Réflexion

Philosopher avec les enfants ?

Conjuguer quête de sens et exigence critique

Jacques-Pascal Bryf, professeur de philosophie à l'IUFM de Lyon

Article publié dans Passage, revue de l'IUFM de Lyon, reproduit avec son autorisation.

LA PHILOSOPHIE COMME QUÊTE DE SENS

Question à des maîtres du Primaire qui conduisent des activités "philo":

" Pourquoi voulez-vous faire de la "philosophie" avec vos élèves?

Quelques réponses:

Les enfants nous posent des questions essentielles (la mort, l'injustice, l'origine du monde, le racisme...), qui sont philosophiques, mais qui ne figurent pas dans les programmes des disciplines scolaires.

On peut faire réfléchir les élèves sur des questions comme "Qu'est-ce qu'une grande personne ?", "Pourquoi y a-t-il des grandes personnes qui ne respectent pas les règles ?", "Pourquoi mentons-nous ? ".

À l'école on ne se pose pas ce genre de questions à propos desquelles les élèves ont des choses à dire !

Donner la parole aux enfants pour qu'ils disent ce qu'ils pensent, alors que l'école ne donne la parole qu'au maître.

Les élèves découvrent qu'ils ont des pensées sur des sujets importants de leur existence.

Ils peuvent faire entendre au groupe ce qu'ils pensent, car l'atelier philo est un lieu de discussion où chacun a droit à la parole.

Il n'y a pas ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, car il n'y a pas de réponse unique aux questions philosophiques.

On peut amener les élèves à "réfléchir" sur ce qu'ils font à l'école ("Pourquoi va-t-on à l'école ?"), sur les disciplines scolaires ("Pourquoi fait-on de l'histoire ?").

1) On peut lire, dans ces réponses, un besoin de parler de questions ou de thèmes "philosophiques", et qui n'ont pas de place assignée dans les disciplines scolaires.

Il y a, en effet dans l'école - mais on pourrait en dire autant du "café-philo" - un besoin de se préoccuper du sens, dans une société et une école qui ont longtemps cru que les connaissances scientifiques et techniques suffiraient pour penser le monde et orienter notre existence.

Ce besoin de signifier l'expérience humaine va de pair avec un besoin d'expression publique, de discussion, de "dialogique", de penser-ensemble. Dans la plupart des pratiques "réflexives" ou "philosophiques" qui ont cours dans nos écoles, le dispositif est celui de la classe fonctionnant en "communauté de recherche". En confrontant leurs pensées sur des sujets liés à la condition humaine, les enfants découvrent qu'ils participent à une communauté de sens.

2) Dans les réponses des enseignants, on peut également lire l'affirmation ou la promotion d'un nouveau statut de l'enfant. Vouloir faire de la philosophie à l'école, c'est vouloir modifier le rapport que l'école entretient avec l'enfant : en le considérant comme ayant droit à la parole, on veut faire rupture avec une pratique scolaire habituelle, où l'élève parle surtout pour répondre aux questions du maître, qui est maître de la parole et du savoir.

D'autre part, en affirmant que l'enfant peut être sujet d'une parole sensée sur l'humain et la réalité, on considère avec Jacques Lévine que " l'enfant-philosophe peut approcher le sens de la condition humaine en tant qu'interlocuteur valable... nos enfants sont parfaitement capables de parler des grandes questions de la vie".

Il s'agit seulement de prendre les enfants au sérieux. Cela va certes à l'encontre de l'image d'un enfant aux intérêts seulement puérils, porté par l'insouciance de la vie, et qu'une pratique philosophique prématurée voudrait chasser de ce temps heureux d'avant le souci. Cette image relève du mythe de l'enfance. Il nous faut en effet reconnaître que l'enfant est, comme tout humain, embarqué dans l'Être, affecté par lui, tracassé aussi par les questions qui concernent la condition humaine. Dès qu'il peut articuler son "pourquoi ?" itératif ("Pourquoi on meurt ?", "Pourquoi on est malade ?" "Pourquoi les grandes personnes font du mal ?"), il témoigne de ce souci face à ce qui est difficile à comprendre, fondateur de la philosophie. Donner aux jeunes élèves le droit de parler leurs pensées sur ces thèmes, c'est les reconnaître comme sujets humains, en débat avec le sens.

Ce n'est donc pas la philosophie, comme peuvent le déplorer certains, qui introduit prématurément l'enfant dans le souci du penser. Il n'y a même pas à l'y introduire, puisqu'il est interpellé par les "grandes questions de l'existence" qui lui viennent nécessairement à la pensée.

LA PHILOSOPHIE COMME EXIGENCE DE MIEUX PENSER

Il ne suffit cependant pas de donner la parole aux enfants pour qu'ils fassent de la philosophie, même si les questions portent sur des thèmes communément appelés "philosophiques", car le philosophique, diront les professionnels, ce n'est pas seulement s'intéresser aux "grandes questions", c'est aussi une exigence de penser plus rigoureusement. Faire de la philosophie, ce n'est pas exprimer des pensées sur ce qui nous préoccupe, c'est repenser nos idées spontanées, nos opinions, c'est questionner nos croyances, nos évidences, nos certitudes, tout ce qui est véhiculé dans le discours courant. L'exigence critique d'une pensée qui se reprend sur son irréfléchi est essentielle au philosophique, autant que l'interpellation par les "grandes questions". Il y a dans la philosophie une volonté de mieux penser, de mieux savoir "ce que parler veut dire", de toujours se demander à propos de nos pensées : "Que faut-il en penser ?".

Pour ne pas en rester à l'opinion, il faut, dans la classe, quelqu'un qui joue le rôle de Socrate, provocateur et accoucheur de pensée, qui pousse l'enfant à penser plus loin pour y voir plus clair, mieux comprendre et mieux juger.

Contrairement à ce qu'on voit parfois dans les moments de philosophie, le maître ne peut donc pas être uniquement le garant de la parole des enfants avec comme seul but de leur donner l'occasion de dire leurs pensées. Il faut qu'il aide à mieux penser, en posant les questions pertinentes qui ne se posent pas spontanément, tant elles portent sur nos évidences.

Le programme "Philosophy for Children" de Matthew Lipman, propose de développer chez les enfants la pensée critique (le "critical thinking"), au moyen d'un matériel didactique adapté. La philosophie, pour Lipman, est une école pour mieux penser. Dans cette approche, le maître intervient dans la discussion pour apprendre et rappeler les exigences d'une pensée critique et permettre de progresser dans la construction d'une pensée sensée. Il habitue les enfants à (se) poser des questions sur ce qu'on dit ou entend dire, à interroger les évidences et les certitudes, à faire des distinctions conceptuelles, à développer l'exigence argumentative et à juger de la validité de ce qui se dit et se fait. C'est bien là répondre à l'exigence philosophique.

Quant à la critique qu'on entend parfois qu'il ne pourrait y avoir de véritable conceptualisation philosophique sans recours aux textes de la tradition, ce qui condamne toute entreprise de philosophie avec des enfants, puisque ceux-ci ne sont pas capables d'y accéder, on peut répondre, avec J. Bruner, que la conceptualisation, même philosophique, est un processus qui n'a pas de commencement assignable. Dès que l'enfant est capable d'employer des expressions comme "on n'a pas le droit", "c'est pas juste", "il ne faut pas mentir", il est dans l'élément du "concept", encore balbutiant certes, peu dégrossi, mais qui s'enrichira par le travail éducatif.

Se pose - et c'est là, à mon sens, l'essentiel - le problème de la formation des enseignants qui s'engagent dans de telles activités "philosophiques". Hegel, en son temps, stigmatisait ceux qui croient pouvoir faire de la philosophie sans aucune formation, au prétexte que tout être humain possède la faculté de penser et que cela suffit. Il leur répondait ironiquement que ce n'est pas parce que tous les hommes ont des pieds qu'ils sont en mesure de faire des souliers. Il avait raison : il faut apprendre à philosopher, il faut apprendre le sens du questionnement et l'exigence critique, essentiels à la philosophie.

La comparaison de Hegel était cependant " boiteuse ", car si nous avons bien tous des pieds, nous ne voulons pas tous pour autant faire des souliers, alors que par le fait que nous pensons, nous sommes tous quelque part intéressés et concernés par la philosophie ! Il faut savoir entendre ce besoin de philosophie, et affirmer tout aussi fortement la nécessité d'une formation à la pratique philosophique avec les enfants.

Diotime, n°27 (10/2005)

Diotime - Philosopher avec les enfants ?