Dans la cité

Gil Bar : dix ans de café-philo

Jean-François Chazerans, professeur de philosophie, co-animateur du café-philo du Gil Bar à Poitiers (jean-francois.chazerans@laposte.net)

Cet article, à partir d'un exemple, nous éclaire sur la genèse et l'histoire des cafés-philo en France.

Le tout premier café-philo s'est déroulé en 1992 au café des phares place de la Bastille à Paris, créé bien malgré lui, la petite histoire le laisserait penser1, par Marc Sautet. Quelques rares cafés-philo se sont ensuite créés dans son sillage exclusivement à Paris. La véritable éclosion eut lieu à partir de septembre 1995 et de l'opération parisienne des bistrots en fête où nous étions présents. Fin 1995, douze cafés-philo se sont créés à Paris, deux en banlieue, dix en province dont le Gil Bar et deux à l'étranger. On ne compte plus aujourd'hui les cafés-philo qui se créent, mais beaucoup des pionniers ont carrément disparu, ce qui fait qu'actuellement le café-philo du Gil Bar est l'un des plus anciens cafés-philo du monde ! Aujourd'hui nous avons à notre actif plus de 400 débats qui ont réunis plusieurs milliers de personnes (entre moins d'une dizaine à plus de 100).

Le café-philo du Gil Bar a été présent dans de nombreuses actions dont les principales sont :

  • aide à la création du café-philo aujourd'hui disparu de Saint-Maixent ;
  • aide à la création du café-philo aujourd'hui disparu de Guérêt ;
  • inspiration pour les cafés-philo de Niort, de Melle (disparu), d'Angoulême (disparu ?) et de La Rochelle (disparu ?) ;
  • création d'un café-philo aujourd'hui disparu au marché du dimanche matin des Couronneries ;
  • création d'un café-philo au Centre Socio-Culturel des trois Cités ;
  • création du mensuel aujourd'hui disparu l'Incendiaire (une trentaine de numéros) ;
  • participation au magazine philo-journalistique Socrate & C° ;
  • création de sites internet (4) et de listes de discussions (3) ;
  • investissement dans la philosophie avant la terminale à l'école (plus d'une cinquantaine de classes depuis 1997) ;
  • participation aux colloques internationaux des cafés-philo (Castres en 1999 et 2000 ; Noisy le Grand en 2002 et des Nouvelles Pratiques (Paris, 2001 ; Rennes, 2002 ; Nanterre, 2003, Caen, 2004 et Poitiers, 2005) ;
  • trois publications : Apprendre en philosophant, le point sur la méthode employée, édité par le CRDP de Poitou-Charentes devrait être publié en janvier 20062 ; Philosophie hors classe, une histoire du commencement des pratiques philosophiques avant la terminale (l'éditeur l'Harmattan
  • a accepté de le publier) et Les cafés-philo vus de Poitiers, en cours de réalisation ;
  • coopération avec diverses associations (CIDF, AC!86, Génépi, Amnesty International, Toit du monde) pour organiser des débats ;
  • création d'un café-philo mensuel des sciences ;
  • participation aux trois sessions de la défunte Nuit philosophique de Poitiers.

LA MÉTHODE AUTOGESTIONNAIRE

Dès le commencement des cafés-philo, eurent lieu de fortes polémiques avec l'institution et les professeurs de philosophie, mais aussi au sein même du mouvement entre différents " courants " ou " écoles " qui portaient en général sur la philosophicité de telles pratiques. À Poitiers, l'autogestion qui a été mise en oeuvre progressivement en tâtonnant3 et à l'occasion de ces polémiques, fait aujourd'hui du café-philo du Gil Bar l'un des lieux où on peut philosopher les plus originaux de la planète, reconnu, bien sûr, nationalement, en particulier à Paris, Montpellier, à Toulouse, dans le Tarn et le Sud-ouest, mais aussi internationalement, jusqu'en Corée, en Australie, au Pérou, au Canada et aux USA.

Le protocole mis en place est identifié comme étant l'un des trois utilisés dans les cafés-philo (avec la méthode Sautet et celle de Tozzi) et l'un des cinq utilisés dans les classes (avec Lipman, Lévine, Tozzi, et le dialogue socratique). Il se base sur l'égalité des participants par rapport aux règles et à la place, au pouvoir et à la parole, l'animateur s'étant transformé en simple distributeur de parole. Le sujet n'y est pas en général déterminé à l'avance mais choisi par le vote en début de séance, parmi ceux proposés par les participants sur le thème défini. Celui qui a proposé le sujet choisi l'introduit, puis le débat peut commencer. Il consiste en une libre argumentation, un échange de points de vue respectant la parole de l'autre. Ainsi la parole ne se prend pas n'importe comment n'importe quand, mais nous est donnée par un distributeur de parole qui est nommé avant de commencer. Il donne la parole dans l'ordre dans lequel elle est demandée, cela étant modulé par la priorité de ceux qui ont peu parlé sur ceux qui ont beaucoup parlé. Il est même tout à fait possible d'assister au débat sans prendre la parole.

Philosopher pour nous s'appuie donc sur deux éléments. D'abord, la revendication d'une exigence de philosophie par tous (et non pour tous !)4, ensuite l'émergence d'une pensée (ou intelligence, dialogue, ou logos) collective ou mutuelle5.


(1) Cf. http://www.cafephiloweb.net/cpwt/liens2.htm.

(2) Cf. http://pratiquesphilo.free.fr/docs/Com-Apprendre%20en%20philosophant.doc.

(3) Cf. " Philosophe-t-on vraiment dans un café-philo ? ", article paru dans Comprendre le phénomène café-philo - Les raisons d'un succès mondial en 30 questions, ouvrage collectif sous la direction de Yannis Youlountas, préface d'Edgar Morin, éd. La Gouttière, 2002, http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contrib/debat10.htm; " Tout le monde peut-il philosopher ? ", id. http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contrib/debat09.htm, et " À quoi peut bien servir un animateur dans un café-philo ? ", Diotime n°19, sept. 2003, http://www.ac-montpellier.fr/ressources/agora/D019002A.HTML.

(4) Le nom même de l'association qui a émané du café-philo, ayant pour but de promouvoir la philosophie dans des lieux où elle n'est pas encore présente (Voir le site de l'association : www.philopartous.org), en particulier dans les cafés (voir le site du e-zine Café-PhiloWeb : www.cafephiloweb.net ), et dans la cité, mais aussi au sein même du système scolaire (voir le site : www.pratiques-philosophiques.net ).

(5) Voir les articles : " Fait-on de la philosophie dans les cafés-philo ? ", Diotime n°3, http://www.ac-montpellier.fr/ressources/agora/ag03_039.htm) ; et " Contribution à l'histoire du mouvement des cafés-philo poitevin 1989 - 1997 ", http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contribu.htm ; et " Cafés-philo : pourquoi la philosophie est-elle devenue si populaire ? ", http://www.philopartous.org/apptt/pourq2.html.

Diotime, n°28 (01/2006)

Diotime - Gil Bar : dix ans de café-philo