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Diversité

III. Ville et société

"On n'est plus en Europe !" - Le témoignage d'une photographe à Toulouse

Sara Jabbar-Allen, Photographe

En août 1998 je me suis rendue pour la première fois à l'association ATS (Association Tsiganes Solidarités) pour visiter, aux portes de Toulouse, "un terrain où habitent des Gitans". À l'époque, je m'apprêtais à commencer ma dernière année à l'école de photographie, et je devais travailler pendant un an sur un thème de reportage. J'avais auparavant fait quelques reportages sur les Gitans, les Gens du voyage, des familles isolées ; j'étais allée aux Saintes-Maries-de-la-Mer, mais on m'avait dit que je découvrirais autre chose sur ce terrain. Je ne savais pas encore ce que j'allais découvrir, en cet été caniculaire, ni que je commençais un travail qui allait durer plusieurs années.

André, gestionnaire foncier, m'a accompagnée sur le terrain. Il a annoncé la couleur en franchisant un dos-d'âne coulé par les Gitans pour ralentir les voitures : "À partir de là, on n'est plus en Europe." Ce terrain vague qui ressemblait à une décharge bordait la Garonne : des piles de déchets et de pneus déposés par des entrepreneurs pour ne pas payer de frais de décharge. Rien ne laissait penser qu'un fleuve aussi important et beau jouxtait ce terrain laid et misérable. Telle était la situation de ce lieu, mieux connu sous le nom de terrain vague de Ginestous. Il existait depuis 1951. Au départ il avait été prévu pour accueillir, de façon temporaire, les harkis, et aussi, de fait, des migrants du Tiers Monde. Les Gitans s'y sont installés à partir des années soixante-dix. Ce terrain inondable a ainsi connu un demi-siècle de misère humaine et de conditions de vie déplorables. "Ginestous" avait la réputation d'être "chaud". On ne s'y rendait pas sans être accompagné et ceux qui ne le savaient pas l'ont très vite découvert. Mais j'avais la chance ce jour-là d'être accompagnée par André et, par la suite, par l'équipe de santé de l'association ATS.

Lors de ma première visite, j'ai rencontré plusieurs familles de Tsiganes bosniaques qui habitaient au milieu de ce terrain vague, en particulier une jeune mère de famille qui venait d'accoucher de son septième enfant. Ils étaient huit (le père étant emprisonné) à vivre dans une caravane d'environ 10 m2. J'ai rencontré le "chef du clan" qui m'a encouragée à prendre des photos pour dénoncer la situation. Face à cette misère, j'ai mis quelques mois avant de me décider à faire un travail sur les familles et leur histoire dans ce camp. Au bout de quelques visites, les familles se sont habituées à me voir et même à m'attendre car je leur offrais, à chaque nouvelle visite, des prises de vues des précédentes. Les familles bosniaques et roumaines m'accueillaient avec une hospitalité émouvante. Au fur et à mesure des rencontres, je suis arrivée à recomposer les morceaux du puzzle de leur situation. Pourquoi étaient-ils ici ? D'où venaient-ils ? Comment vivaient-ils dans leur pays ? Comment voyaient-ils l'avenir ?

Les réponses des familles bosniaques et roumaines ne furent pas semblables. Les Bosniaques, après avoir traversé l'Europe, sont arrivés en France dans les années soixante-dix. Ils ont quitté leur pays, fuyant le régime de Tito ; ils sont partis pour des raisons socio-économiques mais également parce que la tradition du voyage était encore très vivace à cette époque. Les Roumains, par contre, ont une histoire différente. Ils sont arrivés en France après la chute de Ceausescu au tout début des années quatre-vingt-dix. À Toulouse, les familles se sont d'abord installées sur le campus de Rangueil (faculté de médecine) d'où elles ont été expulsées sans solution de relogement deux ans plus tard.

DES MAISONS ?

"Il y a eu de multiples démarches faites partout : le préfet et le sous-préfet à l'époque se sont mobilisés, tout le monde s'est mobilisé. Au départ les universitaires se sont mobilisés pour les soutenir, parce que c'était la fin de Ceausescu, la chute du mur et idéologiquement ça correspondait bien à leur position. Et puis ils ont commencé à avoir les nuisances, c'est-à-dire que sur le long de l'avenue ils avaient construit des espèces de baraques parce qu'au début ils n'avaient que des vieilles voitures, ils n'avaient pas de caravanes. Alors les universitaires étrangers venaient posaient des questions : "Sur un campus universitaire qu'est-ce que c'est que ça ?" Les enfants se baignaient dans des jets d'eau... Au bout d'un moment, le président de l'université s'est un peu énervé et a dit : "Bon, maintenant, ça suffit, la préfecture doit trouver une solution !" À la préfecture, ils ont cherché une grande maison, avec l'aide de l'Opac, avec le Secours catholique, et puis le CCPS1 entreprenait de multiples démarches à droite et à gauche : voir le préfet, voir le président de l'université... Jusqu'au jour où, un matin, alors qu'on avait quelque espoir qu'ils allaient avoir quelque chose, ils ont été expulsés manu militari par les CRS. Les camions, les bennes ont tracté toutes ces vieilles voitures qui ne marchaient pas et les bulldozers ont détruit dans l'heure toutes les baraques. C'était très dur pour eux, c'était un jour de novembre, il pleuvait je me rappelle encore, et toujours un point d'interrogation. Le CCPS, avec le docteur Guiraud, était en train de négocier pour qu'ils aillent à Sainte-Marie-du-Désert ou ailleurs, que quelqu'un leur offre l'hospitalité. Je me souviens que cette expulsion était très dure et impressionnante, c'était quelque chose auquel je n'avais pas été habituée, maintenant je me souviens qu'on avait fait quelques photos et on pensait tous avoir des têtes d'enterrement, et sur certaines photos on s'est vus rire comme des fous, parce qu'eux dans ces situations dramatiques faisaient des jeux de mots ou se moquaient."(...)

"Moi je me rappelle des enfants dont on détruisait les maisons, et il y avait une petite fille qui disait : "Mais vous êtes tristes pour nous", parce qu'on avait des mines d'enterrement, et puis les petites, bon, on détruisait les maisons, on partait, on était déjà parties, on partirait, on repartirait et on irait encore ailleurs2".

Et quelque temps plus tard, les familles ont dû quitter le monastère de Sainte-Marie-du-Désert. Refoulées de tous les lieux où elles stationnaient, elles se sont retrouvées naturellement sur le terrain de Ginestous à partir de 1992.

"Le jour où la police allait les expulser, la police avait eu pour mission de les expulser vers Ginestous, et nous, on leur avait dit : "Mais attendez ! Vous les amenez à Ginestous, il pleut, c'est une décharge, il n'y a pas d'électricité, il n'y a rien". Et en plus ils n'avaient pas de caravanes ; on leur demandait où ils allaient les mettre ; en plus les Gens du voyage déjà Ginestous n'allaient pas les accueillir les bras ouverts."

Au cours des années, d'autres familles roumaines se sont agrégées à ce premier groupe ainsi qu'aux familles bosniaques. "Il y avait deux groupes de Roumains, ceux qui transitaient, qui venaient d'Espagne, qui venaient qui repartaient, et ceux qui étaient plus ou moins sédentaires."

Quoi qu'il en soit, les Tsiganes de Roumanie étaient à la recherche d'une stabilité économique et sociale. Les quelques familles que j'ai suivies pendant ces années avaient la volonté de s'intégrer. J'ai aussi appris que les Roumains, contrairement à l'image un peu romantique que l'on pourrait avoir du Gitan voyageur et de sa roulotte (ce qui est de plus en plus rare dans presque tous les pays d'Europe à cause de nombreuses stratégies de sédentarisation), n'avaient jamais voyagé auparavant. En effet, sous le régime communiste de Ceausescu, dès les années soixante, les Tsiganes ont été sédentarisés de force. Si l'on peut déplorer la perte d'une tradition ancestrale, il n'en demeure pas moins que les Tsiganes ont pu se loger, voire acheter leur logement, qu'ils ont été scolarisés et sont entrés sur le marché de l'emploi. Ils ont souhaité tout simplement pouvoir vivre la même chose ici en France. Les familles tsiganes se trouvent donc sur le terrain vague de Ginestous en attendant d'être relogées ailleurs. Plusieurs tentatives de scolarisation ont été entreprises, non sans difficulté. D'une part, les Tsiganes ne se sentaient pas très en sécurité dans ce nouveau pays d'accueil ; leur situation juridique étant incertaine et laisser leurs enfants dans une école en toute confiance n'a pas toujours été facile. D'autre part, l'école a montré de la résistance à accueillir ces enfants qu'on trouvait "sales". Il faut dire qu'il y avait un seul point d'eau (une borne à incendie) pour plus de trente familles. Lorsque les enfants ont été scolarisés, en maternelle, ils avaient beaucoup plus de chances d'aller au-delà du collège. Mais pour certains enfants, qui sont arrivés dès le début des années quatre-vingt-dix et pour qui la scolarisation ne s'est faite qu'après plusieurs années, la barrière de la langue a véritablement été un frein.

Huit années plus tard, en janvier 2000, les Roumains ont réussi par eux-mêmes à trouver des logements dans les cités de Toulouse. Bien qu'ayant terminé mes études de photographie, j'avais gardé des liens avec les familles bosniaques et roumaines et je leur rendais visite régulièrement. L'annonce de leur départ a été une surprise, car l'association avait en vain, à plusieurs reprises, essayé de trouver une solution au problème de l'habitat. J'ai donc continué mon travail de reportage en voulant témoigner encore une fois de ce que je voyais. Mon objectif était de recueillir des témoignages aussi bien passés que présents pour montrer la vie quotidienne des Tsiganes, leur combat contre l'exclusion, leurs problèmes d'intégration sociale et professionnelle, de santé, de scolarisation, d'habitat, de rapports avec les populations environnantes. Mais je voulais surtout montrer que malgré l'image qui est systématiquement donnée des populations tsiganes, notamment depuis l'immigration massive des Tsiganes des pays de l'Est et des Gens du voyage en général, il existe aussi des réussites d'intégration dont on parle peu : situation régularisée, enfants scolarisés, entrée sur le marché du travail...

Cela est devenu une évidence lorsque j'ai été invitée pour la première fois chez Angelica. L'appartement était meublé, les enfants étaient à l'école et Angelica se réjouissait de sa nouvelle vie : une certaine stabilité, du moins en ce qui concernait l'habitat. Des logements avaient été trouvés pour toutes les familles, c'est-à-dire que, dans les immeubles, il y avait maintenant la tante, l'oncle, la fille, le gendre et bien sûr les grands-parents, chacun avec son appartement. Le camp n° 1 de Ginestous avait été vidé du jour au lendemain. À partir du moment où la situation administrative s'est débloquée (carte de séjour de dix ans), qu'un logement décent avait été trouvé, la vie a pris un tour "normal".

L'ECOLE ?

On dit souvent que l'intégration se fait par le biais de l'école. Aussitôt que les familles roumaines se sont installées dans le quartier, la première démarche a été de scolariser les enfants. L'assiduité n'est pas toujours respectée pour certains enfants, mais les familles qui ont compris l'importance de l'instruction ne posent pas de problème. Les enfants aident souvent leurs parents quand ils ne savent ni lire ni écrire le français.

"Lui savait que via l'instruction ça permettait aussi à ses enfants de s'intégrer et il poussait pour ça."

"Il y a la volonté de la part de la famille, mais le problème c'est tous les soirs de faire les devoirs, c'est pas évident. Et ils ont d'autres chats à fouetter qui est la survie, parce que leurs situations sont précaires : contrats à durée déterminée, aide sociale... ce n'est pas un long fleuve tranquille."

"Pour l'école, une fois qu'ils ont appris le vocabulaire de base, ils progressent très vite ; alors, bien sûr, ça demande des efforts, des enfants et des parents, comme pour les enfants de chez nous qui réussissent naturellement et d'autres qui ont besoin d'être poussés."

"Elle devait partir en classe verte, mais ses parents n'ont pas voulu : la peur."

"Ils ont beaucoup de capacités et, une fois qu'ils ont compris, ils vont plus vite que les autres. Au niveau des relations humaines, ils sont très doués, ils sont comme des poissons dans l'eau. Ce sont des atouts. Mais il faudrait qu'ils fassent au moins deux ans de maternelle avant de rentrer dans le primaire. À l'école les enfants vont apprendre les règles de la société française, son fonctionnement, les échanges avec les autres."

"J'aime beaucoup l'école en France pour mes filles parce que je ne veux pas que mes filles vivent ce que moi j'ai vécu moi et faire la manche."

"Ce qui me surprend, c'est que ce sont des gens qui apprennent vite qui veulent apprendre et qui ont plein de capacités, mais souvent ils restent sur la marge."

Aujourd'hui je continue mon travail sur la deuxième génération, les enfants qui étaient petits lorsqu'ils sont arrivés en France et ceux et celles qui y sont nés.


(1) Comité de coordination pour la promotion sociale.

(2) Extraits de témoignages du photo-documentaire Chemin de la Plage à la Cité de Christiane Ichard, ancienne conseillère en économie sociale et familiale auprès de l'association CCPST, et Babet Pons, ancienne infirmière auprès de l'association CCPST.

Diversité, n°159, page 219 (09/2009)

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