Dans la cité

A quoi sert un animateur dans un café-philo ?

Jean-François Chazerans, professeur de philosophie,
Jean-Pierre Seulin, co-animateurs du café-philo de Poitiers.

Pour Pascal Hardy, l'animateur, qu'il appelle d'ailleurs plutôt " modérateur ", doit avoir un " rôle de régulation du débat et de recentrage des propos "1. Il " doit être disponible, à l'écoute et utilise ses connaissances pour fournir des pistes au débat; il met en oeuvre une maïeutique avec les participants "2. Disons-le de suite, ce " modèle socratique " mis aussi en avant par Gunther Gorhan et Yannis Youlountas3, et impulsé par Marc Sautet4, n'occulte-t-il pas la spécificité du café-philo ? Permet-il vraiment au philosopher d'émerger en son sein ?

Car enfin un dialogue socratique n'est-il pas différent d'un dialogue de café-philo ? Le premier est un " entre deux " quelquefois successif, une discussion. Il s'oppose au discours suivi, comme par exemple dans le Protagoras où Socrate feint de ne pas avoir de mémoire pour empêcher Protagoras de développer son discours et le forcer à discuter avec lui5, alors que le second est toujours un " entre plusieurs " qui s'oppose à la fois au " face à face " socratique et au monologue du discours suivi. D'autant plus que, dans ces deux formes d'échange, il y a un public de spectateurs. La discussion socratique et le discours suivi sophistique sont deux aspects d'un même spectacle que nous retrouvons aujourd'hui dans l'animation télévisuelle ou de foire, dans le cours magistral, dans la conférence plus ou moins savante et dans le débat politique télévisé.

Au fond on ne peut pas en vouloir à Deleuze-Guattari de refuser toute discussion6, si bien sûr on ne confond pas discussion et dialogue, ce que Deleuze semble faire malheureusement dans ses entretiens avec Claire Parnet7. La discussion tue le dialogue. À bien y regarder, elle est une des ruses qu'on utilise pour ne pas dialoguer. Combien de fois lors d'un café-philo, après que les premiers échanges aient éclairci les positions de chacun, les participants s'éparpillent en se mettant à discuter deux à deux. Alors qu'on peut dialoguer avec tout le monde, ne peut-on vraiment discuter qu'avec ceux avec qui on est d'accord ?

Ainsi l'animateur cherchant à pratiquer la discussion socratique empêche l'émergence et le développement du dialogue dans les cafés-philo. De même, si on s'en réfère à cette pratique pour analyser ce qui se passe dans les cafés-philo, on passe à côté de l'essentiel : cette façon de philosopher qui peut y émerger et s'y déployer.

À ce propos, deux points semblent bien faire consensus au sein des cafés-philo.

Pour le premier, " le café-philo est un lieu où pourrait se travailler la mise en question des opinions "8, ce qui fait que nous y assistons au " passage de l'opinion à l'idée "9. Il est d'abord assez surprenant de trouver ce terme d' " idée " ici. Ne pourrait-on pas penser que certaines idées sont des opinions ? Car qu'est-ce qu'une opinion ? N'est-ce pas une idée spontanée, non pensée, un préjugé ? Il faudrait alors, pour que l'idée ne puisse pas être opinion, la limiter au concept. Mais dans ce cas-là, peut-elle vraiment s'opposer à l'opinion ? Pourquoi donc alors ne pas appeler cette réalité pensée, ce qui réfère au " penser par soi-même " ou jugement, ce qui a l'avantage de s'opposer à préjugé, plutôt qu'idée ? D'autre part, en insistant sur ce terme d'idée, ne renforce-t-on pas la prééminence de la discussion socratique sur le dialogue de café-philo ? Nous avions proposé, dès le début de l'année 199610, en suivant Platon et Eric Weil,11 d'opposer à l'opinion (doxa) la raison (logos) car cela permettait de rompre avec le " conceptualisme " deleuzien et universitaire, et surtout d'en rester explicitement au niveau de la pensée et du jugement.

Cela permettait aussi d'éclaircir le second consensus qui règne aujourd'hui au sein des cafés-philo : il y a une " réflexion en commun ",12 une " élaboration collective "13. Nous avions quant à nous proposé dialogue public, ce qui avait l'avantage de s'opposer à opinion publique14. En effet, prenant appui sur les analyses de Patrick Champagne15, nous en étions arrivés à penser que l'opinion publique n'existait pas, qu'elle n'était qu'une chimère inventée afin de déposséder le peuple de la parole en le cantonnant dans l'opinion et le préjugé, comme s'il n'était capable que d'opinion et pas de logos ! Comme si la pensée collective et le dialogue n'existaient pas !

Nous avons donc assisté en direct ces dernières années à l'émergence et au développement de deux processus parallèles : le passage de l'opinion au logos pour un individu particulier répondant au passage de l'opinion publique au logos public et collectif, à ce que nous appelons aujourd'hui tout simplement dialogue, en précisant que philosopher c'est penser par soi-même avec les autres. Nous avons aussi assisté en direct ces dernières années à leur mise en évidence et à des tentatives de les occulter. Car, si le dialogue n'émerge pas, si le débat n'est pas philosophique, nous ne pensons pas que c'est parce que certains participants ne philosophent pas (encore) et qu'il faudrait renforcer le rôle de l'animateur, comme par exemple dans le dispositif tozzien16. Il s'agit en effet dans ce dispositif de reformuler ce que les participants disent afin que leur parole soit problématisée, argumentée, conceptualisée. La parole de chacun étant médiatisée par un seul, ne sommes-nous donc pas en présence d'une discussion plutôt que d'un dialogue ?

Nous pensons plutôt que, s'ils n'y arrivent pas, c'est que des obstacles, qu'ils s'imposent ou qu'on leur impose, souvent les en empêchent. Il ne s'agirait pas comme le proposait Kant17 que ce soit avant tout " la paresse et la lâcheté " qui empêchent les hommes de penser par eux-mêmes et avec les autres, de devenir autonomes. Car il existe des obstacles qui leur sont imposés par ceux qui sont leurs tuteurs ou leurs maîtres et qui les dominent. Kant l'avait bien noté : " Et si la plus grande partie, et de loin, des hommes (et parmi eux le beau sexe tout entier) tient ce pas qui affranchit de la tutelle pour très dangereux et de surcroît très pénible, c'est que s'y emploient ces tuteurs qui, dans leur extrême bienveillance, se chargent de les surveiller. "18. Il semblerait que les animateurs de cafés-philo socratiques et les professeurs de philosophie, bref les tuteurs de tous poils, y fassent moins attention qu'aux obstacles plus individuels.

Effectivement, la plupart des gens pensent avec raison qu'être autonome c'est se donner soi-même ses propres lois ou règles, ce qui veut dire que ce n'est pas un autre qui décide et qui parle pour nous. C'est être responsable de ce qu'on fait et de ce qu'on dit (ma parole et mes actes). Mais allons plus loin. À l'opposé, être hétéronome, c'est quand quelqu'un d'autre nous donne nos règles, décide pour nous, pense pour nous, parle pour nous. Cependant autre chose se dégage car on est hétéronome, et même plus, lorsqu'on donne aux autres leurs propres règles, lorsqu'on décide pour eux, qu'on pense pour eux, qu'on parle pour eux.

Ainsi sommes-nous autonomes lorsque ce n'est pas un autre mais nous-même qui nous donnons nos propres règles, qui pensons pour nous, décidons pour nous, parlons pour nous. C'est nécessaire mais ce n'est pas suffisant. Il faut, de plus, pour que nous soyons pleinement autonomes, que nous ne donnions pas aux autres leurs propres règles, que nous ne pensions, ni ne décidions, ni ne parlions pour eux.

Aussi, pour nous, n'y a-t-il aucune différence entre la philosophie et la démocratie, non pas la démocratie représentative que nous connaissons aujourd'hui, mais plutôt la démocratie participative athénienne, qui consistait comme la nôtre dans l'isonomie, l'égalité par rapport à la loi mais qui reposait aussi sur l'isocratie, l'égalité par rapport à l'exercice du pouvoir, et l'iségorie, l'égalité par rapport à la prise de parole19.

Cette démocratie athénienne " reposait sur une conception des relations humaines, non plus fondées sur un rapport hiérarchique ou un rapport de forces, mais sur la possibilité de débattre (la koina), de discuter en commun et à égalité des affaires communes "20. Il ne s'agit plus seulement de la seule égalité devant la loi qui laissait de côté l'égalité de statut social, se cantonnant à l'égalité du bulletin de vote, et l'égalité de parole, se cantonnant à la liberté d'expression. Ainsi, si pour ce qui est de l'isonomie, les lois s'appliquent de la même façon à chacun, tout le monde est à égalité devant la loi, pour ce qui est de l'isocratie jointe à l'iségorie, tout le monde a le même pouvoir non plus sur les autres mais sur soi-même, sur les règles, et sur ce qu'il dit. L'isocratie jointe à l'iségorie est la réalisation de l'égalité, non seulement par rapport à ce qui est dit, mais aussi par rapport à l'élaboration des règles et des lois21 et par rapport à la condition de chacun.

Au lieu de penser que, si la philosophie n'émerge pas, c'est que les participants ne philosophent pas, nous pensons que c'est parce qu'en nous-mêmes, au sein des cafés-philo et plus généralement au sein de la société, nous assistons à la mise en place de ruses ou d'obstacles pour empêcher l'émergence et le déploiement de la philosophie (dialogue et autonomie) et de la démocratie (isonomie, isocratie et iségorie). Par exemple, pour nous empêcher nous-mêmes de philosopher, nous avons tendance à nous en remettre à des tuteurs, maîtres, autorités, experts, à avoir recours à l'illusion et à la croyance afin de garder nos opinions et préjugés. Pour empêcher l'émergence et le développement de la philosophie au sein des cafés-philo, nous évitons de nous interroger sur l'utilité de l'animateur, nous confondons maïeutique socratique et dialogue, nous mettons en place des dispositifs différenciant des rôles ou empêchant le dialogue (exposé préalable et conclusion, sujet donné à l'avance...). Nous instituons des règles qui portent sur ce qui est dit et non seulement sur comment c'est dit. Pour l'empêcher au sein de l'enseignement, nous commençons son apprentissage que fort tard, en terminale. Nous l'enseignons magistralement, nous utilisons un jargon incompréhensible et faisons que l'histoire de la philosophie prédomine, nous pensons aussi que seule l'élite et en particulier ceux issus de Normale Sup peuvent philosopher sérieusement. Enfin pour l'empêcher au sein de la société même, nous instituons une complexe hiérarchie sociale, des chefs et des sous-chefs de tous poils, des forces de l'ordre, des hommes politiques, des politologues et des médias pour manipuler le peuple...

Cela ne veut pas dire, bien sûr, que toute règle soit à proscrire. Il y a des règles qui empêchent l'émergence et le déploiement de la philosophie et de la démocratie et d'autres qui les favorisent22. Les règles auxquelles tiennent par dessus tout les débatteurs sont celles régulant la circulation de la parole. Nous retrouvons ici l'exigence d'égalité de parole (iségorie) constitutive de la démocratie participative. C'est que, nous venons de le voir, ces dernières touchent un point fondamental du débat philosophique et du débat politique : l'égalité de parole. Les règles doivent être élaborées progressivement en commun, elles dérivent du dialogue du café-philo lui-même. Elle ne doivent jamais non plus porter sur le fond, ni sur les compétences individuelles des débatteurs, mais toujours sur la forme.

QUELLE UTILITÉ ALORS ?

Si l'animateur n'est d'aucune utilité pour garantir la philosophicité des débats de café-philo, au contraire même il aurait tendance à plutôt l'empêcher, sa présence ne peut-elle pas être importante au commencement pour faciliter le passage de l'opinion et du préjugé au dialogue ? Son rôle dans ce cadre n'est pas différent de celui du maître dans la classe. Nous le verrions sous la forme du ferment catalytique23 et nous verrions sa modalité d'application sous la forme de la ruse de la raison24. En effet personne ne semble pouvoir se mettre spontanément à apprendre ou plus généralement à philosopher, si tant est que ce soit différent. Il ne semble y avoir aucune raison de se mettre spontanément à utiliser sa raison (d'adopter une attitude rationnelle, de penser par soi-même avec les autres). Il faut un facteur déclenchant et c'est le premier et le plus important rôle de l'animateur que d'être un tel catalyseur.

Dans son allégorie de la Caverne25 Platon expose très finement ce phénomène. Nous sommes éduqués dès l'enfance dans un monde où nous prenons l'ombre de la réalité pour la réalité elle-même ou plutôt, vu la présence des montreurs de marionnettes faiseurs de prestiges, nous sommes prisonniers dans un monde où l'on nous fait prendre l'ombre de la réalité pour la réalité elle-même. Nous sommes donc immergés dans un monde sans raison (logos) où priment nos opinions et nos passions. Platon nous demande d'imaginer ensuite ce qui arriverait si on délivrait l'un de ces prisonniers, si on le libérait de ses chaînes, si on l'obligeait à tourner la tête et à regarder le feu derrière lui, si on le forçait à remonter la montée escarpée.L'animateur est ce " on ". Il est celui qui libère et non celui qui enferme. Il est celui qui rend autonome. Il est ce catalyseur qui fait penser par soi-même et dialoguer avec les autres, et permet aux autres par son attitude philosophique, d'adopter une attitude rationnelle, en bref, de philosopher.

Comment s'y prend-il donc ? C'est là qu'intervient la ruse de la raison. Pour Platon la philosophie " commence par une rencontre, par la rencontre de quelqu'un dont le discours arrache celui qui l'écoute à ses croyances antérieures, à ses préjugés, à ses certitudes "26. Ainsi on commence toujours à philosopher sans raison, par la violence, par hasard ou surtout par séduction " ceux qui sont féconds par le corps se tournent vers les femmes et font de beaux enfants, ceux qui sont féconds par l'âme se tournent vers les hommes et font de beaux discours "27. La passion permet donc l'émergence et l'instauration de la raison (attitude rationnelle, philosophie).

L'animateur est celui qui, par Eros, permet aux autres de se détourner de leurs anciennes opinions et d'adopter une attitude rationnelle, de commencer à philosopher. Il ne doit donc pas chercher à transmettre un savoir ou des connaissances. Le peut-il d'ailleurs ? Il ne peut qu'ouvrir un espace qui peut permettre de se libérer des connaissances et des savoirs déjà acquis. Mais il ne peut pas décider tout seul des règles et du cadre et les transmettre. Enseigner et apprendre ne consistent pas à transmettre et acquérir des savoirs et le cadre de l'enseignement et de l'apprentissage de ces savoirs. Cela consiste, lorsque l'animateur n'est qu'un ferment catalytique programmant son autodisparition et non pas un maître supposé savoir, lorsque l'animateur et les participants du café-philo pensent par eux-mêmes avec les autres, en la mise en place d'un dialogue collectif sur ces savoirs et sur le cadre afin de les réfléchir et les élaborer en commun. Il ne doit pas y avoir beaucoup de différence entre enseigner, apprendre et philosopher si nous devenons, comme l'écrivait Jean Toussaint Desanti, " des agents libres du savoir "28.

Parvenu à ce stade de la réflexion, n'est-il pas temps de se demander si l'animateur n'est pas qu'un participant comme les autres ? Ne convient-il pas même d'affirmer que l'animateur contribue, au même titre que les autres, à la pérennité du dialogue qui vient de s'installer ? Nous avons pu constater en effet que l'animateur a tendance à en rester à ce premier moment fondateur et à oublier de se déposséder lui-même de sa supposée maîtrise. Les trois principes d'égalité ainsi explicités, isonomie, isocratie, iségorie, fondent, dans ce sens que l'animateur n'est ni plus ni moins que les autres participants créateur de ce qu'on nommera ici un dia-logos, une parole rationnelle et relationnelle, argumentée, analysante, une parole circulante toujours en train de se construire parce qu'elle co-appartient à celles et ceux qui, en participant, animent coopérativement le débat de café-philo.

Cette co-appartenance est essentielle dans la création de ce dia-logos. Non seulement elle pose par là le principe d'égalité déjà énoncé, et, elle le renforce même, puisqu'il devient une pratique commune à laquelle chacun se solidarise par sa participation au débat. C'est ce que rappelle Marcel Conche lorsqu'il écrit : " Un dialogue, une discussion ne peuvent avoir lieu qu'entre égaux. Il faut que chaque participant à la discussion se sente et se trouve avec l'autre ou les autres sur un pied d'égalité. Chacun, en effet, doit être présupposé pouvoir dire quelque chose de juste et de vrai. La vérité ne peut venir d'un ou de quelques-uns seulement : il n'y a pas d'accès particulier à la vérité "29.

Cette co-appartenance, je participe, tu participes, nous (je et vous) participons à un débat commun, à un dia-logos commun, n'est pas cependant que la simple reconnaissance de l'autre comme un égal, même si les trois principes d' isonomie, d'isocratie, d'iségorie sont respectés au sein du débat de café-philo. Elle réfère à l'idée que ce qui se construit au sein des débats de café-philo met également en place un autre principe auquel chacun contribue parce qu'il le partage.

Comment définir alors ce principe complémentaire? Dans ce dialogue par tous et entre tous, est posée la nécessité de ce qui relève à la fois d'une conviction intime et universelle, de ce qui est humainement partageable, chacun se sentant par là redevable et responsable de la parole qui se dit. La parole qui est mienne appartient aussi aux autres dès lors qu'elle se dit. On pourrait ainsi avancer que l'acte de dialogue prend sa réalité dans une action qui serait la suivante : " Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine "30.

En d'autres termes, si les principes d'isonomie, d'isocratie, d'iségorie inscrivent ce principe dans l'acte de dialogue, c'est parce qu'ils référent aussi à ce qui est authentiquement humain, à ce qui est juste, à ce qui est vrai. On pourrait ajouter que l'acte de dialogue donne chair à l'harmonie à la fois rationnelle et relationnelle s'élaborant au fur et à mesure de cette coopération dialoguée puisqu'il s'établit entre chacun, et non plus seulement entre l'animateur et son ou ses disciples. Par là même, ce quatrième principe, qu'on nommera le principe d'eunomie, sous-tend l'idée que le dia-logos, et de même, la polis ne sont pas possibles si la dysharmonie, le chaos et l'injustice viennent rompre le lien du dialogue entre tous car il n'est plus alors élaboré par tous.

Une fois le débat lancé et le dialogue installé, l'animateur n'a donc plus de raison d'être. L'animateur n'a pas d'autre qualité que de se fondre avec les autres s'il veut que le dialogue qu'il a contribué à installer perdure. Cette qualité lui permet de disparaître en tant qu'animateur pour réapparaître comme le participant qu'il est en réalité. Il n'y a plus alors d'animateur, ni de participants. Il n'y a que des femmes et des hommes qui dialoguent parce qu'ils pensent par eux-mêmes, cette interaction dans la pensée, cette faculté de juger par soi-même construisent ce qui est acceptable par tous, à savoir l'eunomie en référence à titre d'exemple aux règles du débat du Gil Bar à Poitiers. L'eunomie est la discipline que se donne le groupe à lui-même, discipline qui lui semble juste car permettant le dia-logos. Elle passe par la programmation de l'autodisparition de l'animateur, seule garantie de ne pas rompre le lien d'égalité et de justice dans le groupe. Ou alors le dialogue, à peine établi, on l'a vu plus haut, sombre dans le discours particulier de l'animateur qui se pose comme seul garant d'un savoir qu'il estime être philosophique...

Le débat de café-philo et le débat démocratique ont tout à y gagner. Ce débat, comme lieu d'isonomie, d'isocratie, d'iségorie, d'eunomie, permet le dialogue, la condition sine qua non d'un monde commun, d'un monde refusant la violence.


(1) Pascal Hardy, " Comment sont nés les cafés-philo ? ", in Comprendre le phénomène café-philo, sous la direction de Yannis Youlountas, La Gouttière, 2002, p. 42.

(2) Pascal Hardy, " Comment sont nés les cafés-philo ", idem, p. 43.

(3) Gunter Gorhan et Yannis Youlountas, " Qu'est-ce qu'un café-philo ", idem, p. 36.

(4) Marc Sautet, Un café pour Socrate, Robert Laffont, 1995.

(5) " Protagoras, j'ai peu de mémoire, et quand on me tient un long discours, j'oublie de quoi on me parle " Platon, Protagoras, 334 c-d (traduction Alfred Croiset, Belles Lettres, 1941, p. 52).

(6) Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Minuit, 1991, p. 33.

(7) Deleuze écrit dans Dialogues, Champs-Flammarion, 1996, p. 7 : " Même la réflexion, à un, à deux ou à plusieurs, ne suffit pas ".

(8) Michel Tozzi, " Quelle est la responsabilité du philosophe face à ce phénomène ? ", in Comprendre le phénomène café-philo, op.cit., p. 84.

(9) Pascal Hardy, " Comment sont nés les cafés-philo ? ", idem, p. 41.

(10) Lettre à Philos du 15 janvier 1996, Philos, février 1996, (Café-PhiloWeb http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contrib/debat01.htm ) ou, plus récent, " Philosophe-t-on vraiment au café-philo ? "par Jean-François Chazerans et Jean-Pierre Seulin in Comprendre le phénomène café-philo.

(11) Eric Weil, Logique de la philosophie, Vrin, 1967.

(12) Pascal Hardy, " Comment sont nés les cafés-philo ? ", in Comprendre le phénomène café-philo, p. 41.

(13) Michel Tozzi, " Quelle est la responsabilité du philosophe face à ce phénomène ? ", idem, p. 86.

(14) Voir, par exemple, Fait-on de la philosophie dans les cafés-philo ? par Jean-François Chazerans
http://www.ac-montpellier.fr/ressources/agora/ag03_039.htm ou, plus récent, Philosophe-t-on vraiment au café-philo ? par Jean-François Chazerans et Jean-Pierre Seulin in Comprendre le phénomène café-philo. Disponible sur http://pratiquesphilo.free.fr/contribu/contrib24.htm

(15) Faire l'opinion, Minuit, 1990.

(16) Voir par exemple : " Animer un débat philosophique au café " par Michel Tozzi http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contrib/tozzi1.htm

(17) Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les lumières ?, traduction Jean-François Poirier et Françoise Proust, Garnier-Flammarion, 1991, pp. 43.

(18) Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les lumières, idem p. 43.

(19) " La démocratie athénienne permettait aussi l'exercice de la citoyenneté, fondée sur l'égalité politique. Cette égalité se manifestait par trois aspects essentiels : l'égalité par rapport à la loi (I'isonomie), l'égalité par rapport à la prise de parole (l'iségorie) et l'égalité par rapport à l'exercice du pouvoir (l'isocratie). " Jeannette Boulay De la démocratie athénienne à la démocratie participative. Des bases pour refonder la démocratie locale, http://www.qualite-publique.com/pages/documents/doc-pages/docarticles/doc-art-demoathene.htm

(20) Jeannette Boulay, De la démocratie athénienne à la démocratie participative. Des bases pour refonder la démocratie locale, http://www.qualite-publique.com/pages/documents/doc-pages/docarticles/doc-art-demoathene.htm

(21) Tout citoyen a le droit de prendre la parole a l'assemblée, en fonction du temps qui lui est attribué par les prytanes. A titre de comparaison, c'est comme si tout électeur français avait le droit de parler à l'assemblée nationale pour proposer une loi, appeler à la guerre ou à la paix, accuser un homme politique de corruption etc. http://www2.ac-toulouse.fr/lyc-bellevue-toulouse/calendriers/grec/iso-ise.htm

(22) Les différentes règles appliquées au café-philo du Gil bar :
1) Règle portant sur la proposition du sujet : le sujet est proposé par les participants au début de la séance.
2) Règle portant sur le choix du sujet : choisi démocratiquement.
3) Règle d'exposition du sujet choisi : la personne qui a proposé le sujet le " lance ".
4) Règles portant sur la circulation de la parole :
- Celui qui a proposé et lancé le sujet ne peut pas intervenir immédiatement (sinon c'est un obstacle au dialogue collectif).
- On prend la parole dans l'ordre dans lequel elle a été demandée au groupe : ne pas couper la parole ni la prendre quand ce n'est pas notre tour.
- Règle tozzienne : celui qui n'a jamais parlé a priorité sur celui qui a déjà parlé.
- Extension de la règle tozzienne : celui qui a peu parlé a priorité sur celui qui a beaucoup parlé.
5) Règle d'énonciation des idées :
- Ne pas être trop long
- Énoncer une seule idée par intervention.
- Répondre à ce qui a été dit.

(23) Cf. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, p. 61.

(24) Cf. GWF Hegel, La raison dans l'histoire, 10/18.

(25) République, Livre VII.

(26) Monique Dixsaut, traduction et commentaire des livres VI et VII de la République, Editions Pédagogie moderne, 1980, p 104.

(27) Platon, Le banquet.

(28) L'expérimentation philosophique, le "Magazine Littéraire", n°200, novembre 1983, p. 82.

(29) Le Fondement de la morale, Ed. Mégare, pp. 38-39.

(30) Hans Jonas, Le Principe Responsabilité. Une éthique pour la civilisation, Ed. du Cerf.1/9 Chazerans

Diotime, n°19 (10/2003)

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