Réflexion

Les maladies philosophiques

Ou la consultation philosophique éclairée par Wittgenstein

Claude Lupu, DEA de philosophie

Les années 90 ont été le théâtre d'une explosion de la " demande philosophique " sous diverses formes : édition grand public, cafés-philo, universités populaires, ateliers de philosophie pour enfants... Ainsi, depuis une quinzaine d'années environ, la philosophie déborde de son cadre institutionnel, scolaire et universitaire. Certains ont interprété ce phénomène comme le symptôme d'un profond malaise sociétal : à une époque où les figures de la transcendance sont brouillées et où le sentiment dominant est la peur face à une montée des périls en tout genre, la philosophie apparaît comme un succédané de religion à même d'apporter sens, valeurs et croyances à l'individu occidental en errance dans un self-service normatif.

C'est dans ce contexte que sont apparues des pratiques de " consultation philosophique ", d'abord en Allemagne, puis aux États-Unis et dans un certain nombre de pays occidentaux1. La plupart de ces philosophes praticiens se réclament d'une vocation thérapeutique originelle qui, de Socrate aux thérapeutes d'Alexandrie, en passant par Épicure et Lucrèce, faisait du philosophe un " médecin de l'âme ". Mais le salut de l'âme ou sa version médicale, la santé mentale, ne sont plus depuis longtemps l'affaire des philosophes : ils s'en sont délestés au profit d'autres disciplines spirituelles, médicales ou psychologiques. Ainsi, alors même que la psychanalyse a perdu aujourd'hui la position prééminente qui était la sienne, la consultation philosophique peine à trouver sa place parmi le large éventail des pratiques modernes du souci de soi : les innombrables formes de psychothérapies, les techniques de développement personnel, le coaching ou les disciplines médico-spirituelles venues d'Orient2... Afin d'affirmer leur spécificité, les philosophes praticiens s'appuient sur une tradition vieille de 2500 ans, mais la figure du philosophe théoricien - le maître, l'écrivain ou le professeur - y étant omniprésente, ils ne trouveront guère que Socrate comme unique précurseur de leur pratique ; si l'on prend en compte le fait qu'il s'agit d'un personnage plus conceptuel que réel, cet appui paraît dès lors bien fragile. La consultation philosophique moderne risque donc de n'être au pire qu'une pâle copie des dialogues platoniciens, au mieux une conversation intellectuelle, un cours particulier ou une forme un peu sophistiquée de thérapie cognitivo-comportementale.

Il y a un paradoxe qui peut s'énoncer ainsi : accoler à ces nouvelles pratiques le vocable " philosophiques ", c'est affirmer qu'elles relèvent de la plus théorique3 des disciplines. Pourtant elles semblent dépourvues de principes et de concepts spécifiques à même de leur fournir un cadre... et ce, alors même que l'une des philosophies majeures du 20e siècle - celle de Ludwig Wittgenstein - est liée à un projet résolument pratique et explicitement thérapeutique. Ainsi, le paradoxe précédent s'accompagne d'une double énigme :

  • les philosophes praticiens ne se sont pas saisis du programme thérapeutique précisément formulé et développé par Wittgenstein4 ;
  • les commentateurs de Wittgenstein, tout en soulignant son parti pris résolument pratique - voire même anti-théorique -, ont considéré l'idée d'une philosophie thérapeutique comme une simple métaphore heuristique, et non comme un programme à mettre en oeuvre.

Je me propose ici d'envisager le programme de Wittgenstein, " au premier degré ", comme base théorique d'une pratique thérapeutique réelle. En m'appuyant sur l'anthropologie philosophique de Wittgenstein, je tenterai d'esquisser les prolégomènes d'une " thérapie philosophique " d'inspiration wittgensteinienne, une " logo-thérapie ".

UNE PHILOSOPHIE PRATIQUE ... SANS PRATICIENS

Revenons d'abord sur ce fait troublant : Wittgenstein a jeté les bases d'une philosophie thérapeutique, et pourtant, malgré son immense succès posthume, ce programme n'a jamais réellement été mis en pratique5. Cette énigme à elle seule exige un travail d'élucidation que je ne ferai ici qu'esquisser.

" ... Wittgenstein voudrait que nous regardions en quelque sorte philosophiquement sous nos pieds, c'est-à-dire en direction de l'ordinaire, du quotidien et du banal, et non pas au-dessus de nos têtes, c'est-à-dire vers des hauteurs auxquelles la tradition philosophique semble avoir situé une fois pour toutes les problèmes et leur solution... "6. Mais l'ironie de l'histoire, c'est qu'il a fourni un programme de recherche théorique à plusieurs générations de philosophes universitaires focalisés par nature sur l'histoire de la philosophie, et peu disposés à se laisser tenter par l'aventure d'une pratique " philosophico-thérapeutique ".

" [Renonçant] ouvertement aux prestiges et aux richesses de la tradition savante pour prêcher et pratiquer l'esprit de pauvreté radicale en philosophie "7, le " geste " philosophique de Wittgenstein est d'une radicalité tellement inouïe, qu'il pose un problème crucial aux nouveaux " philosophes-praticiens " : s'inscrire dans le sillage de Wittgenstein revient au fond à scier la branche - déjà bien fragile - sur laquelle ils sont assis, autrement dit, se priver de la référence autorisée à 2500 ans de tradition philosophique.

Plus sérieusement, l'énigme posée par la (non-)réception du programme thérapeutique de Wittgenstein relève d'un travail d'élucidation philosophique. Celui-ci pourrait s'engager sur la voie suivante : le style philosophique de Wittgenstein se caractérisant par l'usage répété de certaines métaphores, il peut s'avérer difficile de mesurer leur portée exacte, et de déterminer les limites des analogies sur lesquelles elles reposent. Ainsi en va-t-il de la métaphore qui est au centre du projet thérapeutique de Wittgenstein, celle de "  maladie philosophique ".Je compte examiner ici l'hypothèse suivante : on a peut-être sous-estimé la portée réelle de cette expression en la réduisant à une simple figure heuristique.

UNE VISION HOLISTE

La notion de maladie philosophique est à replacer dans un ensemble d'analogies " constitutives " qui donne une cohérence globale à l'anthropologie philosophique de Wittgenstein.

1) Le langage est pour l'homme ce qu'une maison ou une ville est pour ceux qui y habitent : le milieu " naturel " à la fois ordonné et chaotique - comme une ville très ancienne - où ils vivent quotidiennement. Par cette analogie, Wittgenstein veut nous faire sentir d'une part que le langage est un patchwork vivant, mouvant, fait d'innombrables jeux de langage,et d'autre part que nous autres, êtres humains, sommes à tel point marqués par le sceau du langage, que nos formes de vie sont indissociables de ces jeux de langage.

2) La philosophie est comme une " tendance naturelle " qui nous pousse à vouloir nous affranchir des limites que le langage impose à l'expression de notre pensée, autrement dit à vouloir " sortir de la maison " ou à vouloir y " mettre de l'ordre " - " quitter la ville " ou " en redessiner les plans ". Cette " tendance " peut être dite " naturelle " au sens où elle est en chacun de nous, mais la force est très différente selon les individus. Elle est évidemment particulièrement marquée chez les philosophes de profession.

3) Cette " propension naturelle " peut devenir " pathogène "... de deux manières :

  • En prétendant y " mettre bon ordre ", c'est-à-dire par leur arrogance et leur dogmatisme, certains philosophes risquent d'abîmer notre bien commun, le langage, en perturbant son ordre spontané qui est le résultat d'une évolution naturelle, ce qui en fait un outil parfaitement adapté à nos besoins quotidiens.
  • En devenant excessive, compulsive et obsessionnelle, cette tendance peut provoquer un trouble profond chez un individu sous la forme d'un problème philosophique insoluble8. Ainsi, nous risquons de transformer notre maison en " prison ".

4) La philosophie a donc une tâche " thérapeutique " : une tâche de " santé publique " qui consiste à remonter à la source d'un système philosophique pour mettre à jour certaines images ou certaines confusions sur lesquelles il a été bâti. Celles-ci consistent souvent à prendre un mot pour une chose ayant une existence indépendante, ou à vouloir tirer des conséquences épistémiques de relations purement grammaticales entre des mots.

Vis-à-vis de l'individu " empêtré " dans un problème insoluble, le " philosophe clinicien " est comme un thérapeute face à un malade. La " cure philosophique " consiste à aider une personne qui souffre à remonter à la source de sa perplexité ; il ne s'agit pas de " résoudre " ce qui ressemble à un problème - mais qui n'en est pas un, puisqu'il n'a pas de solution - mais de dissoudre le " problème ", le faire disparaître de la scène intellectuelle du " patient ", comme le médecin fait disparaître un symptôme.

Ce réseau d'analogies donne forme à une véritable vision " holiste " de l'être humain où le corps, l'esprit et le langage forment les niveaux partiels, semi-autonomes, d'un tout qui ne se réduit à aucune de ses parties et qui n'en est pas simplement la somme9. Cette anthropologie philosophique n'est donc pas un monisme, elle s'oppose à toutes les visions partielles, les réductionnismes (naturalisme, psychologisme, etc.), l'idéalisme ou l'empirisme, et à celles qui, comme le dualisme, dissocient ce qui est intimement lié10.

QUELLES SONT LES LIMITES DE CES ANALOGIES ?

L'analogie n° 1 ( Le langage est pour l'homme ce qu'une maison ou une ville est pour ceux qui y habitent)a une simple fonction heuristique. En projetant un domaine de réalité (le langage), sur un autre domaine aussi familier mais plus visible (une ville ancienne), Wittgenstein veut nous faire comprendre ce qu'est un ordre spontané11: il est le fruit de l'activité humaine, mais il n'a été voulu par personne. La portée de cette analogie se limite à cette fonction heuristique, ce qui signifie qu'il faut l'abandonner quand elle a joué son rôle, jeter l'échelle après l'avoir escaladée.

Toute autre est la portée de l'analogie n° 2 ( La philosophie est comme une tendance naturelle) : elle intègre la philosophie au sein d'une vision anthropologique, une " méta-philosophie ". Nous autres, êtres humains, sommes marqués par le sceau du langage. Cela signifie que le langage, produit de notre histoire naturelle,est un outil tellement ancré en nous et tellement puissant qu'il nous fascine, à tel point que nous refusons l'idée qu'il y a des limites à l'expression de notre pensée. Ainsi sommes-nous tentés de vouloir soumettre notre langage à notre volonté en faisant dire aux mots ce qu'ils ne disent pas. C'est cette tendance profonde qui constitue selon Wittgenstein le fond " pulsionnel " de l'activité philosophique12. Et cette analogie peut être dite " constitutive " au sens où elle sous-tend les analogies n°3 et 4 qui fondent la possibilité d'une pratique " philosophico-thérapeutique ".

LES " MALADIES PHILOSOPHIQUES "

" Le philosophe traite une question comme on traite une maladie. " L. Wittgenstein13

L'analogie n° 3 est parfaitement résumée par l'expression "  maladie philosophique ". Bien que celle-ci ait peu d'occurrences dans le corpus des écrits de Wittgenstein, elle a une grande importance car on peut la considérer comme le sténogramme de tout un ensemble de termes qui, eux, apparaissent avec une grande fréquence, et qui appartiennent à différents paradigmes qu'il faut bien distinguer : celui de la pathologie au sens strictement médical - douleurs, crispations, crampes, bosses, folie... -, celui des émotions - inquiétude, tourment ... celui de l'erreur - illusions, mythologies, superstitions... ; il y a aussi d'autres termes comme ensorcellement ou envoûtement qui ne se laissent pas facilement classer. Une telle multiplicité catégorielle correspond à la méthode synoptique de Wittgenstien, qui consiste à multiplier les points de vue pour saisir une idée dans toute son étendue, et éviter ainsi de nourrir sa pensée d'une seule catégorie d'exemples - ce qu'il appelle le régime unilatéral14. C'est la corrélation entre ces différents paradigmes (la pathologie, la souffrance15, l'erreur, l'aliénation), qui justifie l'appariement de ces deux termes hétérogènes : maladie et philosophe.

Mais cela n'est pas suffisant pour donner une véritable consistance à la notion de maladie philosophique, il manque encore l'ensemble des éléments " étiologiques " que l'on trouve au fil des écrits de Wittgenstein :

  • Une soif de généralité 16 nous pousse à chercher obstinément quelque chose de commun entre les différents usages d'un mot dans d'innombrables jeux de langage qui n'ont entre eux que des airs de famille.
  • La soif de clarté est cette propension qui nous pousse à vouloir à tout prix définir un mot, en abstraire une essence ayant la pureté du cristal, en faire un concept " à bords nets ", sans bavure, sur le modèle des concepts géométriques. Nous oublions tous les cas où ce mot est utilisé différemment, tant l'idéal nous aveugle 17
  • L' envoûtement exercé sur notre entendement par certains mots nous pousse à les prendre eux-mêmes pour des choses18. Cette fascination se traduit aussi par une tendance à sublimer la logique de notre langage 19 qui nous entraîne à prendre des contraintes grammaticales pour des éléments de savoir. En outre, certaines images ou certaines analogies très anciennes sont sédimentées, enkystées dans notre langage à tel point que nous sommes irrésistiblement tentés de croire qu'elles décrivent la réalité : par exemple l'écoulement du temps, le fait pour les êtres animés d' " avoir " un corps alors que les choses " sont " des corps20.

Les problèmes qui proviennent d'une fausse interprétation des formes de notre langage ont le caractère de la profondeur. Ce sont de profondes inquiétudes qui sont enracinées en nous aussi profondément que les formes de notre langage, et dont la signification est aussi importante que celle de notre langage. " (L. Wittgenstein21).

La maladie philosophique, c'est le " devenir pathologique " de la philosophie22. Cette métaphore relève de l'analogie suivante : la " mauvaise philosophie " est pour la pensée ce que la maladie est pour le corps. Et cette analogie va bien au-delà d'un simple procédé heuristique, elle revient en fait à étendre le domaine d'application de la notion de " maladie " à la sphère intellectuelle, qu'elle soit publique ou privée. Deux arguments permettent d'étayer la validité d'une telle interprétation :

Dans la vision " holiste " qui est celle de Wittgenstein, corps et psyché formant une totalité indissociable (de même que les jeux de langage avec les formes de vie), il n'y a aucune raison de limiter la notion de " maladie " à la pathologie organique ou à la folie, car la " tendance philosophique " qui est en chacun de nous peut, par excès, perturber la scène intellectuelle constituée par nos croyances, nos certitudes et nos doutes, qui nous permet de penser et donc de vivre en harmonie avec notre environnement.

Les maladies philosophiques décrites par Wittgenstein ont les traits de véritables " névroses intellectuelles " par leur caractère anxiogène ( tourments, inquiétudes profondes...), obsessionnel et conflictuel. Ainsi un noeud conceptuel se forme lorsque le langage est en roue libre. Par exemple lorsque certains mots qui nous fascinent particulièrement (ceux qui ont une dimension ontologique comme être ou avoir, métaphysique comme âme ou liberté, cognitive comme savoir ou douter, normative comme devoir ou pouvoir,psychologique comme penser ou comprendre) sont extraits des jeux de langage pour devenir des signes morts, des fétiches que nous voudrions manipuler à notre gré23. Un tel noeud conceptuel peut alors donner naissance à ce qui ressemble à un problème, un dilemme, un paradoxe, appelant une solution que nous cherchons alors sans trêve, mais en vain ! Nous ignorons que l'origine de ce conflit est en nous24.

Avant d'aller plus loin, il faut ici dissiper un soupçon : une telle conception n'a pas manqué d'être interprétée comme une prise de position anti-philosophique, d'autant que Wittgenstein a longtemps été associé pour diverses raisons à la croisade anti-métaphysique du Cercle de Vienne25 : un étrange et spectaculaire malentendu selon J. Bouveresse26. On oublie facilement que Wittgenstein considérait le Tractatus logico-philosophicus, unique oeuvre publiée de son vivant, comme le symptôme d'une telle maladie philosophique dont il ne s'était d'ailleurs jamais considéré entièrement " guéri ". Or cette conscience aiguë s'accompagnait chez Wittgenstein d'un sentiment de compassion pour les philosophes qui, comme lui, rendus malades par un problème, ont passé leur existence à chercher à le résoudre, ce qui a donné d'admirables constructions intellectuelles, les systèmes philosophiques, que l'on doit admirer et méditer, même s'il faut aussi les comprendre, du point de vue de Wittgenstein, comme des tentatives désespérées d'auto-guérison, de magnifiques châteaux de cartes. Par contre Wittgenstein méprisait au plus haut point l'arrogance de certains philosophes universitaires pantouflant dans leurs certitudes et devenus totalement insensibles aux problèmes27.

LA " CURE " PHILOSOPHIQUE

Nous reconduisons les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien. " (Recherches philosophiques, §11628).

" Prenez soin de votre langage, toutes les autres choses prendront soin d'elles-mêmes. " (Jacques Bouveresse29).

La philosophie, par sa tendance spontanée à produire des dichotomies, risque d'agir de façon " nocive " sur la scène intellectuelle, car elle creuse de véritables fossés entre certaines entités intrinsèquement liées. Or Wittgenstein, tentant de revenir à l'unité première de l'homme, avant la " dissociation philosophique ", veut faire apparaître la relation interne existant entre ces entités. Ses exemples privilégiés sont : la douleur et son expression, la règle et son application, le désir et sa réalisation, la réflexion et l'action, le langage, le corps et la vie quotidienne... Il veut nous encourager à résister à la propension " philosophique " à dissocier ou fragmenter des pratiques vécues comme unies et continues... quand nous ne philosophons pas ! À première vue, le fait que Wittgenstein s'attaque à des positions philosophiques surplombantes (comme le dualisme philosophique, coupable selon lui d'avoir commis un mal difficilement réparable en séparant l'âme et le corps), rend son entreprise comparable "  non au traitement d'un individu par un médecin généraliste, mais à un effort soutenu d'améliorer la santé publique "30. Et pourtant la forme dialogique de l'oeuvre de Wittgenstein montre que son entreprise thérapeutique vise avant tout à porter assistance à un individu en proie à de profondes inquiétudes, qui souffre réellement du fait de certaines questions qui l'obsèdent et le tourmentent.

" Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades "31.

" C'est [...] parce qu'il y a des hommes qui se sentent malades qu'il y a des médecins "32.

Wittgenstein aurait pu faire siennes ces affirmations de Georges Canguilhem. En effet, il ne s'agit pas pour lui de résoudre un problème, mais de soulager dans la mesure du possible une personne rendue " malade " par ce problème. Il convient de prendre ici ce terme dans le sens qui se dégage du travail de G. Canguilhem et qui s'accorde parfaitement avec l'anthropologie philosophique de Wittgenstein : la mesure de la santé ou de la maladie ne se fonde pas sur le jugement externe du thérapeute, mais sur celui de l'individu lui-même. En effet, l'état de perplexité, de confusion et d'inquiétude ont tous les traits de symptômes pathologiques pour l'individu. Ce sont autant de conflits internes insolubles qu'il faut faire remonter à des préjugés, des analogies ou des images profondément enracinées dans le for intérieur33. Ces conflits sont donc d'une nature différente de ceux dont la psychanalyse a à s'occuper, mais le modèle psychanalytique est prégnant chez Wittgenstein34 notamment à travers ces deux principes :

  • " La force motrice principale dans la thérapie est la souffrance du patient et le désir de guérison qui en découle "35 ;
  • l'analyse, qu'elle soit philosophique ou psychanalytique, utilise la force performative de la parole afin de produire des effets libérateurs36.

Quant à la conduite de la cure, je me contenterai ici de renvoyer à l'un des étudiants de Wittgenstein, Friedrich Waismann, qui a exposé les principes directeurs d'une " thérapie philosophique " tels qu'ils lui ont été inspirés par la fréquentation directe de Wittgenstein37 :

  • " L'essence de la thérapie est la discussion "38.
  • " Le projet thérapeutique consiste essentiellement à cultiver une prise de conscience de ses propres règles [...] de ses propres préjugés et d'analogies ou d'images qui ont inconsciemment guidé sa pensée. Le langage dont la grammaire requiert une clarification est son langage "39.
  • " ... la description de la grammaire de notre langage ne consiste pas à effectuer des découvertes ou à fournir de nouvelles informations au patient, mais à l'amener à percevoir ou à reconnaître des motifs (patterns) qu'auparavant il n'avait pas remarqués dans ce qui lui était visible et tout à fait familier "40.
  • " Le philosophe doit essayer d'amener son patient à prendre une décision, à accepter une nouvelle manière de voir avec son consentement spontané"41.
  • " À cette fin, produire souci et perturbation chez l'interlocuteur est un élément crucial de la tactique "42.

CONCLUSION

L. Wittgenstein est contemporain du mouvement continental d'anthropologie philosophique43 visant à surmonter la coupure entre sciences de l'homme et sciences de la nature. En affirmant l'unité psycho-physique de l'être humain, il s'inscrit dans un tel mouvement, même s'il ressort clairement de ses écrits qu'il souscrit à l'idée qu'il y a une différence anthropologique : l'homme est cet étrange animal dont les formes de vie sont inséparables de jeux de langage. Ainsi, l'anthropologie philosophique de Wittgenstein a la particularité d'insérer la philosophie elle-même dans la nature de l'homme.

" Il est vide le discours du philosophe qui ne soigne aucune affection humaine. De même qu'une médecine qui ne chasse pas les maladies du corps n'est d'aucune utilité, de même aussi, une philosophie, si elle ne chasse pas l'affection de l'âme " (Épicure44).

Il est à présent bien établi, grâce aux travaux de Pierre Hadot45 et de A. J. Voelke46, que la philosophie antique avait une profonde vocation thérapeutique visant essentiellement à préserver la paix de l'âme. À cette époque on savait, peut-être mieux qu'aujourd'hui, qu'il n'y a pas de remède inoffensif, idée parfaitement exprimée par le mot grec pharmakon signifiant à la fois poison et remède, qui serait mieux traduit en français par le terme ambivalent " philtre ", que par " médicament ". Wittgenstein, après Nietzsche, mais plus précisément que ce dernier, fait apparaître la philosophie comme un Pharmakon : elle est le trouble47 et le remède48.

Le travail en philosophie est, pourrait-on dire, essentiellement un travail sur soi-même. Wittgenstein n'est pas le premier à dire cela, mais il nous montre d'une part que cette entreprise ne va pas sans risques (celui de perdre son insouciance voire même sa raison), d'autre part que ce travail doit d'abord être un travail sur notre langage, dont l'objectif est d' apaiser l'esprit sur les questions insignifiantes afin de revenir aux " vraies " questions, celles qui ont trait au sens de notre existence, ne se résolvent pas par des mots mais par une conversion existentielle car, comme l'écrit Wittgenstein dans les Remarques mêlées, " La solution du problème que tu vois dans la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème ".

BIBLIOGRAPHIE

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  • Louis Dumont, Essais sur l'individualisme, éditions du Seuil, nov. 1983.
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  • Lou Marinoff, Plato, not Prozac - (New-York, 1999), tr. fr. La philosophie, c'est la vie, La Table ronde, 2004.
  • J. Voelker, La philosophie comme thérapie de l'âme, éd du Cerf, 1993.

(1) Le premier " cabinet de philosophie " a été ouvert dès 1981, en Allemagne, par un philosophe nommé Gerd Achenbach. Depuis, cette pratique a essaimé : aux Etats-Unis, au Canada, en Israël, en Scandinavie, aux Pays-Bas, etc. En France, Marc Sautet - connu pour avoir été le promoteur des cafés-philo - ouvrit un cabinet à Paris, en 92 ; mais cette pratique ne s'est guère développée depuis dans l'hexagone.

(2) Lou Marinoff, président de l'APPA - American philosophical practitioners Association -, a écrit en 1999 un best-seller intitulé de façon provocatrice Plato, not Prozac - traduit en français sous un titre plus consensuel La philosophie, c'est la vie (La Table ronde, 2004) - ce qui laisse à penser que la consultation philosophique serait une thérapie efficace contre la dépression, maladie la plus répandue chez l'individu moderne, à l'instar des thérapies cognitivo-comportementales.

(3) Même si cette théoricité est de nature très différente de celle dont se réclament les disciplines scientifiques.

(4) Le philosophe Oscar Brenifier promeut aujourd'hui en France une pratique de consultation dont le modèle revendiqué est la maïeutique socratique ; il ne se réfère pas explicitement à Wittgenstein, mais en est très proche par beaucoup d'aspects. Voir ses textes sur son site www.brenifier-philosopher.fr.st.

(5) " Comme tous les grands philosophes, Wittgenstein a agi sur la postérité d'une façon qu'il n'était pas en mesure de prévoir [...]. Il n'a sans doute pas modifié aussi radicalement qu'il cherchait à le faire la pratique des philosophes et l'attitude qu'ils ont à l'égard de leur propre discipline. " J. Bouveresse, Herméneutique et linguistique, éd. de l'éclat, 1991, p. 19.

(6) J. Bouveresse, Ibid, p. 11.

(7) J. Bouveresse, Ibid, p. 11.

(8) " Le mot problème, peut-on dire, est appliqué à tort lorsqu'on s'en sert pour désigner nos ennuis philosophiques. Ces difficultés, aussi longtemps qu'elles sont considérées comme des problèmes, sont torturantes, et paraissent insolubles. " Le cahier bleu et le cahier brun, ( The blue and the brown books, 1933-34 et 1935-36) trad. fr. G. Durand, éd. Gallimard, 1965, p. 57-58.

(9) " ...Le langage quotidien est une partie de l'organisme humain, et pas moins compliqué que ce dernier. " L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (Londres 1922), trad. fr. P. Klossowski, éd. Gallimard, 1961, 4.002.

(10) L'anthropologue Louis Dumont développe l'idée selon laquelle la philosophie occidentale partage avec la science une même difficulté à considérer le tout : " Si l'on se tourne vers nos philosophies avec cette simple question : quelle est la différence entre un tout et une collection, la plupart sont silencieuses , et lorsqu'elles donnent une réponse, elle a de grandes chances d'être superficielle ou mystique... ", Essais sur l'individualisme, éditions du Seuil, nov. 1983, p. 275.

(11) L'idée d'" ordre spontané " est une notion ancienne que l'on trouve déjà chez les philosophes sociaux écossais du XVIIe siècle - Mandeville, Hume, Ferguson et Smith - elle est implicite chez Wittgenstein ; elle sera abondamment développée par un de ses cousins, Friedrich Hayek, pour désigner ces édifices sans architecte que sont le marché, la monnaie, mais aussi la morale, le droit et surtout le langage. Cf Le libéralisme de Hayek, Gilles Dostaler, La Découverte, 2001.

(12) " Nous ne devons jamais l'oublier, même nos interprêtations les plus fines, les plus philosophiques, ont un soubassement instinctif. ", L. Wittgenstein, Remarques mêlées, Ibid, p. 64.

(13) L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, ( Philosophische Untersuschungen - 1933-45), Gallimard, trad. fr. 2004, §255.

(14) " Cause principale des maladies philosophiques - un régime unilatéral : On nourrit sa pensée d'une seule sorte d'exemples. " - L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, Ibid, §593.

(15) Il faut d'ailleurs noter que la souffrance est un thème privilégié jusque dans les parties les plus logico-grammaticales de ses écrits où Wittgenstein étudie la possibilité d'avoir accès à la souffrance d'autrui.

(16) " Cette soif de généralité est la résultante de nombreuses tendances liées à des confusions philosophiques particulières. Il y a la tendance à chercher quelque chose de commun à toutes les entités que nous subsumons communément sous un terme général. Nous avons tendance à penser qu'il doit par exemple y avoir quelque chose de commun à tous les jeux, et que cette propriété commune justifie que nous appliquions le terme général " jeu " à tous les jeux ; alors qu'en fait les jeux forment une famille dont les membres ont des ressemblances de famille... ", Le cahier bleu et le cahier brun, Ibid, p. 57-58.

(17) " Plus notre examen du langage effectif se précise, plus s'aggrave le conflit entre ce langage et notre exigence. (Car la pureté de cristal de la logique n'était pas un résultat auquel je serais parvenu, mais une exigence.)... " Recherches philosophiques, §107, Ibid.

(18) " Aussi longtemps qu'il y aura un verbe " être " fonctionnant apparemment comme " manger " et " boire ", aussi longtemps que nous aurons des adjectifs comme " identique ", " vrai ", " faux ", " possible ", aussi longtemps que nous parlerons du flux du temps et de l'extension de l'espace, etc..., les hommes continueront de se heurter aux mêmes difficultés énigmatiques... ", cité par P. M. S. Hacker, Wittgenstein, (Londres, 1997), trad. fr. J. L. Fidel, Seuil 2000 p. 13-14.

(19) " Cette étrange conception provient d'une tendance à sublimer - pourrait-on dire - la logique de notre langage.[...] Car les problèmes philosophiques surgissent lorsque le langage est en roue libre. C'est alors que nous pouvons imaginer que la dénomination est je ne sais quel acte psychique bizarre, qui serait pour ainsi dire le baptême de l'objet. Et nous pouvons donc aussi en quelque sorte adresser le mot " ceci " à l'objet, apostropher l'objet - curieux usage de ce mot qui à n'en pas douter, n'apparaît que lorsque nous philosophons. " L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, §38, Ibid.

(20) " Il est dans la plupart des cas, impossible d'indiquer un point exact où une analogie commence à nous égarer. ", The blue and the brown book, Ibid, p. 100-102.

(21) Recherches Philosophiques, Ibid, §111.

(22) " ... le pathos du sublime et celui de la profondeur constituent précisément, aux yeux de Wittgenstein, les deux symptômes essentiels de la " superstition " philosophique. " J. Bouversesse, Herméneutique et linguistique, Ibid, p. 80.

(23) " Tout signe isolé paraît mort. Qu'est-ce qui lui donne vie ? C'est dans l'usage qu'il est vivant. A-t-il en lui-même le souffle de la vie ? Ou l'usage est-il son souffle ? " Recherches philosophiques, §432, Ibid.

(24) La connotation psychanalytique n'est pas fortuite : il faut avoir présent à l'esprit que Wittgenstein connaissait et appréciait les travaux de Freud." Notre méthode ressemble en un certain sens à la psychanalyse. ", cité par G. Baker, " Notre " méthode de pensée sur la " pensée ", article traduit en français, revue Etudes Critiques consacrée aux Dictées de Wittgenstein, PUF, 1997, p. 298.

(25) Il a ainsi suscité des réactions extrêmement hostiles comme chez H. Marcuse dans L'homme unidimensionnel - (Boston 1964), les Editions de Minuit, 1968 - ou Gilles Deleuze qui l'accusait de vouloir détruire la philosophie.

(26) J. Bouveresse, La parole malheureuse, éd. de Minuit, 1971, p. 15.

(27) C'est ce qu'il pensait de Russell à la fin de sa vie.

(28) L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, Ibid.

(29) J. Bouveresse, La parole malheureuse, Ibid, p. 19.

(30) Gordon Backer, Ibid, p. 90.

(31) Georges Canguilhem, cité par F. Dagognet, Georges Canguilhem, philosophe de la vie, éd. Synthélabo, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 1997, p. 90.

(32) Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, (PUF, 1966), Quadrige, 1994, p. 53.

(33) " La difficulté extrême de la philosophie et la lenteur inévitable de la " cure " qu'elle propose tiennent à la prégnance et à la prééminence inaperçues dans notre langage et dans notre vie de certaines formes d'expression caractéristiques, qui exercent sur l'entendement une véritable fascination. " J. Bouveresse, La parole malheureuse, Ibid, p. 304.

(34) " Notre méthode ressemble alors en un certain sens à la psychanalyse. " cité par G. Baker, Dictées de Wittgenstein, Ibid, p. 284.

(35) Freud cité par G. Baker, Ibid, p. 291.

(36) Voir à ce sujet, l'article de Marie Guillot : Wittgenstein, Freud, Austin : voix thérapeutique et parole performative, Revue de Métaphysique et de morale, Usages d'Austin, avril 2004, p. 259-277.

(37) How I see philosophy - St Martin's press, New-York, 1968. Cet ouvrage n'a jamais été traduit en français, mais Gordon Baker en cite de larges extraits dans l'article déjà cité - " Notre " méthode de pensée sur la " pensée " Ibid.

(38) G. Baker, Ibid, p. 291.

(39) Ibid, p. 287-288.

(40) Ibid, p. 287.

(41) Ibid, p. 289.

(42) Ibid, p. 297.

(43) cf. les cours d'Anne Fagot-Largeault au Collège de France, 2003-2004, Anthropologie bio-médicale I.

(44) Fragment Usener 221 (témoignage de Porphyre), trad. A. J. Voelker, in La philosophie comme thérapie de l'âme.éd du Cerf , 1993, p. 36.

(45) Exercices spirituels et philosophie antique, Etudes augustiniennes, 1981-1992.

(46) La philosophie comme thérapie de l'âme, éd. du cerf, 1993.

(47) " Le philosophe est l'homme qui doit guérir en lui bien des maladies de l'entendement avant de pouvoir parvenir aux notions de l'entendement sain. Si dans la vie nous sommes environnés par la mort, de même dans la santé de l'entendement, nous sommes environnés par la folie. " Remarques sur les fondements des mathématiques, trad. fr. G. Granel, éd. TER, 1984, p.99.

(48) " La paix dans les pensées. C'est le but auquel aspire celui qui philosophe. " L. Wittgenstein, Remarques mêlées, cité par J. Bouveresse, Herméneutique et linguistique, Ibid, p. 77.

Diotime, n°28 (01/2006)

Diotime - Les maladies philosophiques