Dans la cité

Rendre compte d'une discussion de café philosophique : de l'accouchement des pensées individuelles à la synthèse écrite collective

Romain Jalabert, doctorant en sciences de l'éducation

" Les meilleures méthodes pour rendre compte restent à inventer. " Marie Darrieussecq1

" Il va falloir synthétiser tout ça maintenant ", " Tu as du pain sur la planche ", " Bon courage ! ", ... C'est bien souvent sur ces mots à la fois compatissants et incitatifs que me quittent la plupart des participants après chaque café-philo. Les esprits ont collectivement accouché, près de deux heures durant, et voilà à présent qu'ils me confient ce poupon encore désarticulé et dont l'aspect chaotique (parce qu'hétérogène) confine a priori à l'incohérence. Ce " poupon ", je l'emporte dans mon cahier sous la forme de notes prises au gré d'interventions disparates, et dispose alors d'un mois environ pour tenter de lui donner une forme plus harmonieuse et condensée, à dimension collective.

LE CAFÉ-PHILO

Cela fait un an que je rédige des comptes-rendus pour le café-philo de Narbonne2. Animé par Michel Tozzi depuis septembre 1996, ce café-philo compte dix séances annuelles (de septembre à juin, un lundi par mois) et rassemble en moyenne une cinquantaine de personnes pour chacune de ces séances (jusqu'à quatre-vingt-dix pour les sujets les plus enrôleurs). À l'important " noyau d'habitués " se mêlent régulièrement des visages moins familiers, parmi lesquels des nouveaux comme des " habitués " peu assidus (ou ponctuellement récurrents).

Marquée par une césure de près d'un quart d'heure, chaque séance est constituée de deux parties de cinquante minutes environ. Chacune de ces deux parties est suivie d'une " synthèse à moyen terme " assurée par Henri, professeur de philosophie à la retraite, tandis que Michel reformule (" à court terme ") les interventions individuelles tout au long de la discussion, favorisant ainsi l'intercompréhension et la progression du débat collectif. L'introduction de la problématique n'est pas nécessairement dévolue à l'animateur ; les participants peuvent ponctuellement s'y essayer s'ils le souhaitent. Enfin la répartition de la parole est tour à tour assurée par Marcelle, Marie-Jo, Martine ou encore Nicole, selon des règles préétablies qui sont rappelées au commencement de chaque séance (ordre d'inscription, priorité à celui qui s'est moins exprimé, un jocker d'intervention immédiate mais courte...).

LA PRISE DE NOTES

C'est un moment important car c'est à partir des notes prises au cours de la discussion que j'effectuerai deux à trois semaines plus tard la synthèse dite " à froid " (ou " à long terme "). Conscient du fait que les discours que j'entends passent par le filtre de ma subjectivité, je m'efforce de les saisir au mieux, autant que faire se peut, sans toutefois oser prétendre ni à la fidélité absolue ni à l'exhaustivité. Il est évident que je ne peux tout prendre en notes et suis bien obligé d'opérer, de manière quelque peu arbitraire, une sorte de tri entre les propos que j'emporte et ceux que je laisse. J'effectue donc déjà des choix à cette étape de la synthèse, mais sans pour autant céder à la tentation de ne relever que les contributions a priori plus riches ou opportunes. J'entends par là ne privilégier lors de la prise de notes aucune intervention plutôt qu'une autre, chacune étant à mes yeux aussi importante que les autres, qu'elle s'appuie sur un exemple tiré de l'expérience personnelle comme sur les théories des plus grands philosophes. Même les propos les plus éloignés ( a priori) du sujet importent, car le détour qu'ils offrent peut parfois se révéler très précieux. Pour avoir déjà senti poindre les prémices d'une telle tentation, je prends garde à ne surtout pas me mettre en attente vis-à-vis de certains participants, desquels nous serions accoutumés d'entendre des propos fort pertinents. Je prête bien entendu grand intérêt aux paroles de ces " chevaux blancs " (en référence au mythe platonicien de l'attelage ailé) qui n'ont de cesse de tirer la réflexion vers le haut, mais sans pour autant leur consacrer une plus scrupuleuse attention.

En complément des propos énoncés par les discutants, je puise quelques éléments dans les précieuses reformulations de Michel ainsi que dans les non moins utiles synthèses " à chaud " de Henri. Tous deux viennent éclairer les angles de la discussion qui pourraient me rester obscurs ou encore mettre en évidence des liens qui m'auraient échappé. Afin de ne pas amalgamer ces différentes sources durant le travail de synthèse, je prends le soin de distinguer les notes relatives aux discutants par un codage (" D1 ", " D2 ", " D3 ", ...) qui permet à la fois d'anonymer, dissocier et quantifier les multiples interventions. Les notes relatives aux synthèses et reformulations sont précédées des lettres " S " et " R ", tandis que le " J " indique une intervention laconique de type " Joker ".

Garder trace écrite de tant de détails me permet quelques semaines plus tard de mieux revisiter cette discussion à laquelle je me considère étranger tant je suis absorbé par la prise de notes. Étranger, je le suis d'autant plus que je m'abstiens de prendre part au débat afin de pouvoir mieux le cerner depuis l'extérieur. Cela dit, même si j'acceptais de me mêler à la discussion, je dois reconnaître qu'il me serait très difficile d'effectuer un véritable travail de réflexion, d'élaboration, de construction de ma pensée, tout en accomplissant les tâches d'écoute, de sélection et de saisie propres à la prise de notes. Et quand bien même j'y parviendrais au prix d'une remarquable prouesse gymnique, je ne suis pas certain de pouvoir par la suite traiter tous les propos de manière à peu près équitable et objective en résistant à la tentation d'agrémenter, préciser ou modifier mes dires " après-coup ", hors discussion. Il me semble que les soucis d'objectivité et de fidélité quant à la discussion appellent une telle neutralité et, partant, un tel renoncement, fût-ce au prix de quelques frustrations...

LA CONSTRUCTION DU COMPTE-RENDU

Je ne prête généralement aucun égard au " poupon " dans les jours qui succèdent au café-philo, appréhendant ce travail de synthèse comme un long processus de décantation et de maturation. Il faut dire qu'à ce stade de la synthèse, je suis toujours quelque peu désarçonné par ce capharnaüm, cet agrégat de pensées éparses qu'Alain Delsol nomme " le voile du chaos des interventions disparates des discutants "3. Comment outrepasser ce chaos et révéler la réflexion cohérente qu'il recèle ?, telle est la question qui me taraude et me plonge perpétuellement dans l'incertitude. " Sélection " est là encore, et plus que jamais peut-être, le maître mot de l'opération. Sélectionner, choisir, c'est aussi renoncer. L'étau se resserre puisqu'il faut alors trier parmi les éléments qui avaient jadis survécu à la prise de notes. Je relis les notes une fois, deux fois, trois fois si nécessaire, pour m'imprégner de la discussion. De ces relectures résulte un nouvel écrémage puisque j'en profite pour extraire quelques notes (des notes de notes !). Ainsi je m'accorde la plupart du temps deux à trois semaines avant de rédiger, à proprement parler, le compte-rendu ; deux à trois semaines au cours desquelles je ne travaille que sporadiquement à cette synthèse, mais où l'essentiel de la tâche mûrit assurément de manière souterraine. Au moment de rédiger, je procède à une autre sélection lorsque, armé de surligneurs polychromes, je regroupe les éléments de la discussion que j'estime proches et donc susceptibles d'occuper une même partie, abandonnant au passage quelques éléments qui avaient pourtant résisté jusque-là. Peu à peu un plan se profile ; une esquisse du compte-rendu se fait jour. Je peux enfin entreprendre la rédaction.

M'appuyant sur ces ultimes notes bariolées disséminées sur ma table de travail, je rédige le compte-rendu d'un seul trait, abandonnant là encore quelques éléments. Je prends çà et là des propos que je juge semblables, et progressivement, ce chaos qui suscitait en moi tant d'incertitudes prend forme, se structure en parties homogènes, indépendamment de la chronologie énonciatrice du café-philo. Peu à peu le chaos prend corps, pour mon plus grand soulagement et peut-être même avec une pointe jubilatoire. Plutôt que de rédaction, ce travail me semble être un remaniement des propos tenus par les discutants, une réorganisation des interventions qui tendrait, à l'instar de l'exercice du " rubicube ", à répartir de manière harmonieuse et cohérente les diverses teintes de la réflexion collective. Un travail de remodelage, de refonte, mais qui ne vient pas altérer les propos, du moins je l'espère. Par ailleurs j'essaie, autant que faire se peut, d'introduire entre guillemets dans les comptes-rendus de fidèles citations de discutants (anonymes bien sûr), que j'articule tant bien que mal les unes aux autres, mais que je m'efforce également d'incorporer dans le flot des idées que je rapporte subjectivement, avec des mots qui sont parfois les miens, pour regrouper des idées similaires en un même paragraphe.

" Subjectivement ", car je ne voudrais surtout pas nier ou occulter l'idée de pouvoir être parfois impliqué dans ces comptes-rendus. Si je dis souvent, sans fausse modestie aucune, qu'il n'est rien dans ces comptes-rendus qui n'ait été pensé et énoncé par les discutants, que les participants du café-philo sont assurément à l'origine de ce travail et de l'émergence de cette pensée collective, j'assume néanmoins le fait que les comptes-rendus soient colorés (invisiblement peut-être) de ma subjectivité, ne serait-ce que par les nombreux choix effectués tout au long du travail pour déterminer ce que je garde et ce que j'abandonne. Ne pouvant bien entendu éradiquer cette part de subjectivité, je ne peux que prendre le soin de l'atténuer en minimisant autant que possible cette implication. Ainsi, comme je le disais en amont, j'essaie de privilégier les propos tenus par les discutants, et n'ai recours à mes propres mots que lorsqu'il s'agit de relier ces propos ou de rassembler des idées analogues. Soucieux de rendre la lecture de ces comptes-rendus agréable, je ne saurais me contenter de juxtaposer les citations de manière brute et hachée, sans pour autant m'autoriser la moindre incursion. Mais il faut quand même reconnaître que la tentation de venir soi-même agrémenter, enrichir le compte-rendu d'un propos ou d'une citation que l'on juge opportune est souvent présente. Accepter de rédiger des comptes-rendus, c'est, je crois, accepter de ne faire que rendre compte.

DE LA DISTRIBUTION ET DE L'INTÉRET DE CES COMPTES-RENDUS

Les participants découvrent le compte-rendu à l'occasion de la séance suivante, soit un mois environ après la discussion. De manière générale, j'ai le sentiment que ces comptes-rendus sont très bien accueillis, attendus même par la plupart si l'on en juge par les demandes qui me sont adressées aussitôt le seuil du café franchi. La distribution est un moment particulièrement intéressant car l'échange qui se crée avec les participants offre un précieux " retour ". Il n'est pas rare qu'ils viennent de leur plein gré aider à la distribution et j'apprécie grandement de les voir ainsi se réapproprier leur travail. Certains se hâtent de lire pour faire part de leur ressenti. D'autres rangent soigneusement le document, préférant sans doute l'apprécier à leur guise une fois rentrés chez eux, mais n'omettent pas de livrer leurs impressions quant à la synthèse précédente. Je dois reconnaître que ce " retour " est très important pour moi, car je crains toujours d'avoir fait un sérieux contresens et c'est très réconfortant de constater une certaine congruence, de voir que chaque discutant se reconnaît peu ou prou dans cette synthèse individuelle et néanmoins collective.

Outre le fait qu'il permet le jaillissement de la réflexion collective à travers la synthèse des multiples interventions individuelles, je considère le compte-rendu comme une précieuse trace écrite de la discussion. Souvent accaparés par leur propre travail de réflexion intérieure pendant le débat, les discutants ont bien besoin du recul offert par les synthèses à court (reformulation), moyen (synthèses " à chaud ") et long terme, pour se situer par rapport à l'ensemble de la discussion. C'est après-coup que la " synthèse à froid " permet de revisiter la discussion dans sa dimension collective. Libre ensuite à chacun de lire ou ne pas lire. Libre encore à quiconque de poursuivre à partir de cette synthèse une réflexion plus approfondie, individuelle ou partagée4...


(1) Darrieussecq Marie, Bref séjour chez les vivants, Paris, Editions P.O.L., 2001.

(2) Tozzi Michel, " Le fonctionnement du café philo de Narbonne ", in Cahiers pédagogiques n°385, juin 2000.

(3) Delsol Alain, " Rédiger un compte-rendu de café-philo ", in Diotime n°21, avril 2004

(4) L'ensemble de ces compte rendus est actuellement sous presse. Contact : romainjalabert@yahoo.fr

Diotime, n°28 (01/2006)

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