existants est très inégale. Aux deux extrêmes, on peut trouver soit des collections ou des oeuvres étiquetées " philo " (le créneau est porteur en ce moment...) mais au contenu moralisateur ou indigent, soit des ouvrages abscons qui semblent plus écrits pour flatter le narcissisme des parents que pour véritablement enrichir l'esprit des enfants. Cependant cette profusion nous semble un signe positif car elle démontre que les interrogations métaphysiques des enfants sont désormais entendues et que la question de la philosophie avec les enfants est aujourd'hui réellement posée.

La littérature peut effectivement leur permettre de mieux comprendre le monde, de le rendre plus intelligible. En leur offrant des récits porteurs de sens, ils pourront faire l'inoubliable expérience initiatique de l'entrée dans le monde de la pensée, de l'intelligence et de la beauté.

Cadre empirique

Dans le cadre de ma thèse, j'interviens dans plusieurs écoles élémentaires de la Sarthe pour animer des ateliers de discussions à visée philosophique à partir de la littérature jeunesse. Ma démarche est toujours la même : après avoir choisi avec les élèves et l'enseignant de la classe le thème des prochaines discussions, j'établis une bibliographie d'une petite dizaine d'albums qui servira de culture générale commune. Ces références permettent d'aborder les différents aspects de la problématique, d'élargir les points de vues, de montrer d'autres façons de regarder le monde et de considérer les problèmes posés. Ces bibliographies se composent à la fois d'albums de littérature jeunesse comprenant beaucoup d'implicite (priorité est donnée aux albums de la liste cycle 3) et d'albums plus fonctionnels (comme les Max et Lili ou les " goûters philo "). Nous privilégions aussi la récurrence à certains auteurs comme Claude Ponti, Anthony Browne, Yvan Pommeaux, Grégoire Solotareff ou Wolf Erlbruch. Nos bibliographies comportent presque toujours un conte de fées traditionnel. Les albums sont lus pendant les semaines qui précèdent le débat sur le thème (entre 8 et 15 jours en général entre deux séances). Certains sont lus à haute voix à toute la classe par le professeur des écoles titulaire (dans des moments de détente, en fin de matinée ou de journée). Il vérifie simplement la compréhension du récit sans engager de questionnements ou de réflexions sur les thèmes dégagés par les albums.

Les autres livres sont mis à disposition des élèves dans le coin BCD de la classe et ils peuvent les consulter ou les emprunter quand ils veulent. Le jour de la discussion, tous ces albums sont présents au centre du cercle des enfants et je les invite à faire appel à cette culture littéraire commune à la classe pour réfléchir. Le débat interprétatif et le débat réflexif sont intimement liés durant ces séances de discussions à visée philosophique.

À mon sens, ce dispositif présente les avantages :

  1. de créer une petite culture littéraire commune à la communauté de recherche;
  2. d'élargir les points de vue et de montrer la problématique sous ses différents aspects (par exemple le mensonge comme un grave défaut - comme dans Pinocchio, ou le mensonge comme une ruse relevant d'un moindre mal -le chasseur dans Blanche neige);
  3. de mettre le problème à bonne distance : je parle de moi mais à travers un récit qui me permet de sortir de l'affectivité, de prendre assez de recul pour commencer à réfléchir.

Cet appel fait à la littérature permet effectivement aux élèves de progresser dans leur réflexivité philosophique. Quand, par exemple, dans un débat consacré au mensonge, les enfants réinvestissent spontanément les exemples tirés de leurs différentes lectures, leur réflexion atteint alors une plus grande profondeur. Certes, " c'est pas bien de mentir ", mais que penser de l'attitude du chasseur dans Blanche Neige quand il ment à la marâtre sur le sort qu'il a réservé à la jeune princesse ou de celle de la femme de l'ogre dans le Petit Poucet quand celle-ci ment à son mari pour protéger les enfants ? Ainsi à partir " d'exemples exemplaires ", les enfants quittent le registre de leur quotidienneté - et donc d'une trop grande affectivité - et peuvent commencer à réfléchir sur des notions problématiques.

CONCLUSION

La littérature de jeunesse n'est littérature que lorsqu'elle vise moins à être adaptée à une idée de ce qu'est l'enfant qu'à être une oeuvre véritable. Est littéraire ce qui est libre, ce qui s'écrit sans préjugé sur le lecteur et de ce qu'on suppose être ses désirs.

La littérature ne se limite pas au simple divertissement, c'est pourquoi elle dépasse largement la notion de plaisir. On peut éprouver beaucoup de plaisir à lire un texte qui ne vous apportera rien de plus que ce bon moment passé et qui sera vite oublié. Cette caractéristique n'est pas propre à la littérature mais à l'art en général. On pourrait faire la même analyse de la musique, de la peinture, du cinéma. L'oeuvre d'art, en l'occurrence l'oeuvre littéraire, est initiatique, elle est l'alchimie d'une rencontre aléatoire qui me permet de donner sens à mon existence et sens au monde.

Pour beaucoup d'enfants, l'école est le seul lieu de rencontre possible avec ces oeuvres, le seul lieu où l'adulte les mènera en bateau, en bateau livre (cf. illustration célèbre de Philippe Corentin pour l'école des loisirs), voyage qui l'amènera, avec intelligence et beauté, à se découvrir soi-même et à s'ouvrir aux autres. La finalité même de l'authentique philosophie...

Diotime, n°30 (07/2006)

Diotime - La portée philosophique de la littérature jeunesse