En classe

Légitimité, enjeux et risques

Martine Le Bars, Professeur de philosophie au lycée Diderot de Narbonne

Ci-dessous le témoignage d'un professeur de philosophie qui s'est lancé dans l'expérience en lycée professionnel, et en fait une analyse très " sexuée ".

L'expérience de la philosophie en lycée professionnel a lieu depuis quelques années. Pour en saisir le sens et l'enjeu, on ne peut négliger le fait que la philosophie est présente dans toutes les classes qui passent aujourd'hui le baccalauréat en lycée général et technique et que seuls les élèves de baccalauréat professionnel n'ont pas de philosophie. C'est sur cette toile de fond que se joue l'expérience, d'abord comme une ouverture possible et qui peut sembler légitime. Tout homme étant doué de raison a droit manifestement à la philosophie, et tout professeur peut estimer avoir le devoir de l'enseigner à ces nouveaux élèves. Pourtant, cette ouverture pourrait, dans la perspective du baccalauréat, se révéler comme une fermeture. Car si on ne demande pas à des élèves de CM1 de faire une dissertation de philosophie, on ne peut oublier les exigences auxquelles la philosophie est associée actuellement dans les classes terminales. Cela pose le problème de savoir, en gros, si on veut faire entrer les élèves dans un moule préétabli de l'enseignement de la philosophie, ou si l'on est prêt à repenser (ou à penser) les méthodes d'enseignement, à adapter ou inventer des modes d'évaluation valorisant l'intérêt pour la philosophie et un progrès de la pensée, quitte d'ailleurs à reconsidérer ce qui se fait dans les classes générales ou techniques qui éprouvent des difficultés. Il faut dire que la perspective dans laquelle nous sommes censés expérimenter ne consiste pas spécialement à essayer de nouvelles pratiques, mais plutôt dans une optique " conservatrice ", à voir si on peut faire en LEP ce qu'on fait ailleurs. Ce qui peut refroidir l'enthousiasme. Malgré cela, quel a été l'accueil de la philosophie dans ces classes ? Quel peut être l'enjeu de cet enseignement, et quelles sont les difficultés de la pratique de cet enseignement par rapport aux exigences de l'institution ?

UNE DIFFÉRENCE GARÇONS-FILLES

Même s'il ne faut pas caricaturer, on ne peut manquer de remarquer une nette différence entre garçons et filles, ce qui peut étonner le philosophe qui s'adresse en général à des sujets conscients et asexués, mais pas le professeur qui peut déjà observer cette différence entre des classes de génie mécanique (masculines) et de tertiaire (plutôt féminines).

Concrètement, les garçons accueillent cet enseignement nouveau plutôt comme une surcharge inutile. Cela toutefois n'est pas propre aux élèves de LEP et se trouve fréquemment en série S et STI. D'autre part, les garçons adoptent pour une partie importante d'entre eux une stratégie de rapport de force vis à vis du discours intellectuel. Position d'affirmation de soi, passionnelle, à tendance agressive, que Platon montre chez les sophistes. Dans l'affirmation d'une identité adulte et virile, la philosophie comme mise en question semble apparaître comme une atteinte, voir un échec supplémentaire, dans un parcours scolaire et intellectuel vécu difficilement, où les préoccupations économiques dominent. Pire, la philosophie a pu parfois manifestement être perçue comme un discours idéologique au service des " intellectuels " du lycée général et technique (contre lequel se manifeste un certain ressentiment), et contre eux, mâles " manuels ", " techniciens ". Malgré cela, on obtient une certaine écoute, une participation et quelquefois de l'intérêt dans des conditions d'expérimentation toutefois exceptionnelles (groupe de dix élèves), qu'une généralisation de l'expérimentation ne garantirait certainement pas, faute de moyens budgétaires.

Presque à l'inverse, les filles accueillent en général avec enthousiasme cet enseignement, dont l'enjeu est explicitement pour elles la reconnaissance de leur baccalauréat comme un vrai baccalauréat. " Madame, on est contentes d'avoir de la philosophie " me dit-on le premier jour en souriant (je ne l'avais jamais entendu ailleurs !), et " qu'est ce que c'est ? ". Le plus surprenant est qu'à la fin de l'année, elles témoignent encore de cet intérêt.

Bakta : " la philosophie permet d'ouvrir la pensée, pour savoir ce que l'on veut ". Karima : " de mieux juger, elle aide à comprendre ". Nora : " par exemple sur la liberté, elle fait prendre conscience de la vraie liberté, de l'effet des passions, on change de point de vue ". Sabrina : " on peut développer ses idées, c'est une approche de la vérité ". Delphine : " cela aide, permet de discuter ; avant je criais, aujourd'hui je suis plus attentive aux gens, je réfléchis avant d'agir... " Que demander de plus à la philosophie ? Les filles sont manifestement pour beaucoup dans une stratégie d'accueil, de valorisation, d'ouverture intellectuelle, où la philosophie pourrait même servir d'instrument de libération au moyen de la raison notamment par rapport à la passion (amoureuse en particulier, dont il est aisé de parler en " connaissance de cause "), ou même par rapport aux préjugés, aux croyances traditionnelles dans lesquelles elles finissent par percevoir qu'on est enfermé. Les textes classiques (par exemple, l'Allégorie de la caverne) prennent sens dans leur vie quotidienne si on prend la peine de faire le lien, et la philosophie est alors vécue comme un discours qui fait sens pour leur vie, et doit leur permettre de comprendre et de mettre en question la réalité quotidienne, qui ne reste pas une discipline simplement scolaire.

À côté de cela, l'enjeu de l'introduction de la philosophie dans ces classes comme dans les autres n'est pas négligeable quand on constate, en traitant les notions de justice, de droit, de liberté, l'hostilité (manifeste chez les garçons) à l'égard des lois, de l'État, de la politique. Il y a un enjeu " citoyen " à faire comprendre certaines valeurs. Resterait à savoir si ce n'est pas un peu tard déjà en terminale. D'autre part, la philosophie a pour vocation, comme cela a toujours été, d'ouvrir la pensée, d'apprendre à penser librement. Il n'est pas certain qu'on y arrive en si peu de temps (trente heures dans l'année). Néanmoins, on peut faire un travail d'analyse des notions et de mise en questions des évidences premières.

Dans la pratique, il y a quelques difficultés, par exemple : sortie de la subjectivité (exemples, et anecdotes personnelles), compréhension du vocabulaire abstrait, rédaction écrite, manque de temps pour la réflexion dans la perspective de l'examen avec les stages et l'absence de travail à la maison.

On l'a vu, la philosophie peut être bien accueillie en lycée professionnel, encore faut-il ne pas y adjoindre des exigences qui en dégoûteraient littéralement les élèves en les mettant en situation d'échec. Cela annulerait tous les bienfaits qu'on pourrait retirer de cet enseignement. C'est malgré tout le risque de la généralisation de l'expérimentation avec l'évaluation au baccalauréat.

N.B. : L'expérience dont il est question ici a été réalisée au lycée professionnel G. Eiffel de Narbonne en 1999-2000 avec une section de terminale " MAVI " (Maintenance des Véhicules Industriels, 15 garçons) et " GC " (Génie climatique, 12 garçons). Chaque section formant un groupe. Dans l'année 2000-2001 avec une section " PMS " (Productique des matériaux souples, 8 élèves, 7 filles, 1 garçon) et " HE " (Hygiène et Environnement, 8 filles).

Diotime, n°18 (04/2003)

Diotime - Légitimité, enjeux et risques