Dans la cité

Mes enjeux lorsque j'anime un échange philosophique au café philo

Gunther Gorhan, animateur du café philo des Phares (Paris)

Mon ambition - peut-être démesurée - consiste à me placer en amont de toute pédagogie, de la réflexion sur la meilleure méthode d'"apprendre" à philosopher. Cette différence vient peut-être, du fait qu'au café philo, aux dîners philo, aux foyers pour jeunes travailleurs, à l'hôpital psychiatrique, au théâtre, etc., le public est constitué exclusivement d'adultes ou de jeunes adultes et non pas d'enfants.

D'après mon expérience - j'ai assisté en Suisse, il y a quelques années, à une rencontre de philosophes praticiens, et à Nanterre à un colloque organisé où la philosophie avec les enfants était au programme - les enfants sont quasiment "naturellement" philosophes, c'est-à-dire sont motivés spontanément pour poser La Question philosophique : "Qu'est-ce que vivre ?", avec toutes les implications métaphysiques de cette question (l'être humain, contrairement à l'animal, a besoin d'une raison de vivre - mon expérience d'écoutant à SOS Suicide Phénix me le confirme constamment).

Les adultes, d'après mon expérience, ont pour la plupart oublié cette question philosophique de base, et s'"intéressent" à la philosophie pour mille autres raisons : se cultiver, mieux comprendre et maîtriser son époque, mieux se connaître, apprendre à argumenter, convaincre efficacement, connaître autrui, etc.

Autrement dit, ma conception de l'animation d'un échange philosophique entre adultes découle de mon intention de faire advenir, de faire prendre conscience de la véritable motivation de philosopher selon moi, et André Comte-Sponville que je cite souvent : "Je philosophe pour sauver ma peau et mon âme". Je m'appuie également sur A. Camus: "Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux, il faut d'abord répondre ..." (L'homme révolté). Marc Sautet a dû avoir la même intuition lorsqu'il a écrit : "C'est un plaisir très particulier, mais, à l'évidence intense qui les (les participants) fait ressembler à des rescapés ; ils semblent sortir d'un coma. La source de leur plaisir (je dirais plutôt "joie", G.G.) doit s'approcher du sentiment qu'éprouve celui qui se rend compte qu'il est encore en vie, qu'il a échappé à la mort. Il y a là un bonheur simple : celui d'exister après avoir frôlé le pire, et de le savoir" (Un café pour Socrate, p.121).

Bref, les enfants, contrairement aux adultes, sont ("spirituellement") vivants, ils ne sont pas encore formatés par des savoirs et des croyances plus ou moins pétrifiés. Même Kant, à mon avis, a dû avoir une intuition similaire lorsqu'il assignait comme but à la philosophie une "Erweiterung des Denkens", un élargissement du penser, ce qui implique le corps, les émotions, les affects, la sensibilité, etc. Ne peut s'élargir ou croître que ce qui est vivant...

Quelle serait une "méthode" favorable à un tel événement existentiel, à une véritable "résurrection laïque" ? Peut-il y avoir une méthode, comment éviter une sorte de mystagogie, les manipulations de gourou ?

Je comprends le souci méthodique de certains animateurs comme contrepoids salutaire à des dérives possibles. Mais je cherche une méthode "sur mesure", à inventer selon la question posée et l'état du groupe des participants, et à formaliser éventuellement après coup (seul ou accompagné), s'inspirant du poète : "Il n'y a pas de chemin (méthode a priori), le chemin se fait en cheminant" (A. Machado).

Quelques repères

J'ai quelques repères (dans le désordre), en dehors des règles formelles (le "père du sujet" commence, ordre chronologique des inscriptions, priorité d'une première prise de parole etc.) :

- la "conversion philosophique" consiste à désirer une vie exemplaire, exprimée ainsi par Yannis Youlountas (inspiré par Montaigne et Kant) : "L'humanité est une question à laquelle chaque être humain est une réponse". Elle consiste donc - rien de plus ni de moins - à refuser le solipsisme du "C'est mon choix !". Autrement dit, la vie vaut la peine d'être vécue, lorsque je sors d'un repli mortifère, que je redeviens vivant (l'enfant l'est encore naturellement), en prenant conscience que c'est à travers moi aussi que se joue le destin de l'humanité et du monde : c'est mon intime conviction et c'est le message de toutes les religions à ma connaissance...

- La vérité est subjective, ce qui ne veut pas dire du tout qu'elle soit arbitraire. Il y a une vérité du désir subjectif. Je préfère parler de préjugements plutôt que de préjugés (CF Gadamer, ou H. Arendt et sa pluralité humaine irréductible) ; et aider les participants à approfondir, élucider, affiner leurs préjugés/préjugements, découvrir leur vérité (l'histoire de la philosophie est la preuve de la pluralité des vérités, dont les fondements sont strictement indémontrables cf. Aristote), plutôt que de les "libérer" de leurs opinions, par définition erronées, par une argumentation qui, je le crains, ne les coince et donc les renforce en fin de compte. Mais l'impératif lacanien "Il ne faut pas céder sur son désir" est insuffisant, encore faut-il que ce désir soit légitime, la psychanalyse a besoin du crible philosophique.

- Il n'y a pas d'universel, il n'y a que des processus d'universalisation (l'universel comme horizon) : mieux nous comprendre les uns et les autres, et la découverte du vrai désaccord fait partie du processus d'universalisation. L'objectif n'est pas le consensus.

- Je ne crois pas à un progrès collectif, à un progrès du groupe dans son ensemble : les "résurrections" (M. Sautet) et les conversions philosophiques sont individuelles, imprévisibles, des événements au sens de Derrida (événement : ce qui troue tout horizon d'attente). D'après mon expérience, les réactions après les échanges sont contrastées : certains sont ravis, d'autres déçus et d'autres encore indifférents...

- La philosophie ne peut rien dire sur ce qui existe, elle n'est pas descriptive (tâche des sciences) mais prescriptive, normative. Parmi une foule d'autres (Kant, le premier, et son tournant éthique de la philosophie), Jean-Marie Brohm affirme : "C'est le possible et le souhaitable, le non encore advenu et à faire advenir qui rend intelligible l'être-là". C'est la tâche politique, à mes yeux, des échanges philo : explorer ensemble le champ des possibles "réalistes", plausibles.

- Depuis l'invention de la psychanalyse, l'association, l'inspiration, la fulgurance, non argumentées au sens strict du terme font, à mon avis, partie intégrante de la rationalité philosophique.

Diotime, n°39 (01/2009)

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