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Burkina Faso : le changement positif des enfants de la rue par l'enseignement philosophique

Daniel Ouedraogo, enseignant à l'école primaire Bilbalogho (Ouagadougou)- oueddaniel74@yahoo.fr

Depuis les années 90, le Burkina Faso a entrepris de nombreuses réformes en vue d'apporter des réponses adéquates aux préoccupations des populations au plan économique et social. Malgré les efforts fournis par les autorités, la pauvreté se situe toujours à un taux important (44% en 2004 et 42% en 2005). Le seuil de pauvreté monétaire est d'environ 80 000 FCFA par an, soit l'équivalent de 122 euros. Le phénomène de l'exclusion sociale est assez répandu, beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants en situation difficile se retrouvent dans la rue en quête de leur survie.

De par mon métier d'enseignant, j'ai toujours été particulièrement sensible à la situation des enfants en difficulté. En effet, beaucoup ont perdu leur enfance, sont obligés de travailler, de faire toutes sortes de travail car les parents sont totalement démunis ou morts du VIH/SIDA. Ces enfants pour la plupart sont dans la rue, exposés à tous les dangers (drogue, vol, prostitution...). La nuit tombée, ils n'ont pour lits que les devantures de certains immeubles.

Garant de l'éducation des enfants et conscient que l'État seul ne peut apporter les solutions à tous nos problèmes, j'ai toujours nourri cette ambition d'étendre ma mission à ceux qui n'ont pas eu la chance d'aller à l'école et qui sont abandonnés à eux-mêmes dans la rue. Grâce aux enseignements philosophiques reçus de Isabelle Millon1 que j'ai trouvé particulièrement intéressants, j'ai entrepris une première approche dans ce sens. Je parle d'enseignement philosophique parce que au cours de mes entretiens avec les enfants, rien ne leur est imposé. Par exemple, parlant de l'importance et de l'utilité du travail, je ne me précipiterai pas pour leur dire que le travail libère, garantit la dignité humaine... En somme, je ne dispense pas d'enseignement dogmatique. Nous discutons jusqu'à ce que j'arrive à les convaincre de façon subtile que le travail a une grande utilité dans notre vie quotidienne, que seul le travail paie.

Dans ma démarche, j'ai regroupé seize enfants entre 10 et 17 ans de la rue au cours du mois de novembre 2006 pour discuter de leurs conditions de vie. Ensuite, j'ai proposé à ces enfants des thèmes de réflexion portant sur l'honnêteté, la franchise, la dignité, la solidarité, le courage, le travail, le respect des parents, le respect du bien d'autrui et la propreté ; des thèmes choisis au regard des effets pervers de la fréquentation de la rue.

L'objectif est de parvenir à inculquer à ces enfants un esprit civique pour un changement positif.

Les différents thèmes sont l'objet de séances de cours de philosophie les jeudi et samedi après midi durant deux heures. Au cours de ces différentes séances, les enfants ont donné leurs points de vue sur chaque thème et j'ai ensuite expliqué le bien fondé des actions positives dans la vie à travers les thèmes traités.

La méthode a donné des résultats assez encourageants. En effet, sur les seize, six ont déjà accepté d'apprendre un métier (deux à la mécanique, trois à la soudure et un à calligraphie). Les autres réfléchissent encore sur leur choix du métier en fonction de leur aptitude et des facilités d'accès.

J'ai là une voie encourageante pour réaliser mon ambition, mais l'insuffisance des moyens me limite dans mon action. Pour l'instant, je me débrouille seul avec eux, vu le manque de moyens. Je lance donc un appel à toutes les bonnes volontés de m'aider à encourager ces enfants, à leur redonner une chance de vivre en homme digne, de retrouver la joie de vivre dans leur communauté. Je souhaite vivement avec votre concours matériel ou financier consolider mes premiers acquis et peut-être étendre mes actions à d'autres couches vulnérables de la population.

DIFFICULTÉS

Dans mon action en faveur des enfants défavorisés, je rencontre un certain nombre de difficultés :

Difficultés d'ordre matériel

  • Les enfants n'ont pas de quoi s'asseoir pour suivre les cours. J'emprunte souvent des bancs pour les séances d'animation.
  • L'opportunité d'utiliser des supports visuels par moment.
  • Difficultés de recrutement et de suivi des enfants sur le terrain (manque de moyen de déplacement).

Difficultés d'ordre financier

  • Les enfants ont besoin de motivation. En général ils sont plus galvanisés quant à chaque séance, ils peuvent compter sur des amuses bouche.
  • Étant face à des enfants nécessiteux, les enfants sollicitent souvent de l'argent pour se nourrir, pour s'acheter des habits ou pour se soigner ;
  • Difficulté à mobiliser d'autres encadreurs parce qu'il n'y a rien en retour.

Difficultés d'ordre institutionnel

  • Manque de locaux pour les séances d'animation et pour héberger ceux qui n'ont pas de pied-à-terre.

MÉTHODOLOGIE

Pour dispenser les cours voici une méthodologie que j'ai montée moi-même et que je suis :

Rappel

Il consiste en début de cours d'amener les enfants à se rappeler des connaissances ou valeurs précédemment acquises.

Motivation

C'est ce qui pousse à agir, à vouloir découvrir, à s'intéresser à ce qui va suivre.

Exposé d'un fait ou d'un texte adapté aux objectifs de la leçon

Présenter une situation concrète ou raconter une petite histoire préparée à l'avance en fonction du thème et de mes attentes.

Débat

Échanger avec les enfants sur la situation concrète présentée ou sur la petite histoire ; faire appel à leur jugement.

Je ne suis qu'un guide, un animateur, je dois amener les enfants à découvrir, à juger, à s'expliquer.

Sondage

L'animateur sondera les enfants pour savoir s'ils ont compris le concept. Aussi il posera les questions suivantes aux enfants :

Quels sont ceux qui sont d'accord que .................. est bien ?

Quels sont ceux qui ne sont pas d'accord que .................. est bien ?

Reprise du débat

À cette étape je mène le débat avec les enfants pour qu'ils souscrivent à mon idée, pour qu'ils optent pour le bien. En même temps, j'évite de leur imposer quoi que ce soit.

Extension

Si nous trouvons un terrain d'entente, il faut que les enfants sachent que cette valeur, cette règle d'or, doit être observée dans leur vie de tous les jours et partout où ils seront.

Par exemple

Parlant toujours du travail : qu'ils sachent qu'à la maison, à l'école, partout où ils seront, le travail est une chose merveilleuse.

EXEMPLE D'UNE FICHE DE COURS

Titre : le vol

Durée : 45 mn

Objectifs :

  • cultiver la confiance en soi chez l'enfant
  • amener l'enfant à mépriser le vol

Texte de base

Il était une fois un enfant du nom de Maka qui, après avoir perdu ses deux parents s'est retrouvé dans la rue pour survivre car les autres membres de sa famille ne s'occupaient pas de lui. Plutôt que de chercher un travail ou d'apprendre un métier, il a formé avec d'autres jeunes enfants, une bande malveillante. Maka était doué dans le vol. Il passait son temps à voler.

Par cette activité impropre, il gagnait un peu d'argent et menait une vie de débauche.

Un jour, Maka est pris en flagrant délit de vol de bijou d'une femme. Les gens se précipitèrent sur lui et le rouèrent de coups.

Maka frôla la mort.

DÉROULEMENT

Rappel

Retour sur la substance des échanges de la séance précédente : la franchise.

Motivation

Nous allons découvrir autre chose aujourd'hui qui va toucher notre sensibilité et nous inviter à la réflexion. Suivez donc.

Exposé du texte

Raconter l'histoire de façon émouvante.

Débat dirigé

  • Comment se nomme l'enfant dans la petite histoire ?
  • A-t-il toujours ses deux parents ?
  • Pourquoi a-t-il quitté le domicile ?
  • Où s'est-il retrouvé ?
  • Qu'a-t-il fait ?
  • Que pensez vous qu'il devait faire ? Pourquoi ?
  • Que lui est-il arrivé ?
  • À sa place, qu'auriez-vous fait ? Pourquoi ?
  • Si vous deviez conseiller Maka, que lui diriez-vous ?
  • Ce comportement pourrait le conduire où ? À quoi ?

Sondage

  • Quels sont ceux qui sont d'accord que le vol n'est pas bien ?
  • Quels sont ceux qui sont d'accord que le vol est bien ?

Reprise du débat

  • Pourquoi dites-vous que le vol n'est pas bien ? (les enfants s'expriment)
  • Pourquoi dites vous que le vol est bien ? (les enfants s'expriment)

Si nous prenons l'exemple de Maka, nous constatons que les gens ne sont pas d'accord avec ce qu'il a fait. C'est pour cela qu'ils l'ont battu.

Vous voyez qu'il a failli mourir !

Voulez-vous mourir jeune ? Certes, c'est pas seulement le vol qui cause la mort, mais ceux qui volent trouvent généralement la mort parce qu'ils ne sont pas aimés de la société. En volant, vous diminuez vos chances de vivre longtemps et de réussir dans la vie.

Extension

  • Est-ce que parlant du vol, on s'adresse seulement aux enfants de la rue et autres enfants en difficulté ? À tout le monde)
  • Dans quel milieu le vol est-il condamné ? (Partout)

Les enfants ont un âge compris entre 10 et 17 ans.

Pour l'instant je me débrouille seul avec eux ; vu leur nombre réduit et le manque de moyens. Comme c'est du bénévolat et qu'il n'y a rien en retour pour les animateurs, il m'est difficile de me faire appuyer.

Si c'est vraiment possible d'en faire un projet, j'en informerai d'autres personnes pour qu'ensemble, on puisse gérer un effectif élargi d'enfants.


(1) Isabelle Millon, directrice et animatrice de débats philosophiques pour enfants et adultes à l'Institut de Pratiques Philosophiques ( www.brenifier.com) s'est rendue au Burkina Faso en octobre 2006 pour y mener des ateliers dans différentes écoles primaires du secteur public à Ouagadougou.

Diotime, n°32 (01/2007)

Diotime - Burkina Faso : le changement positif des enfants de la rue par l'enseignement philosophique