Témoignage

Les jeudis philosophiques à l'espace convivial et citoyen

Ariane Bisciglia,
Véronique Delille,
Sylvie Brel.

L'article qui suit présente la singularité d'avoir été écrit par certains participants-usagers ou ex-usagers de la psychiatrie, avec les animateurs d'un atelier d'apprentissage à l'animation de débats à visée philosophique qui leur est destiné. C'est un témoignage... de l'intérieur.

Initié par l'association Advocacy Ile-de-France1, association de professionnels et de patients adultes usagers ou ex-usagers de la psychiatrie, l'Espace Convivial et Citoyen est un lieu de rencontres et d'échanges, autour d'un café ou de différents ateliers. Ceux-ci sont proposés et gérés par ces professionnels et usagers de la psychiatrie adulte. Un atelier de formation à l'animation de discussions philosophiques a été mis en place en Juin 2003 en partenariat avec Asphodèle2, association dont l'objectif est la promotion de la participation citoyenne. L'idée première de l'atelier était la préparation du Forum de la personne handicapée, qui réunissait les 21 et 22 Octobre 2003, dans les locaux de la Mairie de Paris, des professionnels et des personnes handicapées, notamment des usagers de la psychiatrie, autour des problèmes que rencontrent les personnes handicapées dans leur vie quotidienne et leur intégration comme citoyens.

L'objectif de l'atelier était de préparer ces usagers de l'Espace Convivial et Citoyen à être de réels acteurs dans ce forum : prise de parole, animation... En cohérence avec cet objectif, les séances ont inclu dès le départ l'analyse de l'animation de discussions philosophiques et la formation des participants à ce type d'animation.

La méthode d'animation de discussions philosophiques est inspirée de celle de M. Lipman3 : lecture du texte à voix haute, chacun une phrase, questions, mêmes les plus naïves (par exemple " C'est quoi une forêt sauvage ? "), choix de la question traitée par vote, discussion. On essaie de se concentrer sur un type de questionnement (les définitions par exemple), pour analyser et apprendre ce type d'animation.

Le présent article a été co-écrit avec les participants de l'atelier. Il retrace leur expérience, leurs interrogations et l'évaluation qu'ils font après les cinq premières rencontres.

Un historique de l'atelier

Le premier jour, on était nombreux. On était très motivé, avec de l'élan, de l'attente. Ensuite le nombre de participants a chuté :

- Peut-être parce que cette première séance a été très fatigante ? C'était bruyant dans la rue, il fallait se concentrer pour entendre ; la séance a été très intense (la discussion en elle-même n'a duré qu'un quart d'heure, mais a semblé beaucoup plus longue ; il y a eu beaucoup de questions (37), très travaillées et enchaînées.

- Peut-être parce que les participants n'ont pu voir qu'un seul type de support, un texte ? L'image est vraisemblablement plus accessible et à plus de personnes que du texte4.

- Peut-être était-ce... trop bien ?

En tout cas, maintenant on est un tout petit groupe, et ça fonctionne : on arrive à faire notre "cuisine", on construit.

Au bout de trois séances..

Nos attentes étaient de faire de la philosophie autrement qu'en terminale, et de vaincre notre timidité. Les apports ont été nombreux. C'est d'abord une libération : quand on pense, on oublie. On apprend plein de choses et après, on y repense dans le bus, on se dit : " j'aurais dû dire ça...". Il y a des idées qui ne viennent qu'après. C'est à la fois artistique, on travaille sur le conte et intellectuel, puisqu'on le questionne.

Matériellement,il faut noter l'importance du "moment" philosophique : il faut prendre un rendez-vous, on s'astreint à y aller, on prend le temps, on doit se contraindre à trouver un temps, pour penser.

Finalement, nous choisissons de nous regrouper lors de cet atelier pour penser, parce qu'ainsi on s'ouvre aux autres, il y a plus de liberté. C'est une sorte de libération par la prise de parole : chacun apporte sa pierre, ça enrichit nos idées personnelles, on va plus loin avec les autres que tout seul, et en plus, souvent, c'est... rigolo de penser à plusieurs ! C'est comme si on partait de quelque chose de plat, en deux dimensions, et on construisait au fur et à mesure. On arrive à quelque chose de plus riche, de plus complexe, en volume, avec du relief, à plusieurs dimensions, qu'on peut regarder sous plusieurs angles. On arrive à construire quelque chose.

La prise de parole et de position..

Dans les discussions philosophiques, c'est nous qui prenons la parole, il ne s'agit pas de réunions d'information. Et comme on part de contes, la démarche ici est originale. C'est différent des ateliers habituels (recherche d'emploi ou lieux de soin), des exercices où il faut parler de nos attentes ou de nos expériences. Le plus souvent dans les lieux d'aide institutionnels, ce qu'on nous propose nous renvoie à nous-mêmes, nous renferme sur nous, en nous. Et ça se retourne contre nous. Or on a justement besoin d'autre chose.

Lors des discussions philosophiques, la prise de parole est libre, mais on se censure, au bon sens du terme : on ne commence pas à parler juste pour parler ou " vider son sac "... On n'aborde pas l'intime. On reste dans le politiquement correct, au sens positif. Il y a une différence entre une liberté où on est libre de dire et faire ce qu'on veut, et un espace où on est libre de prendre la parole mais où on va s'autocensurer, pour respecter ce qui est en train de se dire et de se construire.

Tout le monde peut participer, ce que l'on dit appartient à tout le monde. Tout le monde a le droit de parler, de donner son avis, de poser des questions. C'est un travail d'équipe : tout seul, faute de temps, on ne se pose pas - plus - la question par exemple : " Qu'est-ce que l'amitié ? ". Et même lorsqu'on se la pose, on n'a pas forcément beaucoup d'idées, ni de nuances dans ce qu'on pense. Enfin, on développe des compétences orales : on a plus d'assurance, une meilleure aisance verbale en public, on acquiert une sorte de réflexe pour réfléchir à la question qu'on veut poser, et à la formulation de l'idée d'où émane la question, et comme on se rend compte qu'aucune question n'est idiote, on se lance (ex : lors de débats publics suite à une projection de film).

Apprendre l'animation

La méthode pédagogique est assez originale : on ne voit pas tout de suite le but : le travail sur l'animation, ni la progression. Au cours de l'atelier, petit à petit, on construit l'animation, à chaque fois à partir de quelque chose de nouveau5 : la recherche des définitions, des présupposés, des alternatives, etc.

Déroulement pédagogique

La première séance a été une séance de discussion philosophique "ordinaire", sans présentation particulière, afin de permettre aux participants de découvrir directement et d'expérimenter ce qu'est une discussion philosophique.

Dès la deuxième séance, c'est l'un des participants qui a effectué le recueil des questions, avec les consignes propres à l'animation, notamment : faire préciser si la question n'est pas claire, écrire exactement ce qui est finalement proposé par la personne qui pose la question.

Lors de la troisième rencontre, c'est toujours l'un des participants qui recueille les questions et qui cette fois-ci fait aussi choisir la question. On débute l'analyse de l'animation de la discussion elle-même, à travers un premier type de questionnement : la précision des définitions, avec la consigne d'observer si la discussion amène à préciser les définitions.

La quatrième fois, nous faisons un premier bilan et nous commençons l'article pour Diotime. Il est alors décidé de faire une séance bilan régulièrement.

Lors de la cinquième séance, chacun écrit ses questions au tableau au fur et à mesure. C'est un participant qui relit les questions et qui fait choisir la question. On étudie un deuxième type de questionnement : les présupposés. C'est l'un des participants qui anime.

Cette séance marque une étape importante dans la progression de l'atelier. Les participants montrent beaucoup de respect et de considération pour l'autre : l'un demande aux autres s'ils veulent qu'ils écrivent leur question, par exemple. L'autocensure apparaît : " Je m'excuse, ça n'a rien à voir avec ce qui vient d'être dit ", " Peut-être que ce n'est pas une bonne question...". De son côté, l'animateur de la discussion (l'un des participants) fait l'auto-évaluation de son animation. Il fait remarquer qu'il existe différents " styles " d'intervention. Un échange a alors lieu sur les différents types de fonctionnements et de points de vue des participants : certains envisagent les choses en prenant en compte l'entourage de la personne (la famille, les amis), certains pensent aux aspects pratiques, certains apportent une vision poétique, d'autres questionnent les relations entre les choses ou les mots, etc.

Réflexions sur les discussions

D'une histoire simple, on arrive à sortir des choses très intéressantes. On part de quelque chose d'irréel, le conte6, de ludique, et on aboutit à du réel qui n'est pas soi, sa petite personne, l'expérience vécue. On va petit à petit vers la philosophie, et on ne se perd pas comme dans la psychologie. On n'est pas obligé de souffrir.

Partir de l'irréel permet aussi d'ouvrir sur l'imaginaire qui nous interroge, par exemple : "Est-ce que le printemps vient après l'hiver ?". Plusieurs choses sont mobilisées : l'humour, la réflexion, l'imagination. Le fait d'être à plusieurs permet d'être créatif, de poser des questions qui apparaissent plutôt amusantes ou même comme des blagues à première vue, et qui posent des problèmes pertinents. Par exemple : "Le meilleur c'est de manger un lapin ou un renard ?" ou "Pourquoi on mange, parce que c'est bon ou parce que ça remplit le bidon ?" (On a volé Jeannot Lapin), "Comment se faire entendre quand on pèse pas lourd ?" (Gribleu, Grafougne et compagnie).

De plus, on questionne les évidences, parce que la réalité n'est pas si évidente qu'elle en a l'air. En s'interrogeant à plusieurs, on s'aperçoit que chacun a son point de vue et que pourtant il y a du vrai dans chaque position, qu'il y a des dénominateurs communs sans que les points de vue soient identiques, et même lorsqu'ils ont l'air opposés.

On se permet de regarder la réalité sous l'angle de l'imaginaire : définir comment ça devrait être dans l'idéal ou changer de cadre de référence pour accéder à un univers de possibles, par exemple. La réalité, c'est peut-être se questionner. Il s'opère un changement de perspective, d'angle, comme dans Le cercle des poètes disparus, où l'enseignant fait monter les élèves sur son bureau, pour voir la classe différemment. La réalité porte vers l'imaginaire.

Il n'y a pas de bonne ou mauvaise question. Ce sont les questions que chacun se pose. Or, se questionner permet d'avancer, en mettant au jour de nouvelles perspectives cachées jusque là, comme face à une situation "en panne", quand on pense avoir tout exploré, tout retourné dans tous les sens, que l'horizon est bouché ou que la cafetière refuse obstinément de passer notre café, et qu'un regard extérieur vient apporter une alternative, ou révéler l'évidence qu'on n'avait même pas questionnée.

Les questions des autres nous ouvrent également à d'autres façons de poser les problèmes, à des interprétations du texte commun ou des associations d'idées auxquelles on n'aurait jamais pensé, et donc nous fait nous interroger sur notre propre manière de penser, de voir, d'interpréter le texte, et partant, le monde.

Au fur et à mesure des rencontres, chacun découvre les modes de fonctionnement des autres participants : dans la manière de poser les questions, d'apporter des arguments basés sur des exemples, de trouver toujours les cas où ça ne marche pas (les contre-exemples), ou de rechercher toujours les définitions..., ainsi que les points de vue qu'ils envisagent et les façons que chacun a de gérer la communication dans le groupe.

Quel rapport entre philosophie et handicap ? Est-ce que la philosophie s'intéresse à la question du handicap ? Est-ce qu'elle s'y "frotte" de temps en temps ? C'est toute l'originalité de la démarche présentée ici. Peut-on rapprocher handicap et philosophie ? Si la philosophie venait à la rencontre du handicap, il en résulterait une ouverture. Une possibilité à creuser serait la visite de grands philosophes auprès de personnes handicapées, car plus on met la barre haut, plus on réussit, d'où l'intérêt du groupe philo

Liste des textes utilisés

- Mathew Lipman, Elfie, 1988, traduction Université Laval, Québec, non publié, pp. 1-2.

- Ed Young, Sept souris dans le noir, Milan, Toulouse, 2002.

- Claude Boujon, On a volé Jeannot Lapin, École des Loisirs, Paris, 1995.

- Margret et Rolf Rettich, "L'âne", in Quarante petits contes, Éditions du Centurion, Paris, 1984 (1983).

- Rémi Boyer, Gribleu, Grafougne et compagnie, sous presse.


(1) Advocacy Ile-de-France, 5 Place des Fêtes, 75019 Paris, Tél : 01 46 07 18 18, advocacyparis@wanadoo.fr

(2) Asphodèle, 68 rue du Billoir, 91600 Savigny sur Orge, Tél : 01 69 44 85 59, asso.asphodele@laposte.net

(3) Matthew Lipman, philosophe américain, a développé dès la fin des années 1960 des discussions philosophiques avec les enfants, à partir de romans philosophiques et de guides pédagogiques écrits dans cet objectif.

(4) L'ouverture par rapport à l'image, que nous avons faite depuis, nous paraît porteuse d'autres processus de pensée : réel / imaginaire notamment, ce que l'on voit ou pas dans une image (ex : un chemin, bien présent, mais pas en focus central), les inférences qui sont faites par rapport aux éléments secondaires dans l'image, etc.

(5) Travail sur les questionnements à partir du guide de questionnement de M. Sasseville (dir.), La pratique de la philosophie avec les enfants, Université de Laval, Québec, 2000 (2e éd.).

(6) Voir en fin de texte la liste des textes utilisés au cours des premières séances.

Diotime, n°26 (07/2005)

Diotime - Les jeudis philosophiques à l'espace convivial et citoyen