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Allemagne : penser avec ses mains

Martha Boeglin, professeur de philosophie à Berlin

" L'homme s'est toujours servi de l'art comme d'un moyen de prendre conscience des idées et des intérêts les plus élevés de son esprit ". G.W.F. Hegel

Le problème : comment dire l'ineffable ?

Combien de fois nous arrive-t-il, au moment d'exprimer une pensée, de ne pas trouver les mots pour la dire ? Nous avons une intuition, l'intuition de quelque chose, qu'il y a quelque chose, mais nous avons du mal à l'exprimer. Plus encore lorsqu'il s'agit de philosophie et de notions abstraites. A fortiori pour celui qui n'est pas habitué à la spéculation intellectuelle, enfant ou adulte.

Pourquoi ne pas faire le détour par un autre langage que le langage discursif pour philosopher - ou du moins pour commencer à philosopher? Partir de l'intuition, du sensible, et donner à l'intuitionné une forme plastique ; interroger, étudier et comprendre le formé, en passant par le discursif ; enfin, par une opération de synthèse, atteindre à un niveau d'abstraction dans l'étude et la compréhension de la notion.

Concrètement : il s'agit de représenter par une sculpture ou un dessin la notion qui fera l'objet d'une étude. Ce travail se fait individuellement et en silence. Une fois terminée cette première étape, chaque participant peut, s'il le souhaite - ceci est facultatif et il est important de le souligner - présenter son travail et l'expliquer. Une fois les présentations achevées, on passera à une première phase d'abstraction : il s'agit de chercher les similitudes et les différences entre les différentes productions. À la suite de quoi, on pourra élaborer une définition ou une explication de l'objet étudié.

Un atelier : dessine-moi le sens de la vie

Afin de donner une idée plus précise de cette méthode, je souhaite présenter ici un atelier de philosophie qui a eu lieu avec des adultes à Berlin. La langue de communication est l'allemand et les résultats présentés ici sont plutôt une traduction succincte qui vise davantage à donner une idée du processus mis en place que de rendre compte du contenu des discussions qui ont eu lieu.

Sujet: Le sens de la vie

Durée : 90 minutes

Objectif : réfléchir sur "le sens de la vie".

Méthode : peinture

Démarche :

  1. Jeux d'échauffement (10').
  2. Travail individuel (15') : dessiner " le sens de la vie ".
  3. Présentation des "oeuvres" (20').
  4. Recherche des s
  5. imilitudes et des différences (30').
  6. Etude de la question: " qu'est le sens de la vie? " (30').
  7. Évaluation (15').

Résultats :

La présentation des productions se fait en deux temps : tout d'abord a lieu un tour de table où chacun peut dire ce qu'il voit et ce qu'il pense en regardant un dessin donné ; sont absolument interdits les commentaires à ambition psychologique ; une fois que tous ceux qui le souhaitent se sont exprimés, l'auteur du dessin explique ce qu'il a voulu représenter. Souvent, il intègre dans sa présentation les commentaires entendus, qui sont autant d'éclairages différents, qui se complètent aussi les uns les autres. Voici brièvement les représentations et les commentaires de leurs auteurs respectifs :

"Au début, il y a les parents, la naissance; à la fin, il y a la mort. Y a-t-il un après la mort? Le sens se trouve-t-il au-delà de la mort? Je ne sais pas, mais ici, sur le fond vert, c'est la vie. Les cercles sont des moments de la vie, les tâches sombres des moments de tristesse ou de deuil; tous ces moments sont reliés les uns aux autres. Ce tout forme une structure. C'est cette cohésion qui forme le sens de la vie."

"Au début, j'ai voulu dessiner un cercle, car la vie est un cercle; mais je me suis aperçue que ce cercle se développe. La vie est faite de moments, d'instants, qui ont du sens pour moi. Est-ce que ce qui a du sens pour moi constitue le sens de ma vie? Le sens de la vie? En tous cas, ce que je fais, ce que je suis, laisse des traces, j'influe sur mon environnement. Le sens de la vie, c'est de participer, de provoquer un changement, aussi minime fût-il."

"Chaque ligne est une personne, la vie d'une personne, ou plutôt les actions d'une personne. Toutes convergent, se retrouvent dans un même point, s'addtionnent, se complètent les unes les autres dans ce fond blanc : c'est là que se trouve le sens. La vie n'a pas de sens en soi. Le sens de la vie, c'est de vivre. "

"Le sens de la vie est le sens de ma vie en tant qu'individu. Ma vie est comme inscrite dans ma main, certains éléments sont prédéterminés : mon corps, le fait d'être une femme, c'est-à-dire de pouvoir porter un enfant; ou le fait d'être allemande, etc. J'ai des tâches à remplir - par exemple, celle d'avoir des enfants. Est-ce que le sens de la vie, c'est d'accomplir les tâches qui nous sont assignées? Mais je peux aussi décider : ma vie est entre mes mains, le sens de ma vie est entre mes mains; je peux, à partir de ce qui est donné, construire du neuf. "

"Les lignes orange représentent la tradition: elle oriente, indique la direction à suivre. Les autres lignes représentent mes chemins personnels. Il y a des aussi des croisements : ce sont les moments où je dois prendre une décision, par exemple choisir entre ce que dicte la tradition et mon propre chemin. En bas et à droite, des lignes : ce sont les limites de la vie. Elles sont peut-être perméables, peut-être le chemin continue-t-il après la mort, et dans ce cas, le sens se prolonge au-delà de la vie. Mais là, il m'échappe, je ne peux pas le connaitre."

Une fois présentés les travaux, on va faire une liste des similitudes et des différences entre les différentes productions:

SimilitudesDifférences
couleurs ? vivacité, diversité lignes ? chemins, voies, directions, orientation dynamisme ? processus, construction, changement connexion des objets entre eux ? cohésion, structure, lienlimite / ouvert centre / pas de centre sens individuel / sens universel tradition, destin : sens prédéterminé, programmé d'avance / liberté: je donne le sens le sens est prédonné / le sens se construit

L'étape suivante consiste à étudier la question "qu'est le sens de la vie?", à partir des éléments listés ci-dessus. L'objectif final est de trouver une réponse soit individuelle (auquel cas chacun pourra rédiger un texte bref qui réponde à la question), soit consensuelle (dans ce cas c'est le groupe qui élaborera l'explication). Cette fois, on aura choisi la deuxième possibilité. Une discussion intense s'engage, au cours de laquelle on recourt à nouveau aux peintures, pour appuyer un argument, pour chercher des exemples, ou pour creuser une idée exprimée dans l'une d'elles.

On peut, pour orienter la discussion, dégager les questions qui se posent - à partir de la liste ci-dessus, par exemple, et notamment à partir des différences enregistrées : parle-t-on d'un sens individuel ou d'un sens universel ? Existe-t-il un sens prédonné, un "destin", ou l'homme est-il libre ? Et s'il est libre, qu'est-ce que la liberté ? Et, quand on parle de la "vie", parle-t-on de l'existence terrestre, ou d'une vie au-delà de la mort, qui nous est inconnue ?

En guise de récapitulation, le groupe ébauche une réponse : "la vie est mouvement, diversité, dynamisme. Elle est faite de chemins et de croisements: il faut prendre des décisions. Est-elle limitée, se réduit-elle à notre vie terrestre? Y a-t-il un après? S'il y a un avant, un après, quel est le sens, qui donne le sens? S'il y a un avant, un après la vie, le sens m'échappe. Si je me limite à la vie terrestre, je donne le sens, je le construis, à partir de ce qui est déjà donné et avec les autres."

Conclusion : pourquoi "penser avec les mains" ?

Certains pensent en métaphores et en images, et ont souvent du mal à s'exprimer oralement, leur lexique manque de précision ; exprimer leur pensée par un dessin, par exemple, leur facilite le travail de mise en mots et de décodage. D'ailleurs, il est n'est pas rare de trouver, chez des personnes qui ont des difficultés à l'oral, des productions d'une profonde richesse de pensée, voire d'une tension dialectique - comme le dessin de la main, par exemple. À ceux qui préfèrent discourir, les techniques d'expression non verbales permettent de découvrir et de sonder des modes d'expression autres que ceux qu'ils pratiquent habituellement, et par là d'élargir leur champ de pensée.

La première phase de travail - penser avec ses mains : dessiner, peindre, ou faire une sculpture - est un acte méditatif ; comme tel, il a un effet relaxant : au début, les participants sont nerveux, parlent, font des blagues, cependant que leurs mains, déjà, sont à l'oeuvre et commencent à tracer, à former ; peu à peu, chacun se calme, oublie les autres et se concentre sur son objet. La tension nerveuse baisse, chacun pouvant donner libre cours à ses émotions par le travail de création, les exprimer et, en partie du moins, s'en libérer (et l'on sait combien un thème tel que le sens de la vie ou tout autre sujet philosophique est chargé d'émotions). Résultat : lors de la discussion, les participants sont plus détendus et, du coup, plus à même de s'écouter mutuellement et de discuter calmement.

Donner forme à l'abstrait facilite aussi le dédoublement spéculaire qu'exige la réflexion: en donnant forme, je vois (du moins en partie) ce que je pense et peux l'explorer, le creuser, l'affiner. Peu à peu des idées nouvelles viennent, prennent forme, il faut les intégrer au tout. Parfois ce sont des idées contradictoires, qui doivent aussi trouver leur place dans l'ensemble. La personne est en proie à un dialogue intérieur intense.

En d'autres termes, le travail de réflexion individuelle prépare à la discussion qui suivra, en rassemblant des idées et en les ordonnant. Quelqu'un dira, lors de l'évaluation : "pendant la phase de dessin, j'ai le temps de me préparer au sujet, de réfléchir à ce qu'il veut dire. Aussi, au moment de la discussion, j'ai une pensée plus claire et je peux mieux réfléchir, car je peux partir d'une base plus solide que si je devais me lancer dans la discussion sans préparation aucune".

En outre, cette première phase de travail permet de rassembler en peu de temps une bonne quantité d'idées riches et fécondes, qui constitueront la base pour une étude approfondie du sujet. Il n'est donc pas nécessaire de chercher des exemples, des idées, des arguments ailleurs lors de la discussion, ce qui limite le risque du hors-sujet; on se concentre sur ce qui est déjà là, on peut creuser les différents exemples et s'en tenir à eux. Ainsi, la discussion est rigoureuse et centrée sur le sujet.

On peut aussi souligner le fait que la représentation physique est un support considérable pour le discours : lorsqu'il s'agit d'exposer son point de vue sur la question, d'abord ; ensuite, lors de la discussion, tous les éléments nécessaires à l'étude de l'objet sont là, sous les yeux, constamment présents; on peut y recourir au besoin ; ils permettent de se rappeler de ce que l'autre a dit. D'ailleurs, lors des évaluations, on entend souvent : "dans les discussions, en général, j'ai du mal à réfléchir pendant que j'écoute les autres, et surtout j'ai du mal à me rappeler de tout ce qui se dit ; ici, c'est plus facile : il me suffit de regarder un dessin pour me ressouvenir de ce qui a été dit".

Pour résumer : le sensible constitue une base pour avancer pas à pas vers l'intelligible. On creuse des idées, des questions surgissent, les réponses apportées soulèvent de nouvelles questions. On élague, on essaie de se concentrer sur l'essentiel, de clarifier sa pensée. Lors de l'évaluation, un participant disait joliment : "Je me sens la tête plus claire. L'atelier de philosophie est une véritable cure dépurative pour l'esprit."

Diotime, n°33 (04/2007)

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