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Diversité

III. Ville et société

"L'interminable errance des caravanes"

Alain Quéval, Chargé de mission Gens du voyage, préfecture du Nord

"Errant, errante, adjectif (1 582), synonyme d'abandonné (une vieille dame qui recueille des chiens errants) ou de vague (regard errant). En 1 707 l'expression tribus errantes désigne celles des nomades. Errance, nom féminin apparu vers 1 200 mais d'emploi rare avant 1850, considéré comme littéraire pour désigner le fait d'errer (Gide : "Notre âme s'emplissait d'exaltation et d'angoisse à ne connaître pas le but de leur interminable errance", celle des caravanes, précise le Lexis Larousse" (dictionnaire de la langue française).

MARS 1999

Ce millénaire, vers le mitan de son abominable dernier siècle, va s'achever dans quelques mois. Commandant de police en fonction au cabinet du préfet délégué pour la sécurité et la défense du Nord, j'y traite des affaires de mise en place des "contrats locaux de sécurité" dont j'ai connu l'élaboration à Paris, à l'Institut des hautes études, l'année précédente. Il s'agit d'inciter les partenaires institutionnels à fusionner leurs efforts respectifs pour mieux articuler les actions de l'utile prévention avec celles de la nécessaire répression des infractions à la loi pénale, et plus particulièrement pour la question de la délinquance dite de voie publique, celle dont les méfaits, traditionnellement, provoque le plus d'inquiétude dans l'opinion publique. Inquiétude que des sociologues patentés ont baptisée d'un nouveau concept : le sentiment d'insécurité.

En ce début de printemps de veille d'une ère nouvelle, j'ai été envoyé dans l'Avesnois, arrondissement dont la définition géographique se résume dans la juxtaposition de l'ancien secteur industriel de la vallée de la Sambre et de celui, rural, les confins de la Thiérache. Le sous-préfet d'Avesnes-sur-l'Helpe, homme attaché au respect des prérogatives de la représentation des rouages de l'État, pour qui je dois principalement "tenir la plume" du document contractuel attendu, me reçoit dans son bureau au terme d'une réunion qu'il vient de présider et dans laquelle je lui ai apporté mon soutien technique. Sa préoccupation semble porter surtout sur la manière dont le procureur de la République s'est emparé de la conduite des négociations avec les services de police et de gendarmerie, sur lesquels il exerce son contrôle judiciaire, et la relation aux élus des différentes mairies. Soudainement le téléphone sonne sur son bureau. Il décroche lentement, affichant l'air que prennent les gens qu'on ne dérange pas pour des raisons futiles ; mais, à ma grande surprise, sans que j'ose évoquer ici celle qui est la sienne, il me tend le combiné en lâchant les trois mots que, dans les années à venir, je ne cesserai d'entendre résonner : "C'est pour vous !"

Qui peut bien vouloir ainsi s'autoriser à déranger un sous-préfet pour me "joindre" ? Il s'agit du directeur de cabinet du préfet. Celui-ci souhaite me confier une nouvelle "mission" et veut avoir ma réponse dans l'instant. "De quoi s'agit-il ?" Je n'entendrai qu'un seul mot : "Les nomades !" répond-il sans avoir à me préciser en quoi consiste la mission, celle-ci étant vacante depuis le départ de celui qui en avait la charge quelque six mois plus tôt. Ma réaction est de constater que si notre préfet m'en fait connaître la proposition, c'est qu'il estime que je dispose des moyens d'y répondre. J'accepte donc et rends le combiné au sous-préfet, auquel mon directeur donne quelques précisions. Raccrochant l'instrument qui bientôt perdra toute sa force symbolique d'autorité au profit de celle, plus démocratique, du "portable", pour esquisser le geste de celui qui se gratte encore la tête de sa surprise, il m'adresse un sourire de compassion et dit : "Les nomades !" J'ai bien connu la question dans mes précédents postes et j'ai eu l'occasion de rencontrer le représentant de leurs pasteurs du mouvement Vie & Lumière.

5 JUILLET 2000

L'Assemblée nationale adopte la loi "relative à l'accueil et à l'habitat des Gens du voyage". On la baptisera "loi Besson 2" du nom de son instigateur, Louis Besson, qui, déjà chargé dans une précédente fonction ministérielle d'en assumer la responsabilité, avait fait voter un premier texte, dix ans plus tôt, resté quasiment lettre morte du fait de l'absence d'instrumentation coercitive. Lettre morte ? Tant de choses, dont l'intérêt fut éprouvé jusqu'à ce qu'on les fît écrire, y compris par le législateur, le seront restées ! Celle-ci, pourtant, s'est dotée des moyens d'obtenir ce qu'elle exige : toutes les villes de plus de 5 000 habitants devront réaliser, ou du moins participer à la réalisation d'aires d'accueil pour les "résidences mobiles", nouvelle appellation "paperassellement" correcte de la "caravane" des "Gens du voyage" - autre dénomination administrativement correcte à l'égard de ceux que, de temps immémoriaux, on appelle, sans péjoration, les nomades.

L'année précédente, dans les circonstances traditionnelles de la braderie de Lille, très grand rassemblement de population dans la capitale du Nord, qui est aussi prétexte pour les familles de Vie & Lumière de se retrouver sur un terrain mis à leur disposition par la Communauté urbaine aux abords de l'aérodrome de loisirs de Lille-Marcq à Bondues, et situé en fait sur le territoire de la commune limitrophe de Wambrechies, j'ai demandé à leurs pasteurs de me recevoir en leur église, à Lomme. Arrivés des quatre coins de la France, ils attendaient de ce nouveau "chargé de mission" que je suis dans le Nord, qu'il fît un véritable effort dans un département où la préfecture négligeait de satisfaire à leurs demandes, ce qui contrastait avec celui qu'au demeurant ils pouvaient constater dans d'autres, du côté de Nantes, Rennes ou Angers par exemple. Je leur avais répondu qu'ils avaient pour interlocuteur en ma personne un humble fonctionnaire de police mis à disposition du préfet, mais aussi un très fier citoyen pour qui la notion de nomadisme est un phénomène culturel dont l'universalité est la seule mesure du respect qui lui est dû, eu égard aux préoccupations philosophiques ou religieuses des populations qui s'en targuent : les Gens du voyage, sans considération d'aucune sorte d'appartenance ethnique, eût-elle été celle, éminemment acceptable, de la "tsiganie".

Manouches, Roms, ou autres catégories d'appartenance identifiables dans une lecture ethnographique, ne sont pas des termes appropriés à la rédaction du "schéma départemental d'accueil des Gens du voyage" qu'il me faudra prochainement rédiger. J'en fais le critère déontologique premier de mon travail dans la définition et la conduite du comité de pilotage que je mets en place pour la préparation de ce document administratif qui servira de référence. Nous nous réunissons tous les mercredis. L'Association régionale d'étude et d'action sociale auprès des Gens du voyage - l'AREAS - y est conviée au titre de son expérience pluridécennale. Sont aussi présents les représentants du Conseil général, de l'Association des maires du Nord, de la Communauté urbaine de Lille, et de services de l'État particulièrement concernés : l'Éducation nationale, l'Équipement, la Santé publique, etc.

5 JUILLET 2001

La circulaire interministérielle pour l'application de la loi de l'année dernière arrive enfin ! Quelles ont été les raisons de cette attente prolongée ? L'une de celles qui paralysent depuis toujours la vie administrative : des élections ! - municipales, dans le cas présent. C'est qu'en effet depuis les lois de décentralisation de 1982 et 1984, les instances territoriales ont acquis une importance institutionnelle dont l'efficacité est à la dimension de leur capacité de résistance. Et ce n'est pas un hasard si la grande nouveauté de la loi Besson 2 contient un élément dont l'importance n'a échappé à aucun élu : le préfet, représentant de l'Administration centrale de l'État, pourra se substituer aux municipalités défaillantes ! Le seul cas de figure possible était jusqu'à présent celui de l'urgence, du péril en la demeure, mais il s'agit ici d'une action classique, au long cours... Très long même, on s'en apercevra tantôt. Cette originalité du texte n'est d'ailleurs pas sans laisser quelque perplexité dans le sein même du corps préfectoral. Sed, dura lex sed lex et je n'ai pas d'autre sentiment sur le sujet que de constater qu'une loi n'existe qu'à raison des questions qui restent posées sans connaître de réponse, même si j'appartiens à la génération de ceux qui, en 1968, voulaient croire qu'il est interdit d'interdire, ni, a contrario, d'imposer une mesure.

Alors que tout au long de ce premier semestre il nous aura fallu faire preuve de patience et d'abstention dans les débats électoraux, dans le plus rigoureux respect du principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs, nous voici, au retour des vacances d'été durant lesquelles, comme à l'accoutumée, rien ne se passe, précipités dans l'urgence de mettre en forme, en premier, lieu l'arrêté préfectoral qui portera mise en place de la commission départementale consultative des Gens du voyage, puis, en second, celui dans lequel seront fixées les attentes en matière de réalisations d'aires d'accueil. Le premier est signé dès le 6 décembre, et la séance d'installation des membres de cette assemblée a lieu le mois suivant, sous la présidence conjointe du préfet et du président du Conseil général. Chacun s'accorde à vérifier que, pour n'être que consultative, la dite commission n'en aura que plus d'importance sur un plan moral. En effet, si, notamment, un principe intangible reste qu'une collectivité territoriale ne peut exercer de tutelle sur une autre, ainsi par exemple le département sur les communes, celle-ci revient exclusivement au représentant des services de l'État ; mais c'est avec d'autant plus d'importance que cette instance consultative sera saisie pour juger des litiges qui lui seront soumis et jauger les conditions dans lesquelles la loi sera, ou non, bien appliquée.

Entre-temps une autre difficulté est apparue, politique toujours : l'intercommunalité. Quid de la "compétence" des établissements publics de coopération intercommunale ? L'affaire n'est pas simple, à double titre. D'abord il s'agit de ne pas s'emparer du sujet en donnant le prétexte aux élus de pouvoir reprocher au préfet de s'immiscer dans la constitution de ces instances territoriales d'un nouveau genre qui, dans certains arrondissements, continuent de faire l'objet de tractations qui ne parviennent pas à trouver d'issues. D'autre part, leur prise de compétence en matière d'accueil des Gens du voyage n'est, en toute légalité, que facultative : dans certains cas les communes sujettes à la discrimination démographique du seuil de 5 000 habitants en saisiront l'opportunité pour se débarrasser de l'encombrante obligation, et parfois la "stratégie" dilatoire consistera à faire verser celle-ci dans le panier intercommunal avant de la faire renvoyer, un an ou deux après, dans les débats proprement municipaux. Dans le ressort métropolitain lillois les élus adoptent un partenariat marqué au sceau d'une grande loyauté théorique : la responsabilité de l'accueil incombe aux seules communes, la communauté urbaine n'assumant qu'un rôle de réalisation des projets, dévolu à sa "mission Gens du voyage", et de gestion, qui incombe à un "syndicat mixte" spécifique.

24 NOVEMBRE 2002

Le document portant schéma départemental d'accueil des Gens du voyage, arrêté conjointement par le préfet et le président du Conseil général le 30 mars précédent, est publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. C'est donc à cette date de publication du texte que se situe le point de départ du délai deux années que la loi accorde aux communes pour régulariser leur situation, au-delà duquel le préfet devrait pouvoir l'inscrire d'office à leurs budgets. Mais nous n'en sommes pas encore là. La longue période d'une année complète, jour pour jour, entre la date de promulgation de la loi et celle de la parution de sa circulaire d'application a été propice à l'évaluation des besoins sur l'ensemble du territoire départemental. Certes, ceux-ci apparaissent pour être contrastés entre les différents arrondissements, mais ils ont été ciblés par le travail d'un précédent schéma, arrêté en 1996 au vu des exigences contenues dans la première loi Besson de 1990. Mais ils restent à être vérifiés, consolidés ou modifiés. Cette première approche, établie par mon prédécesseur, celui-là même dont le départ avait laissé la mission vacante quelques mois avant que le préfet ne me fît solliciter, avait estimé un chiffrage d'environ 1 600 places de caravanes dans le Nord.

La connaissance qu'au sein du comité de pilotage nous avions de l'évolution de la question était ancrée dans deux certitudes liminaires : les différentes populations des Gens du voyage sont toutes relativement jeunes et en constante progression ; par ailleurs il faut équilibrer les charges imposées dans chacun des arrondissements. Nous prenons alors la décision d'en chiffrer l'objectif en doublant le nombre de places de caravanes qu'il sera souhaitable d'obtenir, soit 3200, et de les répartir le plus démocratiquement du monde en fonction de l'importance démographique des différents secteurs de leur affectation. Ainsi la seule agglomération métropolitaine lilloise, augmentée des quelques communes concernées qui n'appartiennent pas à la communauté urbaine, devra réaliser la moitié des places de caravanes de l'ensemble du département, soit 1 600. Les arrondissements de Dunkerque et Valenciennes, dont les dimensions de peuplement sont presque identiques, devront en fournir 400 pour chacun d'eux, et ceux de Douai et d'Avesnes 300, seul celui de Cambrai, plus modeste, étant susceptible de n'en mettre à disposition que 200.

Une autre décision importante est adoptée : un principe d'équivalence en vertu duquel les communes qui auront fait le choix d'une aire d'accueil de grands passages, ou bien celles qui auront préféré la réalisation d'un habitat dit "adapté" aux familles de nomades en voie de sédentarisation, seront exonérées de l'obligation de participer à la mise en chantier d'aires d'accueil permanent. Le risque est encouru que notre futur arrêté soit attaqué pour manque de respect des consignes que la loi Besson 2 semble avoir voulu formuler à toutes fins utiles. Nous en maintenons néanmoins le cap, non seulement sans embûches, mais dans une parfaite unanimité d'adhésion : tous les membres de la commission départementale ont voté son adoption. Quant aux communes, très rigoureusement consultées par envoi recommandé du projet, aucune d'entre elles ne s'y oppose dans les délais réglementaires. C'est donc une victoire de notre travail d'équipe qui est salué par les chercheurs d'un laboratoire de sociologie du Centre national de la recherche scientifique, commis à l'étude de l'application de la loi par les ministères de la Justice, de l'Équipement et de l'Intérieur, au motif essentiel à ses yeux que les services de l'État auront su élaborer une action en parfaite concertation avec la "société civile".

AVRIL 2003

Le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, fait voter la loi Sécurité - Liberté qui va porter son nom dans le jargon des métiers qu'elle concerne. L'un de ses articles, spontanément vitupéré par tous ceux qui y voient une discrimination des Tsiganes à raison de leur mode de vie, établit une nouvelle incrimination qui va bientôt prendre place dans le code pénal, sorte de délit d'intrusion assorti de peines importantes, et, notamment, d'emprisonnement. Cependant, personnellement, je n'y vois qu'un intérêt qu'il restera à bien comprendre : l'infraction ne pourra être constituée que sur le sol des communes qui auront satisfait à leurs obligations d'accueil des Gens du voyage, Tsiganes ou autres. En tout état de cause elle relève de l'appréciation des autorités judiciaires, et non de l'exécutif. Néanmoins les magistrats du parquet doivent s'enquérir de l'état des lieux relatif aux dites obligations. Une réunion de travail a lieu chez le préfet, à laquelle je participe pour faire observer que la situation n'est pas des plus faciles à présenter dans un aspect figé : pour les villes qui possèdent une aire d'accueil, ou ont pu participer à son financement si elle est située dans l'enceinte géographique de telle autre, la donne est incontestable. Pour la plupart des autres l'affaire est plus délicate, car sur quelles bases peut-on s'assurer qu'un projet en cours sera concrétisé ?

De son côté, le procureur de la République s'en tient, dans la perspective d'une définition de sa politique pénale, à des critères on ne peut plus classiques : fragilité de la victime, gravité des faits constatés, personnalité judiciaire ou mentale des auteurs des atteintes aux individus ou à leur propriété, etc. Il est dans sa fonction, dont la Cour européenne des droits de l'homme se souciera dans quelques années de vérifier si son statut est conforme à l'impératif d'indépendance qui confère aux magistrats l'autorité qui en fait les gardiens de la liberté individuelle. C'est que, pour l'heure, certains amalgames semblent occuper le paysage schématisé pour le stationnement des Gens du voyage : s'y inscrit désormais le nombre des réfugiés issus pour la plupart des pays d'Europe de l'Est, depuis qu'à la fin de l'année dernière le ministre de l'Intérieur a fait fermer le centre de Sangatte, près de Calais, où, parmi d'autres, qui arriveront également bientôt d'Afrique ou d'Orient, ils seront toujours plus nombreux à tenter de s'embarquer pour l'Angleterre.

Or ces familles de population migrante ne peuvent être assimilées à celles "dont le mode de vie est en caravane", selon l'expression de la loi Besson. C'est à telle enseigne qu'à Lille, où quelques dizaines d'entre elles tentent de s'établir dans les parages, la communauté urbaine décide d'en faire héberger certaines dans un site aménagé spécialement à proximité de l'aéroport... sur les lieux mêmes de celui qui, jusqu'à présent, avait été réservé aux Gens du voyage habitués à venir s'installer sur les marchés de la région tout au long de la belle saison.

Leurs pasteurs se récrient et me somment de faire mieux progresser les conditions dans lesquelles ils souhaitent pouvoir résider en toute tranquillité, la leur comme celle des riverains sédentaires. La confiance qu'ils me concèdent reste intacte, et c'est avec parcimonie qu'à mon bureau je vérifie les demandes de concours de la force publique que les huissiers adressent au préfet pour faire exécuter les ordonnances d'expulsion prononcées par le tribunal de grande instance.

2004

Grande année à Lille ! En ce début de siècle et de millénaire, où notre village planétaire terrestre organisera ailleurs qu'ici ses Jeux olympiques et autres manifestations festives d'impact mondial, Martine Aubry, maire de notre ville mais pas encore présidente, ni de la communauté urbaine, où Pierre Mauroy l'attend, ni au parti socialiste, où c'est une certaine Ségolène Royale qui s'apprêtera bientôt à se faire choisir pour affronter "Sarko" aux prochaines élections présidentielles, notre "Martine" toujours locale, donc, a fait de cette année celle de la superpromotion culturelle européenne : défilés, spectacles et feux d'artifices en tous genres se succèdent dans l'effrénément de leurs rythmes. En ce jour du 16 mars j'ai dans ma vie personnelle un tout autre souci : Fabienne, ma femme, est en clinique de maternité, où elle vient d'accoucher de Joséphine, la petite soeur de notre grande Camille, née pour sa part quatre ans plus tôt, en plein dans cet été 2000, à peine un mois après la loi d'accueil des Gens du voyage. Notre bonheur familial est total. Mon téléphone - les portables sont à présent dans nos moeurs ! - sonne. J'écoute.

J'ai la surprise d'avoir "en ligne" - expression devenue techniquement désuète - un colonel de gendarmerie, chargé de mission au siège de notre ministère de l'Intérieur à Paris, qui m'informe qu'il se trouve en cet instant près de Cambrai, où je fus jadis inspecteur de police et où il est en compagnie d'une sous-préfète avec laquelle il partage sa mission : l'organisation de ce qu'on appelle un "très grand rassemblement" de Gens du voyage. Tous deux, m'apprennent-ils, visitent différents sites susceptibles de convenir à cet événement annuel rituel de chaque mois d'août et organisé par Vie & Lumière. Ils souhaitaient me rencontrer. Compte tenu des circonstances, notre rencontre se résumera à cet entretien par la voie des ondes. L'endroit où ils sont m'est familier. Il s'agit d'un ancien aérodrome militaire désaffecté ; dans le schéma départemental, la ville de "Martin & Martine" - appellation qu'elle tient de la légende des deux Géants du Nord qui la défendirent contre l'envahisseur - est invitée à faire réaliser une aire de "grands passages"... dont l'attente semble devoir se prolonger. Les chargés de mission du ministre félicitent les heureux parents et prennent congé. En cette année 2004, aussi, un nouveau préfet de police est arrivé : le célèbre commissaire Roger Marion, connu pour s'être illustré dans la lutte contre le terrorisme ! C'est lui qui prendra en mains, dont la poigne est la hauteur de sa réputation, l'affaire cambrésienne des nomades. Je m'en tiens à l'écart, dans le plus strict respect de la répartition des compétences administratives qui veut que les "très grands rassemblements", ceux qui impliquent la présence de plusieurs milliers de personnes, soient gérés en direct par le ministère de l'Intérieur.

Mais pour ce qui relève de mon travail, l'application de la loi Besson, j'en réfère dorénavant au secrétaire général de la préfecture. Nous arrivons à l'échéance du délai de réalisation des aires d'accueil attendues, le mois de novembre, au-delà duquel les aides financières de l'État ne seront plus accordées aux communes qui auront trop tardé pour en bénéficier, et à partir duquel le préfet pourra imposer d'office de les inscrire à leurs dépenses. Pourtant, si on peut constater que sur l'ensemble du département presque la moitié des besoins ont pu faire l'objet d'une réponse appropriée, la situation n'est guère plus avancée dans la plupart des autres départements, et même quasiment lacunaire dans bon nombre. Ce n'est pas encore la fin des haricots : le gouvernement saisit le législateur de ce demi-fiasco et, pendant les vacances d'été, un nouvel article de loi proroge de deux années la durée du laps de temps qui permettra aux communes qui n'ont pas encore contribué à l'accueil de nos "Gens du voyage" de le faire en toute sérénité, à savoir en continuant de bénéficier de l'accompagnement dérogatoire au droit commun du financement institutionnel classique.

2005

L'heure de la retraite approche néanmoins. Je parle ici de la mienne, et non des cartes qu'il s'agit de battre aussi longtemps que la donne n'aura pas encore permis de les mettre définitivement sur table pour que la partie de poker menteur dans laquelle je commence d'avoir le sentiment d'être impliqué s'achève. Serai-je bientôt dans l'obligation de quitter la table en ayant renoncé d'y montrer ma paire ? Pour le moment je l'ai toujours en mains : ma première carte reste celle de mon employeur, le préfet Jean Aribaud, qui persiste dans la confiance que ses prédécesseurs m'ont accordée ; l'autre est celle du Conseil général, qui continue de financer la réalisation des aires d'accueil à hauteur légitime du quart de leur coût, et ce aussi longtemps que le délai d'application de la loi permet aux municipalités d'obtenir les aides de l'État. Un quart aligné sur les trois autres, mais qu'en termes de responsabilité morale on joue sur le mode fifty-fifty.

Dans ma vie professionnelle quotidienne l'horizon s'assombrit à mesure que le temps passe. C'est que les rassemblements religieux des pasteurs nomades font moins parler d'eux que les concentrations de "Roms" - dont la vox populi donne l'impression d'avoir substitué le vocable rétréci à celui de "romanichels" qu'on employait dans notre précédent millénaire - aux portes de Lille et en quelques endroits où l'on peine à tenter de disséminer leur présence. Mon souci est cependant d'avoir à constater dans les médias, presse et autres officines de "communication", qu'on n'y évoque leurs tracas que dans la rubrique consacrée aux "Gens du voyage". Officiellement le Gouvernement fait savoir aux représentants du Peuple des deux Assemblées qu'on ne confond pas les registres... mais dans l'esprit des gens, riverains concernés et leurs édiles, on ne fait plus la "différence", ce grand mot dont quelques philosophes désespèrent d'éviter qu'il n'en soit qu'un gros.

Mes ouailles étant toujours, à mon sens, les grands voyageurs qui déambulent en cohortes sous la férule de leurs pasteurs, le directeur de la Communauté urbaine d'Arras m'invite à convoquer chez lui les représentants des autres établissements publics de coopération intercommunale de la région du Nord-Pas-de-Calais, dans l'intention d'en faire harmoniser l'ensemble de leurs réponses aux demandes de stationnement. Lui-même a su mettre au point une coordination locale des différents services d'ordre public, donnant l'exemple d'un possible fonctionnement institutionnel partenarial inspiré de l'esprit des contrats locaux de sécurité. On me laisse la bride sur le cou au seul prétexte de la technicité de ma mission, qui peut interférer dans les différents contextes départementaux d'application de la loi Besson. Je m'emploie à "mettre de l'huile" dans les rouages de part et d'autre de la barrière quasi pyrénéenne qui sépare nos deux départements, jusqu'en sa limite maritime en Côte d'Opale où la communauté urbaine de Dunkerque attend d'être mieux relayée par ses consoeurs calaisienne et boulonnaise.

JANVIER 2006

Mes deux préfets, Jean Aribaud et Roger Marion, se rendent à Douai, siège de notre cour d'appel, où, avec son procureur général, ils vont présider la conférence départementale de sécurité. Cette instance solennelle réunit les sous-préfets des différents arrondissements, les procureurs de la République, dont celui de Lille, Philippe Lemaire fut jadis en Cambrésis, quand j'y étais inspecteur de police, mon tuteur en matières judiciaires d'exercice de ma profession, ainsi que les chefs de services de la police et de la gendarmerie nationales, pas encore réunis sous la seule autorité du ministère de l'Intérieur, et ceux des douanes et autres instances spécialisées, comme celles de la répression des fraudes... On m'y fait inviter pour faire un point de situation : signe que les aspects de la question de l'accueil des Gens du voyage s'inscrivent désormais prioritairement sous la bannière de l'ordre public.

De retour à Lille, Roger Marion me fait savoir que la présidente du syndicat communautaire lillois pour nos amis nomades l'a invité à visiter l'aire d'accueil provisoire d'Haubourdin, dont le choix, parmi celles du ressort territorial métropolitain, est justifié par la déplorable image qu'un tel site peut donner de l'accueil des Gens du voyage.

En effet l'aire se trouve excessivement excentrée, à deux kilomètres des services municipaux essentiels, scolaires ou autres, mais le schéma départemental, en 2002, en avait adopté la conformité à titre exceptionnel, au motif qu'il fallait encourager la preuve d'un effort manifeste contrastant avec l'inertie d'autres communes. Hélas l'inconvénient de n'avoir pas respecté les critères en vigueur s'est vite fait sentir : les "Gens du voyage" refusent de stationner sur un tel site, qui, vacant, fut bientôt "squatté" par d'autres familles - des "Roms" !

Sur place "Roger" m'adresse un regard que je ne qualifierais ni de complicité, car c'est un comportement justiciable de la loi pénale, donc improbable entre policiers qui se respectent, ni de connivence, s'agissant alors d'un rapprochement qui, sans être de mauvais aloi, n'est guère en usage entre hauts fonctionnaires et modestes techniciens de l'administration. Mais simples "flics" nous fûmes un jour... et il en reste toujours un petit quelque chose qui en titille l'âme. "Roger" n'y tient pas : il se dirige le premier vers les "résidents" de l'endroit, qui nous accueillent avec circonspection. "Alors ! Comment ça va ?", leur adresse-t-il avec toute la bonhomie méridionale dont il ne sait jamais se départir. "Monsieur, ça ne va pas très bien : regarde dans quelles conditions on se trouve !" Mon préfet demande alors à son interlocuteur, en toute bonne réciprocité de tutoiement : "Ah ! Tu peux me montrer tes papiers ?" Surprise : ces gens, d'origine bulgare ou roumaine pour la plupart, possèdent des passeports qui, certes, ne sont pas tous en règle, et même, pour certains, des cartes d'identité bien françaises.

2007

Grande année d'élections en tous genres sur le territoire national français. J'ai fait valoir mes droits à la retraite depuis l'été dernier, mais Roger Marion a suggéré que je puisse être maintenu en place dans ma mission dans le cadre d'emploi nouveau qui est celui de la "réserve" de la Police nationale. Lui-même quitte la métropole lilloise pour d'autres fonctions, de même que Jean Aribaud, remplacé par Daniel Canepa, ancien directeur de la sécurité civile au ministère, mais également ancien sous-préfet d'arrondissements à Béthune puis à Cambrai, où j'avais eu l'occasion de le rencontrer. Il signe, à destination des responsables de nos différentes administrations, une note de service dans laquelle mon travail est précisé au vu du contexte administratif nouveau dans lequel je suis. En deux mots : il importe de mettre en chantier dans les meilleurs délais la révision du schéma départemental, mais je suis plus spécialement mis à pied d'oeuvre au bureau de l'ordre public, où la priorité est de répondre aux demandes des victimes d'intrusions et aux tracasseries des mairies.

Détail : je ne "tiens plus la plume" ! Ni ne me trouve investi dans le rôle de direction d'un quelconque comité de pilotage. Tout ce qu'on me demande, c'est de tenir à jour les procédures d'expulsions que m'apportent les huissiers. Le 7 mars, une nouvelle loi est votée par le Parlement, relative à la prévention de la délinquance. Elle est censée renforcer le dynamisme des contrats locaux de sécurité. Elle contient surtout quelques lignes qui répondent aux exigences des élus de tout poil politique qui exigent des interventions plus rapides des forces de l'ordre en cas d'intrusions. Dans sa grande subtilité, le législateur en a soumis la possibilité à la vérification de conformité d'application de la loi Besson : à partir de maintenant, il suffira d'écrire au préfet, mais seulement si Monsieur le Maire a satisfait aux obligations de sa commune en matière d'accueil des Gens du voyage.

Surtout, surtout, l'affaire se complexifie : comment intervenir plus rapidement qu'à l'ordinaire quand les regroupements de Roms aux portes de Lille encombrent de plus en plus ostensiblement l'accès principal au coeur même de la métropole du Nord où l'on s'apprête pour les nouvelles festivités de "Lille 3000" en 2009 ?

RENTREE 2008

On me confie un groupe d'étudiants de l'Institut régional d'administration. Je lui indique une piste de réflexion : quoi de neuf du côté des contrats locaux de sécurité ?

2009

Sera sans doute une grande année lilloise, mais aussi celles de nouvelles élections européennes. Pourtant jamais campagne électorale n'y aura été plus feutrée, pour ne pas dire inexistante. Qu'en adviendra-t-il ? Peu de chances pour que les nations concèdent quelques-unes de leurs prérogatives sur la définition de l'interminable errance.

Diversité, n°159, page 200 (09/2009)

Diversité - "L'interminable errance des caravanes"